Magalie
écrit à


Philippe d'Orléans

Une femme aurait-elle su faire battre votre coeur?

Monseigneur,

C'est avec un grand plaisir que je vous écris pour la toute première fois en ce jour.

Vous êtes LE personnage qui a marqué son époque pour moi, et je vous porte une grande admiration et un profond respect.

Je suis très intéressée par tout ce qui vous concerne, et avoir l'opportunité d'échanger quelques propos avec vous est pour moi un très grand honneur. J'espère donc que vous accepterez de répondre à certaines de mes interrogations à votre sujet...

Je vous sais grand amateur d'art et de bijoux... j'aimerais donc savoir quels sont vos peintres, et sculpteurs préférés... et également quel est votre bijou fétiche (j'ai ouï dire que vous raffoliez des diamants... mais sous quelle forme? Bague? pendentif?...)

Enfin, j'ai lu très récemment dans un ouvrage que vous aviez eu une maîtresse... Madame de Grancey (j'espère ne pas faire d'erreur sur son nom... si tel était le cas je vous présente mes plus humbles excuses), je sais que cela ne me regarde guère et je vous prie de bien vouloir pardonner ma curiosité, mais j'avoue que cela m'intrigue.

Une femme aurait-elle su faire battre votre coeur?

Encore une fois pardonnez ma curiosité, mais comme je vous l'ai dit, tout ce qui vous concerne m'intéresse...

Dans l'attente d'une éventuelle réponse de votre part, je vous souhaite de passer une très belle journée, Monseigneur, et je vous remercie infiniment d'avoir pris le temps de me lire.

Votre très dévouée,

Magalie


Chère Magalie,

Vous prenez plaisir à m'écrire et je prends plaisir à vous répondre. J'aime toutes sortes de bijoux et pierreries, j'en ai une grande et somptueuse collection que j'aime à admirer et faire admirer. Il est vrai que j'aime particulièrement les diamants pour leur éclat mais je n'ai point de préférence.

Il en va de même pour les oeuvres d'art, j'aime tout ce qui est beau et art. J'ai bien connu il est vrai Madame Isabelle de Grancey, femme admirable. Sa plus grande fierté consistait à se respecter soi-même; elle ne s'abaissa jamais à dire un mensonge: elle disait que la dissimulation marque toujours de la timidité. Mille actions généreuses signalèrent sa vie.

Elle passa quarante années dans ce cercle d'amusements qui occupent sérieusement les femmes; n'ayant jamais rien lu que les lettres qu'on lui écrivait, n'ayant jamais mis dans sa tête que les nouvelles du jour, les ridicules de son prochain. Quand elle se vit à cet âge où l'on dit que les belles femmes qui ont de l'esprit passent d'un trône à l'autre, elle voulut lire. Elle commença par les tragédies de Racine. Le bon goût qui se déployait en elle lui faisait discerner que cet homme ne disait jamais que des choses vraies et intéressantes, qu'elles étaient toutes à leur place; que ses intrigues, ainsi que ses pensées, étaient toutes fondées sur la nature: elle retrouvait dans cette lecture l'histoire de ses sentiments, et le tableau de sa vie.

On lui fit lire Montaigne: elle fut charmée d'un homme qui faisait conversation avec elle, et qui doutait de tout. Ou lui donna ensuite les grands hommes de Plutarque: elle demanda pourquoi il n'avait pas écrit l'histoire des grandes femmes.

L'abbé de Châteauneuf la rencontra un jour rouge de colère. Qu'avez-vous donc, madame? lui dit-il. óJ'ai ouvert par hasard, répondit-elle, un livre qui traînait dans mon cabinet; c'est, je crois, quelque recueil de lettres. J'y ai vu ces paroles: Femmes, soyez soumises à vos maris. J'ai jeté le livre.

J'aimais son esprit vif.

J'espère vous avoir éclairée sur cette délicieuse personne.

Bien à vous,

Monsieur, Philippe Duc d'Orléans



Mon bien cher Monsieur,

C'est avec beaucoup de retard que je viens vous remercier d'avoir pris le temps de me répondre. Je vous présente toutes mes excuses mais j'ai été très occupée ces temps-cis et c'est la raison pour laquelle je n'ai pu vous réécrire avant. En tout cas encore une fois, permettez-moi de vous remercier, car votre missive m'a grandement éclairée au sujet de Madame de Grancey!

J'aimerais encore vous poser quelques questions si cela ne vous ennuie pas!

Comme je vous l'ai écrit, j'ai été occupée, mais cela ne m'a pas empêchée de lire plusieurs livres sur vous ou votre frère -et à ce propos j'aimerais savoir si vous avez des ouvrages à me conseiller. Vous n'avez apparemment pas rédigé vos mémoires, mais peut-être l'un de vos contemporains aura-t-il écrit sur vous et votre vie?

Ensuite, on dit de vous que vous aimez beaucoup les vêtements, et aussi que vous adorez vous déguiser. Quelles sont vos tenues favorites?

Enfin, une question très intime, mais vous n'êtes absolument pas tenu d'y répondre: je ne saurais vous en vouloir! Vous êtes déjà bien aimable d'accepter de correspondre avec moi! J'ai lu (bien que je ne puisse être sûre de la véracité de ces écrits) que, lorsque vous avez vu pour la première fois votre deuxième épouse, vous vous êtes demandé comment vous alliez pouvoir faire l'amour avec elle. Pourtant on dit qu'elle était très masculine... et vous aimez les hommes! Quels sont vos goûts en matière de femmes? J'ai cru comprendre que vous les aimiez intelligentes et spirituelles, mais qu'en est-il au sujet du physique?

J'espère ne pas trop vous ennuyer avec mes questions. Je vous remercie beaucoup de m'avoir lue et de m'accorder un peu de votre temps. Je vous souhaite une très bonne journée et espère recevoir de vos nouvelles bientôt.

Bien à vous,

Magalie



Chère Magalie,

J'ai moi-même été fort occupé ces temps ci et l'hiver s'annonçant rigoureux, j'ai préféré régler mes affaires au plus vite. Je n'ai ni l'envie ni le courage d'écrire mes mémoires; en quoi cela servirait-il?

Beaucoup de personnes écrivent sur la vie que nous menons à la Cour, Monsieur de Saint-Simon étant le plus acerbe!

Il est vrai que longtemps j'ai aimé me vêtir de toutes sortes d'habits féminins. Cela me faisait rire et amusait mes gens. Je ne puis vous décrire une tenue en particulier... que cela ridiculisât quelque précieuse de la Cour nous suffisait.

Madame, ma seconde épouse, n'était, comme vous le savez, pas de cette finesse française. Elle a un embonpoint qui m'a en effet rebuté la première fois que nous nous sommes rencontrés. La corpulence d'un homme n'est en rien comparable à cela. Mais c'est une femme somme toute admirable et qui m'a fait le plus beau des cadeaux avec ma descendance. Aussi je la respecte et lui donne toute mon amitié.

D'après ce que j'ai compris à travers les lettres de vos contemporains, les goûts en matière de l'amour du corps ont bien changé. Les femmes ici sont appréciées bien en chair mais c'est davantage leur esprit, leur conversation et leur capacité à se débrouiller avec finesse à la Cour qui sont remarqués.

Bien à vous,

Monsieur, Philippe Duc d'Orléans