Lucile
écrit à

   


Philippe d'Orléans

     
   

La vie à Versailles

    Votre altesse,

En lisant votre lettre d'acceptation, j'ai trouvé fort généreux de votre part de nous proposer votre vision de la vie à Versailles, aussi je profite de votre invitation pour vous faire quelques demandes.

Beaucoup de livres de notre siècle évoquent vos relations avec votre frère en la teintant d'une rivalité accentuée par le fait que votre auguste mère vous aurait traités différemment l'un et l'autre. Pourriez-vous me parler de vos rapports avec Louis XIV et Anne d'Autriche? Était-il vrai que vous étiez son fils favori?

À votre sujet, on sait que vous préfériez les hommes aux femmes. Loin de moi l'idée de vous juger pour cela, cependant je me demande: avez-vous rencontré de véritables amours ou vous êtes-vous contenté de relations dont l'unique fin était la jouissance?

Et haïssiez-vous les femmes? J'avoue que je ne comprends pas, si vous n'aimiez pas les femmes: pourquoi avez-vous été si dur et si jaloux avec Henriette? Était-ce parce que votre frère et elle eurent une idylle, jalousie fraternelle, à cause de Guiche qu'elle vous «volait», ou par fierté?

Étiez-vous heureux à la cour? Le fait de ne pas avoir pu jouer un rôle politique vous a-t-il blessé?

Enfin une ultime question: êtes-vous au courant du secret de «l'homme au masque de fer» qui suscite tant de brûlantes questions?

Avec l'espoir de ne pas vous avoir trop ennuyé avec cette missive, je vous salue, Monsieur, et vous assure de mon respect.

Lucile

Chère Lucile,

Vos mots me sont fort agréables, surtout après une déplaisante missive m'accusant reçue tantôt! C'est avec joie que je répondrai à vos questions. Vos contemporains me parlent il est vrai d'une rivalité entre Louis et moi. Il n'en est rien, nous nous sommes toujours manifesté le plus grand des respects. Feu notre mère nous aima énormément: Louis, car il était le Dieudonné après tant d'années stériles, et moi car elle a pu, à la différence du Dauphin, me modeler comme elle l'a voulu. Elle était sévère mais nous porta un amour qu'elle n'a jamais reçu.

Mon attirance pour les damoiseaux semble intriguer nombre de personnes. Cela faisait également jaser à la Cour. J'ai beaucoup aimé... tout... trop sans doute! J'ai eu de nombreuses passades amoureuses qui m'ont comblé mais je n'ai connu qu'une seule passion -pour celui que l'on disait «beau comme un ange». J'ai eu beaucoup d'amour pour feu ma première épouse, mais cette affection m'a été renvoyée en pleine face! La Cour a été mon lieu de vie depuis ma naissance: je ne connais rien d'autre. La vie de plaisir que j'y ai menée m'a apporté… du plaisir. À présent, au crépuscule de ma vie, je me suis assagi. Ne point jouer de rôle politique m'a parfois chagriné mais ce ne fut que passager.

Un homme au masque de fer, dites-vous? Voilà chose fort curieuse dont j'ignore l'existence.

Bien à vous,

Monsieur, Philippe Duc d'Orléans