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          Dialogus

Pauline
écrit à
Porthos
Porthos


Le temps d'une seconde


   

Monsieur,


Je prends enfin mon courage à deux mains pour vous écrire. Qu’il m’en a fallu, du temps, pour oser prendre la plume! Je craignais -je crains toujours- que vous ne me preniez pour quelque folle à l’esprit dérangé. L’autre jour, Monsieur, je vous aperçus. Je passai près de vous, sur la place de l’église Saint Sulpice; la foule circulait autour de moi, bruyante et ennuyeuse, comme elle est souvent. Il faisait beau ce jour-là, après des jours de pluie et tout le monde semblait vouloir prendre son quota de soleil. C’est en arrivant à l’angle de la rue des Canettes que je vous vis.

Vous allez me dire que c’est impossible, que j’ai eu une vision, que je vous ai imaginé. Croyez bien, Monsieur, que je me suis dit les mêmes choses. Je sais que vous ne pouvez être de mon siècle, comme je ne peux être du vôtre. Et pourtant! L’ombre d’une seconde, le monde autour de moi s’est transformé. L’air a changé. La foule a changé. Et je vous ai vu, si grand, si fort, si puissant, si brillant. Vous passiez, accompagné d’un ami aux cheveux clairs. Vous avez jeté un œil vers moi, qui étais transparente dans la foule. La main sur l’épée, la cape rejetée en arrière, vous riiez d’une plaisanterie de votre compagnon que je n’entendis pas.

Ne me demandez pas pourquoi, je n’ai pas de réponse, mais j’ai su que c’était vous. Le temps d’un souffle, vous disparûtes et je revins dans mon monde. La faille s’était refermée, vous aviez rejoint les ombres du passé. Raillez, Monsieur, vous ne pourrez le faire autant que je le fis!

Je ne sais quand et où cette lettre vous trouvera, mais je sais que la merveilleuse machine à traverser le temps de Dialogus vous la transmettra et me permettra de vous dire combien j’ai aimé cette seconde, si fugace fût-elle.

Pauline


Madame,


Je suis surpris, il est vrai, mais en aucune façon ne saurais vous tenir pour folle. Vous me décrivez tel que je fus peut-être un jour, accompagné de mon inséparable Aramis, en route vers la réserve de notre fromager préféré, un Basque qui nous fournissait en tomme tout au long de l’année, de la tomme du Baretous. Ce régal, nous l'arrosions avec le vin que ma sœur me faisait parvenir de Bordeaux!

Et si je vous disais qu’aujourd’hui encore il m’arrive, même lorsque je suis à jeun, de voir, l’espace d’une seconde, une ombre, un visage, une silhouette à l’angle d’une rue alors que de toute évidence il n’y a rien? J’étais à Pau la semaine dernière. Dans les jardins du presbytère, je vis Athos assis sur un banc. Il vérifiait le pommeau de son épée qu’il avait sortie de son fourreau. Il était jeune comme je le connus jadis et le rebord de son chapeau cachait son regard aiguisé. Et bien, me croiriez-vous? Le temps de battre des paupières, Athos n’était plus. Mais le banc était toujours là.

Alors peut-être est-ce un don du Ciel de voir ce qui n’est pas? Autrefois, les préoccupations spirituelles d’Aramis ou les citations d’Athos lorsqu’il venait de voir une tragédie de Corneille me faisaient bien rire. Aujourd’hui, je suis vieux et je suis bien plus prudent. Après tout, bien des choses peuvent exister comme Dialogus et une correspondance avec une inconnue du futur...

Hier, une femme que je n’avais jamais vue a traversé la place, d’un pas sûr et alerte. Son foulard laissait paraitre des cheveux bruns et elle serrait contre elle deux énormes livres. Peut-être était-elle une image du futur ou le fruit de mon imagination!

Portez-vous bien, Dame Pauline, et n’hésitez pas à m’écrire encore: je m’ennuie un peu dans ma retraite et, par ma foi, vous m’avez bien distrait. Votre plume est aisée, belle, étrange et pourtant familière.


Bien à vous,

Porthos

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