Marie-laure
écrit à

   


Philippe d'Orlèans

     
   

Quelques questions

    Bonjour Monsieur,

Depuis pas mal de temps, j'effectue des recherches sur le Grand Siècle et je m'intéresse beaucoup à votre personne. Votre vie est passionnante et c'est si amusant de voir que vous êtes un peu différent des autres personnes de la cour, vous êtes un peu l'extravagant qui anime cette cour, mais vous avez eu aussi un courage indéniable à la guerre de Hollande (bataille de Cassel).

Je voudrais savoir si vous ne trouvez pas un peu injuste que votre frère le Roi ne vous accorde aucun pouvoir ni commandement. J'aimerais bien aussi connaître un peu plus votre vie, vos favoris -notamment le comte de Guiche qui fut l'amant de votre première femme- et vos réactions par rapport à cette relation, le chevalier de Lorraine («beau comme on peint les anges»). Comment étaient vos journées à la cour, de qui étiez-vous souvent entouré? Pouvez-vous me parler de vos deux femmes et de votre fils le duc de Chartres? Acceptiez-vous «sa vie débauchée»? Quelles étaient vos réactions ainsi que celles de votre femme? Quelles sont vos relations avec sa femme qui est une «bâtarde légitimée» (excusez-moi pour la sécheresse de mes mots). Quelles étaient les moeurs à la cour? Est-ce que les autres, notamment votre frère, acceptent le fait que vous ayez des tendances «homosexuelles»?

Pouvez-vous me parler de Louis-Armand Ier de Bourbon-Conti et de son frère François-Louis? J'aimerais aussi connaître un peu la vie du comte de Vermandois, fils légitimé de votre frère et de la duchesse de La Vallière et quelques anecdotes sur sa vie que l'on dit assez débauchée. Et pour terminer, j'aimerais avoir quelques renseignements sur la confrérie, sorte de club de débauchés où le comte de Vermandois a été introduit en 1682 et où il y avait certaines personnes importantes comme le fils de Colbert, François-Louis de Bourdon-Conti et je crois aussi que le chevalier de Lorraine y était. On dit qu'ils haïssaient les femmes et se retrouvaient dans des bordels où ils sodomisaient les filles et leur affligeaient des pratiques sadiques. Est-ce vrai?

J'espère ne pas trop vous importuner ni bousculer votre journée avec toutes ces questions. Je vous remercie d'avance.

Mes amitiés à la princesse Palatine et à votre frère,

Marie-Laure



Chère Marie-Laure,

Bien que toutes les questions que vous me posez aient été déjà abordées, je me fais un plaisir de vous répondre.

Tout d'abord, vous me voyez ravi d'un tel intérêt pour ma personne. En ce qui concerne mes quelques exploits militaires, il est vrai que le Roi en a pris ombrage. En tant que Prince du Royaume mais aussi de Sa Majesté, je me devais de mener cette bataille. Le fait que Louis m'ait ôté toute commande en matière militaire ne m'a point offusqué... Je m'en suis retourné à mes petits plaisirs à la Cour, mais cette victoire restera gravée en ma mémoire.

En ce qui concerne feu ma première épouse et ses relations, j'en fus, comme vous pouvez l'imaginer, fort offusqué. Me faire ainsi des cornes était chose insupportable. Les moqueries de toute part étaient de mise. Quant au chevalier Philippe de Lorraine-Armagnac, vous connaissez mon attachement pour lui. Il est vrai que nous sommes fort proches depuis notre rencontre en 1650, j'avais 10 ans. Il fut exilé en 1670 par requête de la première Madame et rentra au Palais Royal après la mort de celle-ci, en 1672. Il est un ami fidèle, surtout depuis l’éloignement des champs de bataille.

La vie et les extravagances de mon fils sont grands sujets de conversation... Il est vrai que nous ne portons point son épouse, dans nos coeurs... mêler ainsi le sang des Bourbons...

Les moeurs à la Cour sont nombreuses et fort compliquées. Le code à respecter, que nous intégrons dès notre plus jeune âge, se nomme l'Étiquette. Toute la vie des gens de la Cour est ainsi réglée: prise de parole devant Sa Majesté, organisation des activités de la journée... autant de choses qu'il serait impossible de vous en dire, là ne serait-ce que la moitié!

Les pratiques amoureuses de gens du même sexe sont choses assez courantes à l'époque, mais elles restent discrètes et du domaine de l'intimité. Je suis l'un de ceux qui a très tôt affiché au jour cet état... cela m'a valu nombre de railleries.

Louis de Bourbon, comte de Vermandois est né le 2 octobre 1667 et fut emporté par la mort en 1683. Il fut le premier à recevoir le titre d'Amiral de France alors qu'il n'a que 2 ans.

Il est vrai que sa vie était débauchée, mais je ne puis vous en dire plus. La pédérastie est très à la mode à la cour de Sa Majesté, comme je vous l'ai déjà dit. Guiche ou l'abbé de Choisy, le duc de Gramont, frère de Guiche, le prince de Condé, son neveu le jeune prince de Conti, qui a à peu près le même âge que le dauphin, et puis le comte de Vermandois, de deux ans le cadet de son demi-frère Mgr le dauphin. Tous vont d'ailleurs faire partie de cette confrérie secrète, en effet, dont les sinistres exploits: tortures sadiques infligées à des prostituées, assassinat d'un jeune marchand de gaufres qui leur résistait. Cette sombre histoire est malheureusement avérée.

J'espère ne point avoir omis de réponses et que celles-ci vous conviendront.

Je vous salue.

Monsieur, Philippe Duc d'Orléans.



Monsieur,

Comment vous portez-vous? Je vous remercie d'avoir si vite répondu à mes questions. Ma curiosité est si inépuisable sur votre époque que j'ai donc d'autres questions à vous poser. Qu'avez-vous pensé de la fête que Nicolas Fouquet avait organisée en l'honneur de votre frère?

Comment était-elle? Avez-vous eu (vous et votre frère) une petite pincée de jalousie en voyant le magnifique château qu'il s'est fait construire? Pouvez-vous me parler de Saint-Cloud, demeure qui, je crois, vous est chère. Est-ce vrai que votre frère vous l'a offert dans l'optique de vous ruiner? Que pensez-vous de la révocation de l'édit de Nantes? Quelles sont vos relations avec les maîtresses du Roi et comment était l'atmosphère de la cour quand votre frère s'est marié avec Madame de Maintenon? Aujourd'hui, on se moque souvent de vous sans vraiment connaître (ce qui est vraiment stupide), et Saint-Simon vous décrit comme un homme monté sur des échasses tellement vos talons sont hauts et toujours paré comme une femme. J'aimerais avoir votre avis sur votre personne et votre caractère.

Je vous remercie pour le temps que vous prenez pour me répondre.

À la prochaine

Marie-Laure

Eh bien, chère Mademoiselle Marie-laure, que d'impatience!

Je me porte ma foi fort bien... mais l'âge pèse sur moi. Je vous sais gré de vous enquérir de ma personne.

Je me fais un plaisir de répondre à vos questions. La fête donnée par Sieur Fouquet fut des plus somptueuses... Beaucoup d'ostentations, de musique, de banquets. Toute cette richesse qui gisait sous nous yeux nous ébahit tous.. Sa majesté mon Frère en prit ombrage. Il est vrai que j'ai moi-même ressenti quelque jalousie.

Saint-Cloud est une demeure que j'affectionne particulièrement. Antoine Le Pautre, mon architecte, fut chargé de transformer les lieux, car la maison était bien trop modeste. Il fit bâtir un corps central et deux ailes en retour bordant une cour d'honneur. L'aile du Nord est entièrement occupée par une galerie d'apparat et dans le prolongement de laquelle est bâtie l'Orangerie. Au nord, s'alignent de nouveaux communs. Quelques statues animent les façades.

Cette maison est dédiée aux plaisirs: les fêtes et les réceptions que j'y organise sont célèbres pour les généreuses loteries. Saint-Cloud est merveilleusement décorée. Le marbre, le stuc et l'or le disputent aux tapisseries, aux glaces, aux peintures, aux objets rares, aux meubles précieux.

Mais le plus éblouissant des lieux est sans conteste la galerie d'Apollon et ses deux salons de communication, le salon de Mars et le cabinet de Diane. J'ai pour cela fait appel à Pierre Mignard. Le roi n'a pas caché son admiration!

La politique et les affaires du Royaume ne concernent que mon Frère, aussi ne puis-je vous confier mon sentiment au sujet de la religion réformée. Encore et toujours le sujet des maîtresses de mon cher Frère. Il n'était pas rare qu'il se présente à leurs côtés en public. C'était l'usage que lui-même avait instauré.

Je m'entendais fort bien avec Madame de Montespan... c'est d'ailleurs moi qui les ai présentés.

Je n'ai point approuvé le mariage de Sa majesté avec cette bigote de Madame de Maintenon, mais le Roi en a voulu ainsi et je me plie à ses volontés. Oui, les moqueries sont, il me semble, sans époque définie. Il est vrai que je me pare plus que de raison, mais cela me plaît ainsi... je suis l'extravagant de la Cour, bien qu'avec l'âge et l'austérité de mise autour de Madame de Maintenon, je m'assagis. Je pense pouvoir dire que j'ai des traits fins et plutôt agréables. Je pense être une personne courageuse et dévouée certes un peu coquet et enclin aux plaisirs de toute sorte.

J'espère avoir satisfait votre curiosité, mais vous comprenez qu'une lettre ne suffirait point à vous expliquer tout cela.

Je vous salue.

Monsieur, Philippe Duc d'Orléans.