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Arsène
écrit à

Arthur Rimbaud


Je vous prie de lire ça


   

Cher Monsieur Rimbaud,

Vous aviez du talent lorsque vous étiez en vie, mais votre quête de liberté ou de soleil ne vous a mené à rien qu'à la gangrène. Cela dit, j'aimerais faire appel à vos dons de voyance à propos de votre futur -c'est-à-dire de mon présent- comme de votre vie. En effet, plusieurs points me tracassent. D'abord, comment se fait-il que vous ayez pu vous entendre avec Verlaine qui est votre contraire parfait? Lorsqu'on lit vos poèmes et les siens, rien de commun entre les deux. Vos goûts sont opposés, vos styles, vos idées. Et cependant vous avez mendié sa compagnie, et vous l'avez estimé, vous, l'obscur, l'ombrageux, le provocateur. Pourquoi? Vous souhaitiez -et vous avez en quelque sorte réussi- vous faire «voyant», être un grand poète, inventer le futur à votre manière, et avant tous les autres. Ce que vous avez vu, nous le savons: vous l'avez écrit. Existe-t-il d'autres choses vues que vous n'avez pas osé écrire?

Pourriez-vous faire appel à votre voyance et me dire, à titre de confidence seulement et non de conseil -car je n'en mérite aucun- ce que vous voyez pour plus tard, en particulier dans la littérature? Que manque-t-il à la littérature d'aujourd'hui pour la rapprocher de celle de demain? En effet, si nous avons encore, Dieu merci, de grands auteurs à notre époque (je parle au nom des sept millions de vivants à l'heure où je vous écris) la «rugueuse réalité» n'a pas porté à notre connaissance un autre innovateur de la langue depuis Louis-Ferdinand Céline, dont je vous parlerai dans une autre lettre si seulement vous le souhaitez, et si l'on exclut ce grand grognon, vous. Selon vous, que manque-t-il à notre époque? Que voyez-vous? Vous allez me trouver bien frivole, peut-être superstitieux... mais va! Ne l'avez-vous pas été dans votre jeunesse poétique et furieuse? Nous le sommes tous un peu. Et puis je dois vous faire un reproche: votre œuvre n'est pas finie. Vous aviez encore bougrement d'énergie quand vous avez arrêté d'écrire! Vous deviez au monde une suite! Mais il est trop tard pour penser à ça; peut-être doit-on à votre famille la destruction de derniers écrits inédits? Si c'est le cas, croyez bien que j'en suis navré.

Au revoir,

A.R.


Cher monsieur,

Voilà une missive bien agréable et joliment tournée. Je ne suis pas prophète, malheureusement, et ne connais pas ce monsieur Céline dont vous semblez dire grand bien. Néanmoins, s'il a renouvelé la langue, il a droit à tous les égards. Je ne sais pas ce que votre époque a en réserve mais je dirais, au risque de me répéter, que la littérature a besoin de voyants, de gens qui sachent aller au-delà des apparences, et retranscrire leurs visions en termes sinon nouveaux, du moins choisis. Pour répondre à votre question, bien entendu que je n'ai pas tout dit. Il est des visions ineffables, incroyables, pour lesquelles les mots n'existent peut-être pas encore. Ce n'est pas par manque d'audace mais par manque de moyens que je ne les ai pas formulées, et que je me suis arrêté d'écrire: je ne voyais plus comment mettre en mots ce que je voyais, et je n'en avais plus la force non plus. A vous de les inventer... Quant à Verlaine... Que voulez-vous, en dépit de tous ses furieux défauts (et Dieu sait qu'il en avait!), il reste un grand poète, d'une musicalité exquise, tellement novatrice à notre époque. C'est pour cela que j'ai «mendié» sa compagnie, encore que ce terme me déplaise un brin. C'est d'abord au poète que je m'adressais, et j'ai fini par me rendre compte -mais c'est souvent le cas- que l'homme ne valait pas l'artiste. Et même l'artiste a fini par s'autoparodier, ce qui est le pire défaut d'un poète. J'espère que mon silence m'aura au moins permis d'y échapper.

Bien à vous, et au plaisir de vous lire,

Rimbaud

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