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Hélène 
écrit à

Arthur Rimbaud


Abus professoral


   

Alors Rimbaud, très cher,


Qu'est-ce que cela te fait qu'aux quatre coins de la France les élèves s'angoissent en se disant : «J'ai Le dormeur du truc à apprendre pour demain et j'ai pas commencé»? Qu'est-ce que cela fait que les professeurs décortiquent ton œuvre sans scrupule?

L'allitération au quatrième vers du douzième poème, c'était vraiment un moyen d'exprimer les ronflements du roi?

Honnêtement, n'est-ce pas dénaturer ta pensée, que ces hommes qui disent savoir ce que tu a voulu dire tordent tes paroles pour leur donner le sens qu'ils veulent qu'elles aient?

Honnêtement?

Avec l'expression de mon respect, car malgré tout, j'aime toujours ta poésie passionnément.

Hélène

P.S.: Dans cette lettre, j'espère que tu n'en sera pas vexé.

P.P.S.: j'ai bientôt dix-sept ans, et je suis pas sérieuse. Tu avais raison.



Chère mademoiselle,

Ce que vous me dites m'amuse plus qu'autre chose... Je suis un peu gêné d'être devenu un poète qu'on apprend à l'école, mais après tout, pourquoi pas mes vers plutôt que d'autres? Après, si les élèves ne font pas leur travail, ce n'est pas la faute du poète ni du professeur mais bien la leur! La paresse est pour moi le pire des défauts!

J'aimerais parfois pouvoir lire ce que les professeurs et autres universitaires peuvent bien dire sur certains textes! Mais pour avoir moi-même assisté à ce genre d'exercice sur les poèmes d'autres auteurs, il me semble que ce n'est pas forcément dénaturer leur pensée: les professeurs interprètent, bien sûr, et la distance temporelle n'aide en rien à la bonne marche de l'affaire, mais si ce qu'ils disent éclaire le texte, alors pourquoi pas? Ce serait trop simple de se contenter de lire un poème sans chercher à le comprendre, ou à voir ce que le poète a, lui, su voir et essayé de transmettre, avec les ressources si limitées de la langue. Je ne sais pas à quel poème vous faites allusion, mais oui, j'ai pu chercher à rendre les ronflements du roi... Dans le cas contraire (car mes poèmes en vers datent de ma jeunesse, je n'ai peut-être pas pensé à tout cela alors), je trouve fort intéressante l'idée que l'on puisse le lire ainsi: cela montre que les mots ont une vie propre et que le poète n'a qu'un rôle de passeur, dont il n'a parfois même pas idée.

Tranquillisez-vous, jeune fille pas sérieuse, vous ne m'avez en rien vexé!

Bien à vous,

Rimbaud

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