pascal_chabloz
écrit à

   


Philippe d'Orléans

     
   

Votre physique

    Monsieur, frère du roi,

J'ai une faveur à vous demander, pourriez-vous me dire comment vous êtes physiquement? Je ne l'ai jamais su et tout ce qui vous concerne vous et votre frère me passionne et m'intrigue...

J'ai l'honneur de vous saluer .
Aurore




Chère Damoiselle Aurore,

Je me fais une joie de vous répondre. Ainsi donc la vie de mon frère et de moi-même vous intéresse?

Je suis de petite taille, mes cheveux sont de couleur foncée. Mon visage est long, mince mais affublé il faut bien l'avouer d'un nez trop long, d'une bouche trop petite. Bon nombre de courtisans raille mon physique. Monsieur de Saint Simon dit de moi que je suis un homme ventru (il est vrai que j'aime la bonne chair!), monté sur des échasses (quel mal à vouloir se grandir!), paré comme une femme! J'affectionne, il est vrai, les bijoux divers. Je porte généralement une longue perruque, noire avec, selon ma fantaisie du jour, de nombreux rubans. J'affectionne également les parfums. Néanmoins, n'allez pas vous effrayer. Monsieur Féval dit de moi que je suis tout de même beau, plein de charme, un regard doux, de très beaux cheveux, une blancheur des mains remarquable.

J'espère vous avoir répondu comme vous le souhaitiez.

Au plaisir de vous lire, je vous salue.

Monsieur, Philippe duc d'Orléans



Monseigneur,

Avant tout, merci de votre réponse. Comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, la vie à la cour de votre frère m'intéresse au plus haut point. C'est pour cela que j'ose, une fois encore, vous demander des précisions sur la vie qui s'y mène. Je désirerais savoir quelles sont les relations entre votre mère, votre frère et vous.

Qu'en est-il à propos de celles que votre première femme Henriette-Marie d'Angleterre entretient avec votre mère et la Reine? Et les vôtres, avec votre femme? Votre frère vous traite-t-il «de haut»? Il me plairait aussi de savoir quand la cour a commencé à séjourner à Versailles. J'ai entendu des rumeurs à propos de ce château qui disaient -je ne sais si je dois les croire et j'espère que vous pourrez m'aider à y voir plus clair- qu'il y avait des passages secrets.

Je m'intéresse aussi à votre mère. Vous a-t-elle appris à vous et votre frère sa langue maternelle, l'espagnol? Il me semble savoir qu'elle est morte d'une maladie qui la faisait souffrir depuis fort longtemps. Qu'en est-il? J'aimerais aussi connaître vos occupations, ainsi que celles de votre frère le Roi, celles de votre femme, celles de votre belle-soeur ainsi que celles d'Anne, votre mère. J'aimerais aussi beaucoup que vous ayez la bonté de me parler un peu des demoiselles d'honneur et des favorites.

Un dernier sujet m'intrigue: à mon époque, les gens se tutoient beaucoup. Est-ce qu'à la cour, le «tu» est parfois utilisé? Dans quelles conditions? Je vous serais très reconaissante, Monsieur, d'assouvir ma soif de savoir en répondant à mes questions.

Et je m'excuse de la façon dont j'ai écrit cette lettre, mais je connais peu la manière d'écrire à un grand prince de votre époque. Mais je suis très honorée de pouvoir vous écrire et le suis d'autant plus maintenant que vous avez daigné me répondre.

Je suis, Monsieur, votre humble sujette et servante.

Aurore



Chère Aurore,

Voilà une bonne surprise que de vous relire. Je me fais un plaisir de répondre à vos questions. Les relations que j'entretenais avec feu ma Mère la reine Anne d'Autriche étaient très solennelles. Elle était assez droite et sévère mais nous portait dans son coeur. J'ai déjà évoqué sa manière d'être avec nous dans une autre missive.

Quant aux relations que j'entretiens depuis toujours avec Sa Majesté mon Frère, elles sont toujours fort cordiales. Nous nous respectons même si nous ne sommes point toujours du même avis. Louis ne me traite pas de haut, il me considère comme l'un de ses courtisans mais à un rang plus élevé. Il sait que je lui suis loyal en toute circonstance. Il en est de même en ce qui concerne feu ma première épouse. Les mariages sont de pures convenances, les sentiments entrent très peu en jeu au début des relations.

Nous avons intégré les murs du château de Versailles très tardivement. Avant, nous suivions le Roi de château en château. Nous nous sommes finalement installés définitivement à Versailles en l'an de grâce 1682. Des passages secrets dites-vous? Voilà qui m'amuse. Il y a certes des portes dissimulées dans les murs des chambres pour nous rendre dans des espaces plus intimes, mais de là à parler de passages secrets! Ils ne le sont nullement!

Ma Mère, fille aînée de Philippe III d'Espagne, est née à Madrid en 1601. Elle reçut l'éducation pieuse d'une infante. Le 25 décembre 1615, elle épousa mon père feu le Roi Louis XIII. Ce mariage, longuement négocié, symbolisa le rapprochement de la France et de la maison d'Autriche. Malgré les épreuves domestiques et les troubles publics, elle préserva toujours sa dignité personnelle et celle de la Couronne. Le 20 janvier 1666, elle trépassa au Louvre. Elle est inhumée à Saint-Denis. Il est vrai qu'elle fut fort malade les derniers temps.

Vous me posez une vaste question en me demandant de vous décrire nos journées à la Cour. Le Roi mon Frère travaille beaucoup et assiste à un grand nombre de
conseils. L'après-midi est réservé à la chasse ou à la promenade selon le bon vouloir de Louis. Le soir, quelques jeux et plaisirs sont organisés. Parfois, le Roi nous convie à un bal ou à un grand souper. En ce qui me concerne, je consacre beaucoup de temps à mes plaisirs et aux discussions simples et divertissantes. Le «tu» qui semble si courant à votre époque pour nommer les autres gens ne sont pas de rigueur à la Cour. Nous vouvoyons l'ensemble des personnes de rang inférieur ou supérieur. Je ne sais pas ce qu'il en est chez les plus humbles, mais c'est ainsi à la Cour. Même votre entourage le plus proche est vouvoyé. C'est pour nous un signe de respect, mais aussi un prestige de la noblesse.

Si je puis vous aider en quoi que ce soit d'autre, ma plume vous est toute dévouée.


Monsieur, Philippe Duc d'Orléans