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R.
écrit à

Arthur Rimbaud


«Les veilleurs»


   

Monsieur Rimbaud,

Je ne pensais pas pouvoir un jour vous adresser un quelconque message. Cette opportunité m'est d'autant plus inestimable qu'elle est inattendue.

De tout ce qu'il m'a été donné de lire de votre œuvre, «Les veilleurs» est probablement le poème qui m'a le plus bouleversé, de par la résonance singulière qu'il provoqua en mon être.

Il est rapporté que cette œuvre vous fut inspirée par la chute de la Commune, ou plus exactement, par le désarroi que cet événement engendra en vous. Or, la symbolique de cet événement peut donner lieu à pléthore d'interprétations: qu'est-ce qui mourut en vous ce soir là? La possibilité d'un monde qui eût été autre? L'inévitable et inamovible «butoir réalité» eut-il raison de vos espérances une fois pour toutes? L'oligarchie bourgeoise qui écrasa cruellement la révolte représentait-elle pour vous certaines passions de l'âme humaine qui auraient définitivement pris le pas sur d'autres (le présent, malheureusement, irait bien en ce sens)? Fut-ce la mort de votre Dieu? Le début de votre errance dans le désert glacial de la transcendance vide?

Me taraude également la signification de l'emploi marqué du champ lexical de la ville. Qui plus est, cette dernière apparaît hostile et aliénante, comme une avide goudronneuse d'âmes. Lieu de naissance du type bourgeois, la ville doit-elle être vue comme la matérialisation des idéaux bourgeois? Cette «petite» raison, «systématisante» et réductrice, cette construction immonde qui, loin de tenir ses promesses, nous arracherait l'espérance? Auriez-vous entrevu «l'acteur-réseau» «caligulesque» qui fascine tant modernes et post-modernes?

Votre œuvre est d'un grand réconfort - votre espoir évanescent, votre fuite majestueusement terrible -, de vos images enivrantes à votre mutisme lyrique.

En espérant que ces questionnements d'un inconnu d'un autre temps ne vous ennuieront ni ne vous importuneront point trop,

Un chasseur de nageuses


Cher Monsieur,


Je vous remercie de votre lettre, mais je crois qu'il y a un malentendu.

1871 est loin aujourd'hui, et l'échec de la Commune m'a profondément touché. Comme vous le pressentez, la Commune était pour moi promesse de lendemains meilleurs, d'une ville et d'une civilisation nouvelles. Et le conformisme, la frilosité bourgeoise - vous avez raison là-dessus de nouveau - sont venus balayer ces idéaux. Vous évoquez Caligula: sa folie et sa cruauté étaient si démesurées qu'il aurait bien ri devant l'écrasement si méthodique des Communards. Nulle folie, là-dedans! Le simple souhait de maintenir le statu-quo social, l'ordre établi.

Je me souviens avec nostalgie des textes que la Commune m'a inspirés; néanmoins, si je me rappelle bien «Les Veilleurs» auxquels vous faites allusion, il me semble que ce sonnet avait un cadre plus classique que la ville. Je ne me rappelle pas avoir utilisé en abondance le champ lexical de la ville. Êtes-vous sûr d'avoir lu un poème de moi? Pour autant que je le sache, je ne désirais d'ailleurs pas que ce poème parût. Mais peut-être que l'on n'a pas respecté mes souhaits, ou que votre époque a l'art et la manière de débusquer les choses les plus secrètes.

J'ai été très touché de votre questionnement: voilà la véritable posture du vrai lecteur de poésie, voilà l'ambition de tout poète. Même si le poème auquel vous faites allusion n'est pas de moi, nous partageons du moins, cher Monsieur, le même état d'esprit.


Bien à vous,

Rimbaud

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