Aurore
écrit à

   


Philippe d'Orléans

     
   

Votre frère et les femmes

    Monsieur frère du Roi,

Je tiens tout d’abord à vous remercier pour le temps que vous m’avez accordé une fois de plus. Mais vous souvenez-vous de moi? Il y a fort longtemps que je ne vous ai écrit.

Me permettez-vous de revenir sur une question laissée sans réponse de votre part dans ma dernière lettre? Parlez-vous l’espagnol?

Mais pardonnez mon manque de politesse; me voilà tant emportée à la joie de vous écrire que j’en oublie de vous demander de vos nouvelles. Comment vous portez-vous, Monsieur?

Je n’ai pas changé et ai toujours autant soif de connaissances en ce qui concerne la vie de la cour de votre royal frère. J’ai un travail à faire pour mes études qui concerne l’influence que les femmes ont eu sur le roi qu’on dit Soleil. Me trouvant donc devant un travail difficile je m’adresse à vous. Auriez-vous la délicatesse de me parler votre frère Pensez-vous qu’une femme de son entourage ait pu l’influencer, et si oui à quel sujet? Pensez-vous que votre première femme ait pu avoir une influence quelconque en matière de politique étrangère? C’est ce que l’on raconte à mon époque mais je ne sais qu’en penser! Les gens d’aujourd’hui disent tant de fausses choses! Vous m’avez dit que les après-midis à la cour sont occupés par la chasse ou la promenade. Où se déroulent ces activités et qui y prend part? Lors d’un bal, est-ce que les cavalières du Roi votre frère lui sont imposées? Si oui, qui sont-elles? Quelles étaient les fonctions des demoiselles d’honneur? Que pensait votre mère -que l’on dit très religieuse- de l’esprit volage de votre frère, son fils? Et votre deuxième femme, la princesse Palatine?

Dans quelques jours, je serai à Paris et je visiterai Versailles. Quel bonheur j’aurais eu à le visiter à votre époque! J’espère, Monsieur, ne point vous importuner avec toutes mes questions. J’ai encore un service à vous demander. Dites à votre frère Louis le Quatorzième que je lui fais ma plus profonde révérence et que tout en lui me passionne.

Recevez, Monsieur le duc d’Orléans, mes salutations les plus sincères.

Signé: AURORE

Chère Aurore,

Je me rappelle fort bien de vous. Je me porte ma foi assez bien malgré les contrariétés habituelles. Je vais tâcher une fois encore de vous satisfaire par mes réponses.

Je ne parle point l'espagnol aisément mais j'en bredouille quelques mots.

Vous parler de mon frère Louis, de ses conquêtes tant amoureuses que politiques, voilà une lourde besogne que vous me confiez, chère Aurore. Je pense que Sa Majesté a toujours su s'entourer de personnes compétentes en matière de politique, étrangère ou non. Même s'il fut aidé ou conseillé dans diverses tâches, je doute que quelqu'un d'autre que lui ait pris une quelconque décision, sur quelque matière que ce soit. Il écoutait, certes, mais restait seul maître du destin de la France et de ses sujets.

Les activités de promenade ou de chasse se déroulent à Versailles ma foi... les jardins sont un plaisir pour nos sens chaque fois qu'il nous est donné de les parcourir. Vous aurez, si je l'ai bien compris, tout loisir de vous en rendre compte par vous-même. Gardez toujours à l'esprit que vous marchez sur nos traces et tachez de vous plonger dans notre époque et de laisser votre imagination vagabonder jusqu'à nous.

Les bals donnés par Sa Majesté mon frère sont toujours d'une grande beauté -le grand bal surtout. Dans la principale ne dansent que les seigneurs et dames désignés par le roi. Si le roi se lève, toute la Cour l'imite. Il est accompagné alors de la reine ou de la première princesse de sang. Puis les autres couples, dans un ordre qui marque la différence de naissance et autres dignités.Tous dansent le bransle en cortège puis la Gavotte. La seconde partie du bal est réservée aux danses à deux. Seuls le roi et la reine exécutent la première danse. L'assistance est debout. Le prince désigné pour la deuxième danse vient trouver la reine. Ils dansent ensemble. Puis le prince que la reine a quitté danse avec la première princesse de sang qui est désignée pour danser avec lui, cette princesse que le roi a lui-même désignée. Ainsi de suite... L'ordre suivant lequel se succèdent les couples est commandé par la hiérarchie des rangs et réglé par le roi lui-même. Il choisit les personnes avec qui il souhaite danser. Les demoiselles d'honneur à présent. Elles ne sont point mariées, ce qui les laisse à l'entière disposition de la personne qu'elles servent et accompagnent. Elles sont choisies parmi la noblesse le plus souvent et peuvent rêver à accéder à un rang plus élevé de par leur présence à la Cour.

Louis a d'ailleurs compté de ses maîtresses parmi ces dames d'honneur. Ce qui m'en vient à vous répondre au sujet de son attitude volage, qui s'est calmée depuis. Feue notre mère Anne d'Autriche réprouvait bien son attitude mais mon frère n'en a eu que faire.

J'espère avoir ne serait-ce qu'un peu assouvi votre soif de connaissance à ces sujets. Je transmettrai à Sa Majesté vos bons sentiments.

Monsieur, Philippe Duc d'Orléans.