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Thierry
écrit à

Arthur Rimbaud


Des raisons de me sentir proche


    Mon cher Arthur,

Me permets-tu de me tutoyer? Peut-être comprendras-tu cette demande plus loin… Tout d’abord, toi et moi sommes homonymes et les hasards des états civils pourraient faire que nous soyons cousins. Un de tes ancêtres n’aurait-il pas porté le patronyme de Rabotus à une époque où la latinisation était de mise? Te souviens-tu de Douai où tu te réfugias lors d’une fugue? J’y ai vécu et trouvé ta trace et puis, tu ne me croiras pas, à moins que Paul t’ait relaté certaines de ses vacances, mon trisaïeul a régulièrement abusé de boissons peut-être un peu trop fortes avec lui… Te souviens-tu quand il te parlait de sa maison de Lécluse? À quelques lieues de Douai? Il s’y était lié d’amitié avec un autre Rimbaud, entre autres tenancier d’un débit de boissons…

Cette maison, justement, je suis né exactement sur le trottoir qui lui fait face. Et de la pièce où j’ai poussé mon premier cri, lorsque la porte était ouverte, j’aurais pu voir la fenêtre de sa chambre si j’en avais eu la faculté.

Le dernier point qui me rapproche de toi est que mon fils est porteur de ton état civil exact: Jean-Nicolas Arthur…

Mais j’en viens à l’objet de la présente: depuis quelques années, je commets des écrits romanesques que je propose aux éditeurs. Bien qu’aucun de mes travaux n’ait été retenu jusqu’à présent, le dernier projet que j’ai soumis a été plutôt bien accueilli par une maison parisienne et j’en arrive aujourd’hui au terme de la rédaction. En souvenir de toi, j’ai inclus dans mon récit une page poétique, ou du moins je me suis risqué à cet exercice. Peut-être me pardonneras-tu ce manque de respect pour ton nom…

Ma requête est la suivante: ai-je ton aval pour signer de mon nom, même si l’orthographe diffère de la tienne? Si finalement je suis édité, bien sûr…

J’aime à te croire mon cousin et sache que j’ai goûté moi aussi aux torpeurs de l’Afrique qui m’aura laissé une trace indélébile. Peut-être parlerons-nous un jour de nos expériences tropicales mutuelles…

Avec toute mon affection et ma respectueuse considération,

Thierry


Cher monsieur,

Vous êtes bien entendu autorisé à me tutoyer, surtout si, comme vous le pensez, nous serions cousins (la généalogie ayant toujours été un problème dans ma famille, je ne peux hélas confirmer ou infirmer vos assertions). Permettez-moi néanmoins de continuer à vous vouvoyer, mon époque ayant la familiarité plus timide.

Au risque de vous décevoir, Verlaine et moi nous sommes dit tant de choses que je ne peux me souvenir de tout. Je me souviens néanmoins très bien de Douai, mais plus encore d’Izambard, le professeur qui me recueillit alors. La topographie des lieux, surtout aujourd’hui, m’échappe un peu!

Je souhaite que votre fils ait un destin plus calme que le mien. Êtes-vous allé sous les mêmes latitudes que moi? Quelle partie de l’Afrique avez-vous visitée?

Je trouve d’une ironie délectable le fait qu’une œuvre littéraire puisse porter mon nom, après que je me fusse juré de ne plus écrire. Je vous donne donc ma bénédiction, et bonne chance à vos écrits, cher homonyme.

Bien à vous,

Rimbaud


Mon cher Arthur,

Quel bonheur de vous lire! Et vous ne pouvez savoir à quel point je suis touché par votre promptitude à me répondre. Il est vrai que depuis l’ouverture du canal de Suez, les messageries maritimes font des prouesses, et si votre lettre a pu bénéficier d’un appareillage du paquebot Péluse depuis la corne de l’Afrique, la rapidité de l’acheminement de votre correspondance trouverait là toute son explication.
 
Je souhaiterais revenir sur la maison de Lécluse qui fait face à ma maison natale. Verlaine en fait une description poétique plus qu’évocatrice avec les vers qu’il a intitulés «Après trois ans», le troisième de ses poèmes de Melancholia. Cela vous rappellera sans doute quelque chose…
À ce sujet, je crois bon de préciser que les termes dont j’ai usé lors de mon premier courrier pouvaient prêter à confusion. En effet, votre ami n’en était pas propriétaire. Élisa, que vous avez sans doute connue, en fit l’acquisition avec son époux en 1858. Verlaine n’y passa que quelques vacances dont celles de l’été 1865, qui lui inspirèrent le poème dont je faisais état plus haut.
 
Je suis sensible à l’intérêt que vous portez à notre passion commune pour l’Afrique. Même si, pour vous en entretenir, il m’a fallu faire quelques recherches, afin que les pays cités vous soient familiers. Les hasards de l’histoire ont quelque peu transformé le visage géopolitique de ce continent entre nos deux générations.

Mes diverses pérégrinations, dont il serait trop long d’expliquer ici les motivations, m’ont conduit, entre autres régions du globe, à découvrir quelques pays de la côte africaine. Pour m’en faciliter l’énumération, je les citerai par ordre chronologique, tout en précisant que le premier pays accosté le fut en 1974.

Ma première découverte fut le Sénégal, puis ensuite vinrent la Côte d’Ivoire, le Gabon, l’Afrique du Sud, Djibouti, le Sierra Leone et le Nigeria (protectorat d’Oil Rivers à votre époque). Quelques années plus tard, je me suis installé quelque temps avec ma famille à Douala, au Cameroun, et je viens de passer quelque temps à nouveau à Abidjan où j’ai contribué à tenter de restaurer la paix entre peuples du Nord et du Sud sous la bannière des Nations unies, institution dont vous ne pouvez avoir entendu parler mais dont l’humanité peut être fière… Depuis la Côte d’Ivoire, j’ai également eu l’opportunité de faire un saut de puce en Gold Coast, désormais appelé Ghana.

J’ai souvent pensé à vous lors de mes passages à Djibouti, du fait de certaines similitudes climatiques et géologiques avec Harar. Je pensais également souvent à Henri de Monfreid… Il n’avait que 12 ou 13 ans lorsque vous passâtes à l’éternité, mais je suis certain que vous auriez pu devenir amis tant vous vous seriez trouvé de points communs.

Mon aventure africaine n’est probablement pas arrivée à sa fin. Même si j’éprouve un réel plaisir à écrire et peindre dans ma région d’adoption, le Haut-Beaujolais, les probabilités sont fortes pour que j’aille sous peu m’investir au Tchad, ancien royaume du Bornou, où il semble que je puisse me rendre utile.
 
Mais je me rends compte que j’accapare votre temps de façon outrancière.
 
Je vous remercie encore de l’intérêt que vous avez accordé à mon premier courrier.
 
Bien à vous,
 
Thierry


Cher monsieur,

J’ai lu votre lettre avec intérêt. Mes affaires me retenant ici pour une durée encore indéterminée, je n’aurai pas l’occasion, du moins dans un avenir proche, d’aller visiter les contrées dont vous me parlez. C’est dommage, je me serais bien diverti à prédire le futur aux populations locales…

Vous me semblez avoir une vocation plus humanitaire que moi, et je vous en félicite. Il est vrai que je suis devenu plus égoïste depuis quelque temps, mais comment faire autrement quand on veut défendre son bien? Je suis heureux de voir que l’Afrique fait encore rêver, même si la réalité peut être souvent plus décevante.


Excusez-moi de n’avoir pas bien compris votre courrier précédent: bien sûr, Élisa, la maison de Lécluse… Verlaine m’a beaucoup parlé de cette Élisa, et de ces vacances, mais sa description des lieux était plus évasive. De plus, à l’époque où nous nous fréquentions, il me parlait encore plus de Mathilde, à l’égard de laquelle ses sentiments étaient fort confus! Pour revenir à cette maison, je souhaite qu’elle n’ait pas jeté une ombre trop mélancolique sur votre destinée.

J’espère que cette missive vous parviendra aussi rapidement que la première, encore que le paquebot dont vous me parlez ne transite plus par nos ports depuis cinq ans maintenant.

Profitez du climat idéal de votre «région d’adoption».


Bien à vous,

Rimbaud


Mon cher Rimbaud,
 
Vous me voyez navré de l’anachronisme commis dans mon dernier courrier concernant le paquebot Péluse. En effet, je viens à l’instant de prendre connaissance de votre lettre d’acceptation adressée à Utopia, datée de septembre 1890. Vous admettrez aisément, je le suppose, que la mise en adéquation de nos deux époques n’est pas chose aisée.
 
Mon roman avance correctement, j’entends par là que les pages se succèdent régulièrement. Quant à sa valeur littéraire, vous seriez sans aucun doute une des personnes les mieux qualifiées (parmi lesquelles je compte bien entendu votre cher professeur Izambard) pour en juger…
 
Je dois vous avouer que notre correspondance est un véritable stimulant et j’aime à vous imaginer, le regard critique au-dessus de mon épaule à chaque mot que j’écris, même si vous évoluez désormais dans un autre univers.

Je serai ravi, si un quelconque éditeur est un jour séduit par mes écrits, de vous faire parvenir un exemplaire de mon roman qui porte (provisoirement peut-être) le titre Songes d’écrits vains. (Je crains toutefois qu’il faille vous armer de patience, l’homonymie n’est pas un sésame chez mes contemporains.)

Bien à vous,
 
Thierry R…


Cher monsieur,

Je vous assure n’avoir donné aucune consigne, au contraire! Mais j’ai cru comprendre que les courriers étaient sévèrement relus avant publication: il est probable que les lecteurs soient débordés, soyons indulgents.

Je suis flatté que vous me considériez comme une «personne qualifiée» pour apprécier votre œuvre, encore que le genre romanesque ne me soit pas si familier que cela. J’ai toujours préféré la poésie, pour le rêve et les libertés qu’elle autorise, par rapport au réalisme plus ou moins obligatoire du roman. La forme du roman est également trop figée à mon goût. Mais peut-être les choses ont-elles évolué entre nos deux époques, et peut-être le roman peut-il lui aussi changer de forme et faire rêver? Qu’en est-il du vôtre?


Je vous souhaite bon courage pour votre travail, que je prendrai certainement plaisir à lire.

Bien à vous,

Rimbaud


Cher Rimbaud,
 
Comment pourrais-je vous parler du roman… Ses formes ont été tellement changeantes au cours des siècles…

La poésie conduit à l’élévation de l’âme pour qui sait s’abandonner à sa musique, le roman est une ouverture sur le rêve, sur un imaginaire au catalogue d’images infini.
 
Les hommes, c’est mon avis, ont besoin d’histoires pour échapper aux leurs. Les époques changent, les mentalités aussi… Comment comparer Stendhal ou Balzac à des auteurs qui me sont contemporains… Quel était le taux d’illettrisme au XIXe siècle? Qui avait les moyens de s’offrir des œuvres littéraires, hors les nantis? Partant de ce principe, comment les auteurs de romans s’imaginaient-ils leurs lecteurs? Car c’est bien de cela dont il s’agit. Le poète s’exprime, se livre. Le romancier, tout en s’exprimant, tout en se dévoilant, cherche également à séduire.
Le poète est introspection, le romancier extériorisation.
 
Attention, il ne faut pas vous méprendre sur cette première analyse à l’emporte-pièce… J’abonde dans votre sens lorsque vous dites que la structure du roman est trop figée à votre goût, que son réalisme vous dérange. Mais qu’étaient les romans de votre siècle outre des chroniques sociales? (Mais je n’en suis pas spécialiste, loin s’en faut.) Les héros étaient – et je serai volontairement caricatural – soit riches, soit pauvres. Ces auteurs, bien que j’éprouve le plus grand respect à leur endroit, n’aspiraient qu’à engendrer des sentiments d’envie ou de pitié, de jalousie malsaine ou de rejet… J’aime à croire que tout cela a changé. Certes, les chroniques sociales ont toujours cours mais combien d’auteurs nous ont emmenés dans des aventures au bout du monde, nous ont conduits à réfléchir sur la condition humaine, nous ont aidé à révéler ce qui sommeillait en nous-mêmes…
 
Un auteur de romans qui parle de lui est un saltimbanque.

Un auteur de romans ne se raconte pas lui-même ou alors, pour ce faire, il se dissimule au creux de ses personnages de fiction.

J’aime faire réfléchir mes héros sur le sens de la vie et ses plaisirs. J’aime les confronter à la détresse mais, par-dessus tout, j’aime qu’ils aiment la musique de Bach, Mozart ou encore Penderecki ou Gorecki, j’aime qu’ils aiment la mer, les voiliers et la littérature, j’aime quand ils osent pleurer à la vue d’un tableau, à l’audition d’une mélodie pas forcément triste ou nostalgique ou encore à la lecture de mots sublimes dont ils sauront saisir la musique…
 
Mais je n’arrive pas à me considérer comme un auteur ou un écrivain. Paul Léautaud aimait à se qualifier d’écriveur. Je crois qu’il a trouvé ma définition exacte. Je retranscris juste, je n’écris pas. Je vis mes romans comme des rêves dont je serais le narrateur.

Comme j’ai horreur de théoriser sur un quelconque art que ce soit, permettez-moi plutôt de vous livrer un paragraphe datant d’hier soir…
 
«Les mots ont disparu, il ne reste que leur musique. Une mélodie indéfinissable me berce. Je ne discerne aucun timbre d’instrument connu ni ne retrouve aucune voix humaine telle que déjà entendue. Je me perds dans cette musique improbable. Mes tympans ne vibrent pas, seul mon esprit réagit à ces ondes nouvelles. Tellement muettes. Tellement musicales. Bien que je ne me souvienne pas avoir fermé les yeux, je les ouvre. Tout n’est que halo autour de moi. Je perçois des couleurs inconnues, des ombres lumineuses et d’obscurs rais de lumière. À l’infini.»
 
Voilà… Accordez-moi votre indulgence, s’il vous plaît.
 
Au plaisir de vous lire si vous le souhaitez encore.
 
Bien à vous,
 
Thierry


Cher monsieur,

Excusez tout d’abord mon retard qui, j’espère, ne vous a pas fait croire que je n’avais plus envie de vous lire, bien au contraire. J’ai trouvé ce que vous dites du roman extrêmement stimulant et riche. Il est vrai que les temps changent, heureusement, et que la littérature doit également se renouveler. Si la conception que vous avez du roman est répandue à votre époque, il doit être bien agréable de lire… Loin, en effet, des chroniques plus ou moins morales, qui ont le don de m’agacer au plus haut point.

Mais vous aurez beau dire, je trouve néanmoins que le roman tel que vous le décrivez porte en lui une part d’introspection. Et je me demande si, pour ce faire, la forme courte du poème, mieux: du poème en prose, n’est pas le meilleur choix. Je n’ai pas encore lu de roman intégralement flamboyant, car le romancier s’arrête forcément à un moment donné pour situer le cadre et se laisse donc aller à des considérations que je trouve prosaïques. Ce que vous avez bien voulu me confier de vos écrits m’a, en tout cas, beaucoup plu, même si je n’ai pas la légitimité nécessaire pour apprécier un roman, qui plus est du XXIe siècle. J’ai beaucoup aimé votre façon de retranscrire la mélodie des mots.

Au plaisir de vous lire de nouveau,

Bien à vous,

Rimbaud


Cher Arthur,

En lisant votre toute dernière missive, je me suis sentie bien stupide de m'être laissée aller à épancher mes doutes, surtout face à vous. Il est bien idiot de pleurnicher sur les difficultés que je rencontre précisément auprès de vous et je me sens bien coupable de vous avoir fait sentir un peu responsable de ma détresse... Vous avez raison, il n'y a après tout peut-être pas qu'une vérité, mais mon tempérament est comme cela. J'angoisse et je me laisse parfois déborder, à finir par écrire pour séduire un jury plutôt que de me fier à mes propres analyses. Je dois tenter de mettre ma sensibilité au profit de mon travail comme vous le conseillez et, en me tempérant un peu, je devrais pouvoir réussir...

Quelles sont les nouvelles de votre côté? Votre jambe vous fait-elle toujours souffrir? On dit en effet que le soleil d'Afrique est bien différent du nôtre et que, s'il chauffe néanmoins les corps, il est oppressant à supporter.

Pour ma part, je ne travaille plus qu'essentiellement chez moi car mon université est bloquée par de récents évènements politiques. À ce propos, j'aimerais vous poser une petite question car nous ne trouvons pas grand chose sur le sujet dans les livres: le contexte politique durant les années où vous écriviez vous a-t-il influencé profondément? Étiez-vous impliqué? Toutefois, si ma question est trop indiscrète, n'hésitez pas à l'ignorer...

J'aimerais parfois entrer dans un café et m'asseoir en face de vous, pouvoir parler réellement, face à face... Mais enfin, le temps nous offre déjà une correspondance atypique et c'est beaucoup, ma foi. Encore merci du temps que vous m'accordez. Si vous viviez à mon époque et si nous nous trouvions dans ce café, je déposerais deux baisers sur chacune de vos joues. C'est comme cela qu'on se dit au revoir avec politesse maintenant. Mais bon! Je m'en tiendrai à vous recommander de prendre bien soin de votre personne.

Bien à vous toujours,


Mon cher Arthur,

Vous me voyez navré de vous répondre à mon tour aussi tardivement. J’imagine que vous et moi avons des activités qui accaparent une grande partie de notre temps.

À ce sujet, j’aimerais avoir votre avis sur le point suivant (qu’en toute franchise je ne suivrai pas s’il diffère de mon point de vue…): comme je vous l’ai écrit dans un de mes précédents courriers, j’envisageais de repartir pour les Nations unies dans un avenir proche. Œuvrer pour la paix dans le monde est une forme d’utopie même si cela génère des satisfactions personnelles et humanitaires incroyables. Mais vous ne savez pas tout de moi. Comme je vous en ai fait part, je m’adonne à l’écriture de romans mais la lucrativité de cette activité étant sinon illusoire, pour le moins utopique, je ne peux fonder mon avenir sur cette seule activité, d’autant que j’ai 52 ans…

Vous allez peut-être me prendre pour un fou ou un mythomane, mais voici à quoi j’occupe mes journées en dehors de l’écriture (que je réserve d’ailleurs à la nuit): je suis peintre et musicien. Mes toiles se vendent correctement depuis peu, depuis que j’ai abandonné les «marines» pour ne peindre que sur le thème de la musique. J’assure le quotidien en exerçant de temps à autres une activité de concepteur en communication et, parce que je suis obsédé par ce thème, je me suis (re)mis à composer un requiem que la formation symphonique amateur dans laquelle je sévis est disposée à interpréter au cours de sa prochaine saison.

Qu’en est-il de votre avis, me direz-vous? J’y viens. Pensez-vous qu’il vaille mieux se réaliser dans des activités artistiques, au risque de perdre le confort matériel d’une activité dite «normale» ou arrêter là toute dérive et poursuivre une route moins tumultueuse ?

Est-ce prétentieux que de vouloir s’affirmer artiste? N’avez-vous pas emprunté le chemin inverse? Estimiez-vous, lorsque vous avez quitté l’Europe, que vous vous étiez réalisé poétiquement et que vous pouviez passer à autre chose? Seriez-vous d’accord avec moi pour dire que notre seule certitude est l’incertitude?

J’ose une dernière question: quelles étaient vos attirances musicales et picturales? J’ai beaucoup lu sur vous, mais je ne me souviens pas que ces thèmes aient un jour été évoqués.

Bien à vous,

Thierry R.


Cher monsieur,

Je vous adresse mes meilleurs vœux en ce début d’année, et je souhaite que vos projets, quels qu’ils soient, aboutissent.

La question que vous me posez est digne du dilemme d’Achille: faut-il une vie confortable mais terne, ou flamboyante avec tout ce que cela implique d’inconvénients? Pour ma part, et d’après ce que vous me dites de vous, il me semble que vous êtes en bonne voie pour concilier les deux, notamment si vos toiles se vendent. Faire ce que l’on aime et en vivre: y a-t-il un sort plus enviable au monde? Maintenant, un engagement dans les Nations unies vous empêcherait-il de vous adonner à l’art, sans que celui-ci ne soit qu’accessoire? Vous seul pouvez le savoir.

Je ne pense évidemment pas que se dire artiste soit prétentieux. Mais je me dis aujourd’hui que l’artiste est un grand égoïste, et que le vrai artiste sera toujours trop en avance sur son époque pour être compris et apprécié. Je ne sais pas si ce que j’ai pu écrire est d’un grand artiste, ce serait trop présomptueux de ma part. Mais j’ai tenté des choses, qui n’ont pas été perçues. Ce n’est donc pas parce que j’estimais m’être «réalisé», comme vous dites, que j’ai tourné le dos à la poésie: c’est parce qu’elle ne m’apportait plus ce dont j’avais besoin, et parce que mes contemporains ne m’ont pas compris. Quitte à crier dans le désert, autant que ce soit un désert véritable, ne pensez-vous pas?

Que la seule certitude des artistes soit l’incertitude, oui, je le pense. C’est pour cela que, aujourd’hui, je ne me dis plus artiste mais négociant, car j’ai pris goût à l’organisation, à l’ordre, même si l’envie d’ailleurs et d’évasion est toujours présente.


L’avis de l’homme que je suis aujourd’hui vous semblera peut-être pusillanime, mais je ne pense plus qu’il faille tout donner à l’art. Je l’ai fait et en ai souffert, c’est ce qui m’autorise à parler de la sorte. Néanmoins, si c’est dans l’écriture, la peinture, la musique que vous trouvez votre épanouissement, poursuivez dans cette voie sans faiblir. Peut-être, cher homonyme, réussirez-vous là où j’ai échoué.

Pour répondre à votre dernière question, ce qui vous surprendra peut-être, je n’ai jamais vraiment su apprécier la musique et la peinture, sans doute parce que je n’ai jamais réellement eu l’occasion d’y être confronté. Est-ce de la musique, ces flonflons de kiosque? C’est la seule que j’ai pu écouter dans ma jeunesse. Ensuite, j’ai rencontré quelques musiciens, comme Cabaner, mais j’avais mon propre travail à mener qui m’accaparait trop pour que je m’intéresse au leur. Quant à la peinture, les musées me font horreur, par leur poussière et leur aspect mortifère, et je n’ai pas connu de peintres. Mes goûts dans ces domaines-là sont donc pour le moins inexistants, et ce n’est pas dans mon désert ici que cela risque de changer.

Bien à vous,

Rimbaud


Mon cher Rimbaud,
 
Je me pose une question relative à Mon ego…
Aim(i)ez-vous l’idée de vous savoir lu?
Bien à vous,
 
Thierry R.


Cher monsieur,

Oui, beaucoup. Mais j'aimais encore mieux lire les textes aux autres. Leurs réactions ne peuvent ainsi pas vous échapper.

Bien à vous,

Rimbaud
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