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Mohamed
écrit à

Arthur Rimbaud


Les regrets


   

Très cher Arthur, cher poète,

Je me plais à parcourir vos poèmes. Ils m'ont accompagné, m'accompagnent et m'accompagneront toujours, jusqu'à ce que la lueur pâlisse...

Je me permets humblement de vous livrer une pensée. Votre changement de style, de ton et d'écriture vous menait droit vers la «vision» des choses, vers une forme d'absolu -qui n'existe que très peu- et vers la quintessence du langage. Aussi, pour vous qui rejetez les demi-mesures, pourquoi avoir débuté votre œuvre pour ne jamais l'achever (si proche du but)? C'est comme ouvrir les portes du paradis un court instant avant de les refermer!

P.S.: je vous prie de croire qu'il n'existe ni reproche, ni grief dans mes mots. Simplement, selon vos principes, pourquoi ne pas être allé au bout? Pourquoi avoir commencé, alors?


Cher monsieur,

Je n'ai perçu nul grief dans votre courrier; au contraire, il m'a plu et touché.

Aujourd'hui, j'ai pris un peu de hauteur et de recul par rapport à l'écriture et il me semble que j'ai, personnellement, accompli la tâche que je m'étais fixée ou du moins que je ne pouvais pas aller plus loin.

Peut-être ne s'agit-il là que de scrupules d'un autre temps? La modernité qui vous plaît n'était pas évidente à l'époque à laquelle je vivais et, malgré ma répugnance à l'avouer, peut-être n'étais-je pas capable de faire mieux, contrairement à ce que vous semblez croire?

J'ai cru comprendre en revanche que d'autres avaient repris le flambeau et étaient allés au-delà, voir du nouveau, ce dont je me réjouis. N'est-ce pas notre rôle, à nous, poètes, que d'ouvrir la voie à d'autres?


Bien à vous,

Rimbaud


Très cher Arthur, cher poète,

C'est avec une grande joie que j'ai reçu votre lettre. Vous faites preuve de bien de modestie et cela vous honore. Votre siècle nous a offert Charles Baudelaire et vous-même. Le nôtre a bien vu pousser quelques fleurs, à l'occasion, fleurs qui, hélas, paraissent bien pâles comparées aux vôtres!

La vérité est à la fois plus triste et plus belle. Vous avez foulé le sol d'une terre que nul homme n'avait rêvée, vous avez touché à des objets que nul homme n'avait créés. Est sot ou fou celui qui se prétend poète après vous!

Chaque voie a son phare, chaque culture son génie et chaque tradition son prophète. Le reste n'est que littérature...


Cher monsieur,

Ne seriez-vous pas un peu poète vous-même? Vous avez en tout cas un sens de la formule et du mot juste fort agréable à lire, et je vous remercie de ces quelques lignes qui me rassérènent un peu quand je passe ma vie en revue avec l'impression de n'en avoir rien fait de valable.

Je suis également très flatté que vous me compariez au grand Baudelaire, premier des voyants selon moi. Ne soyez pas trop sévère avec ceux qui m'ont suivi, j'ai entendu beaucoup de bien de gens comme Paul Éluard ou Louis Aragon, à présent que je suis hors du temps...


Bien à vous,

Rimbaud

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