dugaga_elisa
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Philippe d'Orlèans

     
   

Nourrir le peuple

    Cher Monsieur,

Vous me voyez ravie de vous écrire à nouveau. J'ai lu dans un de vos courriers vous demandant si vous ne trouviez pas le Roi trop dur avec son peuple que le seul but qu'il recherche est d'agrandir la France et de la faire respecter. Je comprends tout à fait cela et reproche d'ailleurs aux politiques actuels de s'aplatir devant les autres... Soit.

Je ne comprends pas comment un royaume peut être grand si la population meurt de faim... Il est vrai que la cour et les hommes de lettre de votre siècle sont tout à fait admirables, mais tous ces hommes sont riches. N'est-il pas en votre pouvoir, Monsieur, et celui des autres membres de la Cour, de changer cet état de chose et d'aider ceux qui peinent pour vous nourrir? Car on ne peut pas dire que êtes dans le manque (loin de là si je ne m'abuse). Ne serait-ce pas possible de réduire un tant soit peu l'or, les bijoux et les fêtes que vous aimez tellement pour nourrir le peuple? Ne trouvez-vous pas que ne rien faire est une attitude un peu égoïste?

Pardonnez-moi si je vous offense en disant cela, tel n'est pas mon but.

Avec tout mon respect et mon affection,

Elisabeth



Chère Elisabeth,

Vous ne m'offensez point en me disant cela. Je sais que le train de vie à la Cour surprend bon nombre de vos contemporains. Mais c'est ainsi. Les courtisans de la Cour et moi-même sommes des gens de noblesse et en tant que tels nous avons une conduite qui nécessite de nombreuses dépenses. J'avoue que cet état de fait peut paraître pour de l'égoïsme. Quoique vous en pensiez, le peuple ne déteste point son Roi, bien au contraire. Ne croyez point que le peuple agonise de faim devant les grilles du château. Il est vrai néanmoins que l'hiver est plus rude quand les récoltes de l'été précédent sont médiocres. Mais pour autant, dire que le peuple meurt de faim n'est pas réalité, chère Elisabeth.

Je vous salue et espère vous relire dans un proche avenir.

Monsieur, Philippe Duc d'Orléans.



Monseigneur,

J'ai été ravie de vous lire et de voir avec quelle célérité vous m'avez répondu. Je vous en remercie.

J'ai encore quelque questions à vous poser. Je dois écrire un texte pour l'un de mes professeurs et je voudrais choisir Versailles comme cadre. Pourriez-vous me dire s'il y a de grandes différences entre le français que nous parlons en 2006 et celui que vous parlez (à moins que vous ne receviez vos lettres traduites dans votre français?) et quelles sont ces différences?

Pourriez-vous me donner quelques exemples du langage et des manières précieuses? Allez-vous dans les salons (j'ai entendu parler de celui de madame de Rambouillet)? Et si oui lesquels? Comment se déroulent ces manifestations? De quoi parlez-vous en général? Sauriez-vous me décrire un bal ou une fête dont vous avez le souvenir pour que je puisse le décrire?

Merci d'avance pour votre aide. Avec tout mon respect et mon affection,

Élisabeth



Chère Elisabeth,

Il existe en effet un fort décalage entre notre françois et celui vostre espoque!

Voyez combien nombre de mots que nous prononçons sont dotés de S. À présent, vous employez des «accents». Beaucoup de i sont des y. Certains mots ont aussy, je crois, disparu de votre vocabulaire. L'écriture de certains mots n'est plus la mesme.

J'espère que cette première response vous satisfait. Si cela vous sied, je puis constinuer de vous parler de la sorte! Cela ne me dérange nullement. J'ay la coustume de respondre aux gens de vostre espoque de manière à ce qu'ils me comprennent sans difficulté.

Je me rends très souvent dans les salons... Dois-je vous rappeler que je suis un homme de plaisirs. Ces moments me sont fort agréables et divertissants. Les sujets sont variés: littérature, théâtre, rumeurs aussy...

Je ne pourrois vous dire quelle feste m'a le plus impressionné ou amusé. Toutes estoient différentes et hautes en divertissements, du moins, c'estoit le cas avant. À présent, la «bigote» Masdame de Maintenon impose ses règles austères à Versailles...

Que puis-je vous dire pour émoustiller votre curiosité... des couleurs, du faste, du bruit, des courtisans costumés ou non, faisant des révérences à oustrance pour espérer recevoir quelconque faveur de Mon Frère. Nous commencions généralement après la promenade par quelques amuse-bouches puis le repas était servi... des plats et encore des plats tous aussy variés chatouillaient nos palais. Parfois, avoient lieu des bals ou des soirées de jeux dans les salons.

Sans nul doute, je préférois les mascarades et les fêtes en plein air; les jardins sont de vraies aires de jeux. J'affectionne les feux donnés sur le Grand Canal... Je ne saurois vous décrire avec précision toute l'agitation et l'émerveillement qui régnoient parmi les convives! Bien enstendu, ces événements étoient plus rares. Ce n'est qu'un très modeste aperçu, il faut, vous le comprenez bien, le voir en personne. Néanmoins, j'espère vous avoir contentée.

Si je puis vous citer un évènement à relater... par exemple, la feste donnée en l'honneur de Mademoiselle de La Vallière. Si, comme vos contemporains me l'ont souvent dit, vostre espoque parle de Versailles, de Louis et voire de moi-mesme, cet évènement se doit d'estre descrit, comme beaucoup d'austres... les exemples ne manquent point.

Masdame, j'espère vous avoir satisfaite et vous dit à très bientost.

Je vous salue chère Amie.

Monsieur, Philippe Duc d'Orléans.



Cher Monsieur,

J'ai reçu votre réponse juste à temps, je voudrais vous en remercier. Je serais ravie que vous continuiez à m'écrire dans votre français, car j'ai toujours été passionnée par l'évolution des langues et je n'en vois pas de plus belles que notre français.

Je profite de cette missive pour vous faire part de quelque chose qui m'intrigue: je suis en train de lire un livre racontant l'enfance du Roi et la Vôtre (seulement, je ne suis pas assez loin et votre naissance n'a pas encore eu lieu, si je puis dire) et ils affirment que le nom de baptême du Roi est Dieudonné. Cela n'a pas laissé de m'étonner, car nous le nommons toujours «Louis XIV» ou «le Roi-Soleil». Est-ce exact?

C'est un plaisir de vous écrire et j'aurai probablement encore beaucoup de questions à vous poser.

Bien à vous,

Elisabeth



Chère Elisabeth,

Vous me voyez ravi d'avoir pu vous porter mon aide. Je trouve moi-mesme que nostre langue qu'est le françois est fort belle. C'est sans nul doute le plus beau des langages qui soit.

Vous me demandez donc si Nostre bien-aimé Frère, Sa Majesté, fut baptisé Louis Dieudonné. Je puis vous assurer que cela est pour le moins exact. Louis XIV est son nom de souverain comme Louis XIII estoit celui de feu nostre père. Quant au «Roi-Soleil», voilà un surnom qui lui sied particulièrement tant la lumière qu'il dégage est grande.

Pourquoi Louis Dieudonné, allez-vous me demander? Tout simplement parce qu'il naquit après plus de vingt années de mariage stérile entre Nostre Mère, la Reine feue Anne d'Autriche et Nostre défunt père Louis le treizième. Quand la reine apprit qu'elle fut grosse et qu'elle donna naissance à un descendant des Bourbons mâle, ce fut une telle joie que le dauphin (c'est là le nom que l'on donne au futur souverain) apparut comme un don de Dieu, d'où ce nom de Dieudonné.

J'espère une fois encore avoir assouvi vostre curiosité et vous salue.

Monsieur, Philippe Duc d'Orléans.