Disserter ou comprendre
       

       
         
         

Louis Roubiac

      Cher Monsieur,

J'ai beaucoup ri en voyant un élève vous demander si vous vouliez bien rédiger son devoir à sa place puisqu'il s'agissait de commenter un poème que vous aviez écrit; je me disais que si vous aviez eu cette obligeance, ce serait peut-être lui qui aurait obtenu la plus mauvaise note. Un professeur est une sorte de juge d'instruction, il sait mieux que l'accusé, je veux dire le poète, ce que ce dernier a fait, ce qu'il a pensé et ce qu'il a voulu dire; ce qu'il attend, c'est que le prévenu réponde «oui» à toutes ses questions et qu'il signe le procès-verbal sans rechigner.

Si j'en crois mon expérience (est-elle la vôtre?), les textes que j'aime le plus sont ceux dont j'ai le moins envie de parler à tout le monde: c'est qu'ils éveillent en moi des sentiments que je n'ai pas envie d'étaler sur la place publique. De vous je connais par coeur un certain nombre de poèmes et je les ai appris très tôt, alors même que j'étais au lycée et qu'on ne m'avait pas encore demandé de les étudier; pour moi c'était presque une profanation d'entendre un vieux bonhomme au coeur sec recenser les adjectifs et s'appesantir sur les allitérations. J'avais presque l'impression d'assister à la dissection d'un ami.

Voilà pourquoi j'avais de si mauvaises notes en dissertation: il m'aurait fallu mentir, c'est à dire me trahir, ou livrer mes sentiments réels à un homme incapable de les partager, c'est à dire de les comprendre. Je m'en suis bien rendu compte avec ma fille; je me suis aperçu qu'elle adorait les «Illuminations» que je n'avais guère aimées. Peut-être l'expliquerait-on par le fait que son éducation a été à moitié anglaise et que vous avez rédigé cette oeuvre à Londres. De toute façon, je me suis vite résigné à ne pas entamer avec elle une longue discussion.

Mon époque salue la vôtre

Louis Roubiac