La fuite
       

       
         
         

Jim Morrison

      La fuite est-elle une solution?

Amitiés,

Jim Morrison

 

       
         

Arthur Rimbaud

      Mon cher Monsieur Morrison,

Arthur Rimbaud La fuite, une solution? La mort, plus certainement. Pourquoi fuir? Nos vieux démons nous rattrapent toujours. Pour avoir couru le monde, je crois pouvoir dire aujourd'hui que le lieu importe peu, seule la formule! L'ennui est universel et fatal quand personne ne vous accompagne un bout du chemin.

Content de faire votre connaissance, ayant entendu parler du livre de Monsieur Wallace Fowlie sur la similitude de nos existences. La même rébellion et la même violence. Les pitoyables jours! Où cela nous a-t-il menés? À une disparition prématurée. La voilà notre fuite.

Au plaisir de vous écouter, ou de vous lire.

Rimbaud
         
         

Jim Morrison

      Je connais bien Fowlie, puisque c'est à travers sa traduction que j'ai connu votre oeuvre. Mais j'ignorais qu'il s'était intéressé à moi. Damn! Lorsqu'on attire l'attention des universitaires, c'est qu'on est sur le point d'être embaumé! Je suis flatté qu'il ait pu me comparer à vous, mais franchement, il exagère. Je ne suis qu'un de vos modestes épigones. Je vous ferai parvenir le peu que j'ai réussi à faire publier et vous jugerez par vous-même.

L'inutilité de la fuite... vous l'avez constatée, et peut-être avez-vous raison. Quant à moi, je m'accroche à cette solution avec l'énergie du désespoir. Partir pour les forêts d'azur, pour le périmètre sans étoiles, et y trouver l'oubli immaculé...

J'aurais une autre question, si vous le permettez. Dans votre lettre à George Izambard de mai 1871, vous écrivez que «le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens». Lorsque le poète s'engage avec résolution et méthode sur cette voie, l'issue ne peut-elle être que fatale? En se faisant voyant, le poète ne programme-t-il pas sa propre destruction? Y a-t-il une sortie de secours pour le poète?

En toute amitié,

James Douglas Morrison
         
         

Arthur Rimbaud

      Mon cher Monsieur Morrison,

La fuite... Je n'ai pas le sentiment d'avoir cherché à fuir la réalité, j'ai simplement voulu changer la vie, créer un nouveau langage en cultivant toutes les folies, tous les dérèglements pour ouvrir mon esprit. J'ai voulu dépasser les réalités quotidiennes pour atteindre l'inconnu et lui arracher ses secrets. Il est vrai que j'ai bien failli y laisser ma peau. Il faut savoir arrêter à temps. C'est bien parce que cela ne m'a mené à rien que j'ai abandonné la poésie et la littérature. Sottises que tout cela! Cela ne m'intéresse plus.

À défaut de recréer le monde, je l'ai parcouru. Je me suis dépaysé. Moi qui ai toujours eu en horreur le travail, je suis devenu l'esclave de ma propre vie. Une vie accablante d'ennui, sous un climat épuisant. Je n'ai pas trouvé la solution et n'en ai pas à vous proposer.

Vous avez vous-même cherché l'oubli immaculé, mais il ne semble pas qu'on vous oubliera de sitôt. Je pense plus particulièrement à l'ouvrage de Monsieur Wallace Fowlie auquel je faisais allusion dans ma lettre précédente: «Rimbaud and Jim Morrison: The Rebel As Poet».

Je vous salue sincèrement.