Carol Alessandra
écrit à

   


Philippe d'Orléans

     
   

Inspirée

    Monseigneur,

J'ose enfin, en ce jour, prendre les devants afin de vous présenter mes respects. Votre Majesté a depuis fort longtemps bercé mes rêves et aiguisé mon esprit. Je suis, ma foi, très curieuse et plutôt volage en ce qui concerne la culture. En effet, je butine de ci, de là, afin d'acquérir de larges connaissances et ce, dans tous les domaines. L'Histoire est sans aucun doute ma passion la plus vive et la plus tenace. Tel un foyer crépitant dans une belle et grande cheminée, mon esprit a besoin d'être entretenu. Je suis en quête perpétuelle de savoir. Et ce qui m'amène à vous aujourd'hui, c'est l'espérance de vous connaître, monsieur.

C'est à cette fin unique que je me permets de vous demander, monseigneur, s'il est possible que Votre Majesté prenne un peu de son temps pour entretenir, avec une femme désireuse d'apprendre, une correspondance culturelle. J'espère vivement que cette initiative ne vous offusquera pas. Je sais combien votre temps est précieux. Je me demande même s'il est bienséant de ma part de vous faire une telle demande. Je m'invite à la cour, jeune femme sans nom, issue d'un lieudit méconnu et, faisant fi du protocole, me présente au frère de notre bon roi sans au préalable y avoir été autorisée! Mon sens plutôt médiocre des convenances risque de m'attirer les foudres de quelques courtisans. Mais, après tout, la vie ne vaut d'être vécue que si elle l'est pleinement! Alors je prends le risque.

Si d'aventure vous acceptiez ma requête -et j'en serais heureuse et comblée- ce sera avec un très grand plaisir que je prendrais la plume afin de coucher sur quelques pages ces nombreuses questions qui virevoltent sans cesse dans cet esprit libre qui est le mien.

J'attends avec une impatience difficile à contenir votre réponse, monseigneur, et espère vous lire très prochainement. Je vous présente une fois de plus mes respects et vous offre mon amitié.

Bien à vous,

Une dame inspirée.

Chère Carol Alessandra,

Votre lettre, qui m'a été remise tantôt, est fort bien tournée. On y sent le respect que vous engagez pour ma personne, mais aussi et surtout la passion curieuse qui vous anime. Ce dernier point semble nous rapprocher.

Je n'ai point coutume de converser de fait comme je le fais ici. Mais, le but de cette vaste aventure n'est-elle point de faire connaître aux gens de votre époque les faits et les mystères que renferme mon siècle? D'autant plus qu'on me reconnaît, parmi de nombreuses critiques et moqueries, un fin sens de l'observation et un esprit aiguisé. Aussi, je ne puis refuser de discuter avec vous de ce qui vous plaira et, par ailleurs, de répondre, à hauteur de ce que vous pouvez attendre, à toutes vos interrogations.

À votre prochaine lettre.

Monsieur, Philippe duc d'Orléans

Monseigneur,
 
Quelle ne fut pas ma joie que de voir hier tantôt le coursier les bras chargés de missives dont une, cachetée à la cire, portant votre sceau!
 
Votre Altesse! Qu'il fut doux de vous lire enfin! Chacune de vos paroles a su toucher profondément ce coefur esthète et désireux qui se languissait de vous entendre. Je suis heureuse que nous nous retrouvions sur des points tels que la passion et la curiosité. Tout me porte à croire, Monsieur, que vous êtes de ceux qui craignent de ne point avoir assez d'une seule vie pour satisfaire tous leurs désirs. Et si c'est le cas, alors, je suis pareille à vous. Quant à celles ou à ceux qui usent de critiques et de moqueries envers vous, Majesté, je dirais que seuls les sots osent médirent de ceux qu'ils ne comprendront sans doute jamais. Moi, dans tous les cas, je ne me fie guère aux palabres. Cela n'est point ce que l'on dit de vous qui m'attire, mais bien vos qualités d'homme de goût et votre finesse d'esprit. Aussi, ne vous remercierais-je jamais assez de la chance que vous me donnez de correspondre avec un homme tel que vous.
 
Je prends donc ma plus belle plume et, assise près de ma fenêtre, les yeux scrutant la nature qui s'éveille et l'esprit cherchant à se rapprocher de vous, je m'applique à coucher sur ce beau papier ces premières questions qui, je l'espère, m'aideront à vous connaître.
 
Remontons, si vous le voulez bien, le cours du temps. Je tiens à vous apprendre au mieux cher Monsieur, c'est pourquoi je souhaiterais que nous commencions par le tout début: votre enfance et votre éducation.
 
Il apparaît à mes yeux que votre éducation fut à l'inverse total de celle de votre frère. On vous laissa apparemment comme seul pouvoir celui de l'étiquette. Votre éducation a-t-elle vraiment été calculée de façon à faire de vous un personnage incapable de porter quelques ombrages à Sa Majesté votre frère? Afin certainement d'éviter que l'histoire ne se répète tout comme cela fut le cas entre votre père et votre oncle, Gaston d'Orléans? 

Loin de moi l'idée de porter un quelconque jugement sur madame votre mère, mais je me suis laissée dire qu'elle manifestait à votre égard une affection peu expansive. Vous aurait-elle vraiment brimé de manières diverses afin de vous façonner tel qu'elle vous souhaitait? Voulait-elle vraiment faire de vous un jeune garçon efféminé, d'apparence fragile et docile? Dès votre plus jeune âge, vous manifestiez grand intérêt à vous vêtir de robes et à vous poudrer. Était-ce du fait de votre mère? J'ai ouï-dire qu'elle obligeait les jeunes garçons qui vous entouraient et avec lesquels vous jouiez, à faire de même. Ou bien était-ce là un trait profond de votre caractère? Et que dans le but de vous satisfaire et vous plaire, la reine mère se pliait bien volontiers à vos aspirations d'enfant? 
 
Enfin, je souhaiterais que vous me parliez plus amplement de monsieur François de la Mothe le Vayer. Je le sais académicien et homme de lettres ayant écrit nombre de traités, mais aussi historiographe et conseiller d'État. Il semblerait que cet homme fut un philosophe sceptique. Ses fonctions de précepteur royal l'ont placé à vos côtés également, paraît-il, à ceux de votre frère. Qu'avez-vous retenu de ses enseignements? Vous aurait-il enseigné sa façon de mettre en doute le dogme? De ne point vous fier à ce qui est mais, au contraire, de pousser dans ses derniers retranchements votre esprit?

Je relève les yeux de ma feuille maintenant noircie et me relis. Le sourire gagne mes lèvres, je suis satisfaite. J'espère vivement ne pas avoir été impudente quant à certaines de mes questions et que Votre Altesse ne se verra point offusquée par l'une ou l'autre.
 
J'espère de tout coeur que Monsieur le frère du roi se porte à merveille. Je souhaite que ce nouveau jour vous apporte joie, amusement et satisfaction. J’ai grand espoir que vous preniez autant de plaisir à me lire que j'en eus à la lecture de votre courrier. J'espère dans tous les cas être à la hauteur de l'honneur que vous me faites et que cette correspondance sera fructueuse autant pour vous que pour moi. Emprunte de plaisirs et de ravissements, d'idées et d'esprit, de verve et d'éloquence. Mais surtout, emplie d'âme et de cœur.
 
À très vite, cher Monsieur! Il me tarde que mes yeux puissent de nouveau parcourir vos mots si chers à mon coeur et que mes oreilles boivent encore vos si douces paroles. Que Votre Majesté accepte mes respects ainsi que mon amitié!
 
Bien à vous,
 
Carol Alessandra, une dame inspirée

Chère Carol Alessandra,

Vous pouvez être satisfaite de votre missive, fort bien tournée comme la précédente. Vous maîtrisez avec panache le verbe de mon temps et c’est un réel plaisir de vous lire. Nous vivons, vous ne l’ignorez point, à une époque où la correspondance est reine.

Nombre de vos contemporains m’évoquent cette partie de moi, enfant, dont les souvenirs se troublent avec les années. Je me rappelle des bribes de vie. Les querelles avec Louis, le regard attendri de feue Notre Mère Anne d’Autriche, les soupirs de nos gouvernantes que nous faisions tourner en rond, les Grands se révoltant contre l’autorité de Notre Famille et ce funeste épisode, la Fronde, qui nous a fortement marqués. Je pense que Notre Mère nous aima profondément, d’autant que le Seigneur a tardé à lui faire grâce de progéniture. Un dauphin lui redonna l’espoir et, bien que ma naissance deux années plus tard la combla, je représentais une menace future pour le pouvoir de Louis. Je n’ai jamais prétendu lui usurper le trône, comme Gaston d’Orléans a entendu le faire il y a quelques dizaines d’années. Je suis Monsieur, frère du Roi et cette position me convient. Dieu en a voulu ainsi.

Elle ne débordait certes pas d’effusion dans ses échanges avec nous mais les rares marques de tendresse étaient bien tendres et, dans son coeur, nous savions tout l’amour qu’elle nous portait.

Cela étant, je pense que vous avez formulé les deux raisons qui expliquent mon éducation si différenciée de celle de Louis. Notre Mère a, il est vrai, demandé à ce que l’on m’éduque de fort belle manière tout en me laissant dans l’ombre de préceptes utiles pour diriger contre le légitime souverain quelconque action. Je ne l’en blâme en rien.

J’ai souvent revêtu moult costumes féminins. J’aime à porter des rubans et des pierreries. L’on m’a appris ainsi mais cela ne m’a jamais déplu outre mesure. La preuve en est que j’aimais à le faire jusque dans mes folles années, bien après le décès tragique de Notre Mère. Vous n’êtes point sans savoir que cela m’a valu des moqueries. Mais qu’importe, assumons le paradoxe. Au moins, l’on parlait de moi et j’aimais à me considérer de valeur à la Cour de Versailles, chauffée par les rayons du Soleil royal.

Monsieur La Mothe le Vayer, issu de l’illustre famille de parlementaires, m’a suivi et formé pas à pas. Louis l’a côtoyé mais ce n’est rien en comparaison des longues heures qu’il m’a consacrées. Voyant le succès que ses leçons avaient sur ma personne, il fut rappelé à l’éducation de Mon Frère. Je ne fus en rien lésé dans mon enseignement. Il a ouvert mon esprit sur bien des choses de la pensée et de la vie en général. Je n’ai tout simplement point appris à batailler-ce qui ne m’empêcha point de remporter une victoire de renom à Cassel- mais cela m’a-t-il rendu si différent?? C’était un homme modéré, érudit, à la mémoire étonnante. Il m’a parlé longuement de son scepticisme quant au dogme. Cela m’a marqué et parfois influencé mais point autant qu’on pourrait le croire. Il fut accusé d’athéisme à tort selon moi.

Je me porte, ma foi, aussi bien qu’il se peut. Je souhaite qu’il en soit de même pour votre personne.

Monsieur, Philippe Duc d’Orléans

Majesté,

Recevez l'humble et respectueux hommage d'une dame qui, hier encore, se mourait de ne point recevoir de nouvelles de vous. Mais en ouvrant mon courrier en cette journée de printemps grise et pluvieuse, je découvris avec une joie à peine contenue une lettre où je reconnus aussitôt votre si belle écriture. La grisaille et la morosité s'estompèrent alors pour laisser place à la clarté et à la joie.

Tout d'abord, je tiens à vous remercier, cher monsieur, de vous être ouvert à moi et d'avoir si promptement répondu à mes interrogations. Je vous ressens sensible et vrai. Je sais d’ores et déjà que vous prendrez grand soin à répondre à mes attentes, aussi futiles soient-elles. Sachez que je fais grand cas de toutes les précisions que vous apporterez à une dame tant inspirée par votre personne.

Eh bien, ma foi, je me porte bien et j'espère vivement qu'il en va de même pour vous, monseigneur. Ces quelques jours m'ont permis de m'instruire et aussi d'entretenir cette curiosité débordante qui est la mienne. Je pense en effet que l'on ne doit jamais cesser d'enrichir sa culture et qu'une vie riche est celle où l'on se pose d'innombrables questions. J'ai, néanmoins, pris le temps de réfléchir à ce que serait le sujet de cette nouvelle lettre. J'ai tellement hâte de vous apprendre, mon cher monsieur, que tout se bouscule dans ma tête mais j'ai tout de même réussi à arrêter mon choix sur un domaine qui, non pas m'interpelle, mais plutôt me captive. Je ne sais si je dois! Le rouge me monte aux joues. Ce pourrait être indélicat de ma part! Bon, eh bien, je vais tout de même oser.

Vos amitiés masculines.

N'y voyez surtout pas une curiosité malsaine de ma part, majesté. Loin de moi l'idée de vous mettre mal à l'aise en m'immisçant dans votre intimité. On dit que les yeux sont le reflet de l'âme. Il est avéré que l'on peut en apprendre beaucoup sur une personne rien qu'en croisant son regard! Mais, je pense aussi que le coeur est le reflet de la personnalité propre. Un jardin secret renfermant toutes émotions et tous sentiments. Que ce soit la colère, la joie ou la peine. Et, bien sur, l'amour. Quelle plus merveilleuse sensation que d'aimer et de se sentir aimé! Il y a tant de mots pour décrire ces amitiés si particulières, mon ami: le vice italien, les amours inverties, les plaisirs de Sodome, les amours grecques et tant d'autres. Pour ma part, je préfère le terme de «beau vice». Cependant, les amours masculines sont présentes et ce, depuis la nuit des temps. Dans la Grèce antique, un homme que l'on appelait l'Eraste s'engageait à former un couple avec un jeune adolescent que l'on nommait Eromène afin de le préparer à devenir un citoyen modèle (d’où le mot Pédérastie). N'oublions pas les poèmes d'Eschyle relatant les amours d'Achille et de Patrocle ou ceux d'Ovide narrant la splendide histoire d'Apollon et Hyacinthe. Sous l'Égypte ancienne, les pharaons, rois divins sur terre, disposaient de leur propre harem de jeunes et beaux garçons. Au Japon, les Samouraïs, symboles de puissance et de force, ne cachaient pas leur homosexualité. Les Grecs anciens avaient dans l'esprit que la sexualité avec une femme était vide de sens alors que l'amour noble et le plaisir charnel étaient une affaire d'hommes. Il apparaît que les amoureux du beau vice aient connu de tout temps rejet, souffrance et répression. Mais il semble que l'intolérance soit véritablement née avec le christianisme et que l'église toute puissante associait les invertis aux puissances maléfiques.
 
Mes questions, sire, seront donc multiples. La première est celle qui me tient le plus à coeur: comment vivez vous vos désirs et vos envies? Est-ce aisé -en France en général et à la cour du Roi Soleil en particulier- d'être un homme aimant les hommes? Qu'en pense l'Église? Comment a réagi votre frère, le roi, apprenant vos émois pour le sexe fort et comment a-t-il vécu la chose par la suite? Serait-ce votre éducation qui vous a amené à avoir des penchants pour les hommes ou votre coeur était-il déjà convaincu de ces sentiments?

Je me suis laissée dire que Philippe Mancini, neveu de feu le cardinal de Mazarin, aurait été votre initiateur. Est-ce vrai ou bien m'a-t-on induite en erreur? Est-il vrai que l'on a vêtu François Timoléon de Choisy en fille jusqu' à ses dix-huit ans pour satisfaire vos désirs? Fut-ce pour vous «délicat» de partager votre couche avec vos épouses? Oh, mon seigneur, quelle question bien indiscrète, j'en suis rouge de honte!

Pourriez-vous me parler également du comte de Guiche? Je ne connais que peu de choses de lui. Juste quelques bruits de couloir. Il semble qu'il fût un fort bel homme et un grand séducteur. Eut-il une place dans votre coeur? J'ai aussi entendu parler du marquis d'Effiat. Je le sais ayant été votre premier écuyer. Mais fut-il aussi homme à émouvoir vos sens comme on le prétend?

Mes dernières interrogations porteront sur le chevalier de Lorraine. Il semble que vous fûtes grandement épris de cet homme qui était, dit-on, beau comme un ange. J'espère, cher monsieur, que je ne vais pas vous froisser par ce que je vais dire, mais on murmure aussi qu'il était dépourvu de tout sens moral et qu’il abusait de l'amour que vous lui portiez pour en tirer quelques avantages. Ces rumeurs sont-elles fondées? Si ce n'est pas le cas, je vous présente à l'avance mes plus sincères excuses. Je ne tiens absolument pas à vous faire affront par mon effronterie ainsi que par mon impudence et j'espère que vous me garderez votre respect et votre amitié.

Je crois que ma plume n'en peut plus pour aujourd'hui. Je la repose alors, ma main tremblante, songeant encore à autant d'impertinence de ma part. J'espère que Votre Majesté n'aura point été gênée par mes questionnements. Gageons qu'en écrivant ces mots, je réussirai peut-être à vous faire sourire et à vous amuser par ma maladresse. Je vous garderai en mon cœur et en mon esprit, attendant patiemment votre prochaine lettre.

Je vous prie de bien vouloir accepter, mon très cher monsieur, l'expression de mon plus profond respect ainsi que mon amitié la plus sincère.

Affectueusement,

Carol Alessandra, une dame inspirée

Carol Alessandra,

Le soleil radieux de ces derniers jours a fait place a de nombreuses pluies et la fraîcheur de l’air nous fait frissonner dans les allées de Versailles.

Vous me flattez toujours autant par vos compliments à mon égard. Inutile cependant de me nommer «sire», je ne suis point le roi! J’ai moults titres, excepté celui réservé à Sa seule Majesté.

Quelle plus merveilleuse sensation que d'aimer et de se sentir aimé, dites-vous dans votre lettre. Je vous rejoins sur ce point, même si j’ai passé l’âge!

Le vice italien, voilà qui intrigue fort les gens de votre siècle. Je pense que cela n’a pas cessé depuis notre ère. Sous l’Antiquité, vous avez raison, on n'en faisait tant d’histoires mais à croire que les mœurs évoluent. Un jour peut-être n’y verrons nous plus que de la banalité ennuyeuse. J’admire votre érudition! Quelle éducation et soif de connaissance me prouvez-vous ici! De  l’esprit et des connaissances, ajoutez-y de la prestance et vous auriez fait grand bruit à la cour dans mes jeunes années.

Vous me demandez comment je vis mes désirs et mes envies. J’aimerais vous dire, madame: le plus simplement du monde, je les vis. Bien que l’âge m’ait quelque peu assagi, je me rappelle mes jeunes années où je vivais tout passionnément en faisant fi des conséquences! Je n’étais point folâtre non plus. La cour raillait mes excès… de jeux, de plaisirs, de bijoux… Cela faisait parler de moi et l'on dit que j’égayais les allées par mes fantaisies. Je ne me suis jamais caché d’apprécier la compagnie de gentilshommes. Cela m’a valu nombre reproches, comme vous l’imaginez bien! Mais je ne peux vivre contre la volonté de mon cœur et de mon âme. Dieu seul me jugera.

Louis, très amateur du sexe féminin, ne m’a jamais fait de reproches exacerbés quant à mes fréquentations, juste des remarques çà et là quant à l’affichage délibéré de ces dernières.
 
Je ne sais si mon éducation m’a forgé ce penchant. Ne croyez-vous pas qu’il existe en nous une part d’inné? Je ne nie en revanche pas que mon éducation ait renforcé ce trait. Toutefois, prenez l’exemple d’Alexandre le Grand, qui, malgré une éducation virile, ne s'est point empêché d’aimer passionnément homme et femmes.

Philippe Mancini… Il est vrai que le vice italien lui était bien connu et nous avons passé beaucoup de temps ensemble étant plus jeunes.

François Timoléon de Choisy… Ce cher abbé de Choisy… Dites-moi, vous voilà plus renseignée que moi sur ma propre enfance! Il est vrai qu’étant enfant nous étions vêtus tous deux de robe, comme il convient à des enfants, quel que soit leur sexe. Nous avons continué çà et là à encore les porter par jeu.

Partager la couche, comme vous dites, avec mes épouses ne fut point «délicat». J’ai aimé feue ma première épouse dès que je l’ai vue. Même si cet amour fut éphémère. Quant à madame Palatine, elle m’offrit une belle descendance et je l’en remercierai toujours. Je fis mon devoir conjugal, non sans réel déplaisir. J’aime les plaisirs de la chair... même si j’ai certaines préférences.

Le comte de Guiche, Armand de Gramont, était un libertin, qui fut longtemps mon favori. Il avait une fort belle prestance. Nous nous traitions d’égal à égal, nous amusant à quelques jeux enfantins... Je me souviens d’un bal où, faisant mine de ne pas le reconnaître, il me fit un manifeste croc-en-jambes, qui choqua nombre de personnes. Ma foi, le comte de Guiche «brûlait sa chandelle par les deux bouts» si vous me permettez cette expression. Je fus doublement meurtri d’apprendre sa liaison avec feue ma première épouse.   

Monsieur d'Effiat fut mon premier écuyer; il m'était fort dévoué. Il compta en effet parmi ma suite.

Quant au chevalier de Lorraine, il fut mon favori pendant plus de trente ans. C'était un homme minutieux et impétueux qui aimait les mondanités et les plaisirs divers. Il était  fort attentionné. Il était très grand, toujours élégamment vêtu, d'une belle corpulence, portant des cheveux bruns ébouriffés, une regard clair et profond. Je ne puis vous dire s’il  a abusé de mes faveurs. Pour tout vous dire je préfère ne point le savoir, si tel fut le cas... Mais je pense qu’il me portait des sentiments sincères.

J’espère que la longueur de cette lettre vous fera oublier son attente.

Monsieur, Philippe duc d’Orléans.

Mon très cher monsieur,

Quelle immense joie ce fut pour ma personne de découvrir cette nouvelle missive de vous. Je ne pourrais guère oublier cette longue attente sans avoir eu le plaisir de vous lire mais lorsque mes yeux se sont enfin posés sur vos mots, avec cette petite pointe d’ ironie, d’excentricité et d’élégance qui vous caractérise, j'ai su que vous ne m'aviez point oubliée et je ne pus contenir une larme de bonheur. Je vous suis gré, monsieur, de cette nouvelle lettre et surtout d' avoir su ignorer l’indélicatesse dont j’ai parfois fait preuve dans mon dernier courrier.

Vous êtes garant de l’étiquette à la cour et veillez à ce que les titres de chacun soient respectés. C’est pourquoi je vous prie de me pardonner cette terrible erreur quant à votre titre. Mes élans passionnés de quête incessante de la vérité me rendent parfois tellement maladroite!

Je remercie grandement Votre Altesse d’apprécier le savoir de l'humble dame que je suis. Tant de forts beaux compliments! Je suis enchantée et je m’enorgueillis d’avoir pu nourrir votre envie de cognition et d’avoir su aiguiser votre intellect si fin. Je m’efforce moi aussi d’être à la hauteur de mes envies et de mes besoins. La nourriture de l’esprit est la connaissance et celle du cœur, l’amour. Et je ne crois point que Votre Majesté ait passé l’âge d’aimer. Le cœur ne vieillit jamais! De l’esprit et des connaissances? Faire grand bruit à la cour vous dites? Vous me flattez, monsieur. Certes, je me targue d’être une dame de culture, aimant débattre de moults sujets, poussant dans ses derniers retranchements son esprit curieux, allant le plus loin possible dans l’analyse! J’aurais, il est vrai, beaucoup aimé briller par mon esprit à la cour de Sa Majesté votre frère. J’aurais sans nul doute ouvert un salon consacré à l’Histoire où des personnes avides de connaissances, comme vous monseigneur et peut-être même votre frère, m’auraient rejointe dans d’interminables débats enthousiastes!

J’espère que Votre Altesse se porte à merveille. Assurément, ces derniers jours furent des plus agréables. Les rayons chauds du soleil, majestueux et généreux, emplirent mon cœur de joie, un temps propice aux promenades. Mes pas m'ont amenée en Flandres, dans la charmante petite ville de Bouillon, que l’armée française a rendu à la famille de la Tour d’Auvergne en 1676 ou 1678, je ne sais plus très bien. Je me suis plongée, avec une réelle délectation, dans l’histoire du chevalier Godefroy de Bouillon, avoué du Saint-Sépulcre, l’un des principaux chefs de la première croisade. J’ai grandement apprécié Bouillon, très jolie bourgade. J’ai d’ailleurs appris qu’elle était nommée par monsieur Sébastien le Prestre marquis de Vauban «Clé des Ardennes» pour sa position stratégique. J'ai eu l’immense privilège de visiter son château, magnifique forteresse médiévale que le grand architecte militaire de Sa Majesté votre frère a su fortifier et améliorer grâce à des bastions, des remparts mais surtout à son génie indéniable pour la poliorcétique. 

Je suis attirée par bons nombres de domaines de connaissances comme vous le savez. Les armes, la guerre et la stratégie militaire en font en effet partie. Cependant, j’avoue sans honte que la politique et ses multiples rouages m’échappent grandement. C’est pourquoi je souhaiterais aujourd'hui m’entretenir avec vous, très cher monsieur, de ces deux sujets. Il y aurait tant de faits politiques ou militaires dont j'aurais pu parler et dont peut-être nous aurons l'occasion de débattre prochainement mais j’ai dès lors choisi deux étapes de votre vie qui furent marquantes pour vous et vos proches, deux moments qu'il me plairait de comprendre mieux. 

1) L’affront de la Fronde:

Je ne suis pas sans savoir que la Fronde fut une série de révoltes contre le pouvoir monarchique français et qu’elle dégénéra en guerre civile. Mes questions sont fort nombreuses: doù vient le nom de Fronde? Aurait-il un rapport quelconque avec l’arme de jet si bien connue?

Ces révoltes eurent lieu sous la régence de feue votre mère Anne d’Autriche. Comment géra-t-elle la situation?

Quel fut le rôle de feu le cardinal de Mazarin? Il semble qu’il fut la cause de beaucoup d’animosités, aussi bien de la part du peuple que des Grands. Pourquoi? Les mazarinades sont nées à cette époque-là. Auriez-vous quelques exemples à me donner ou autres anecdotes?

Ce fut une période très troublée. Votre frère et vous étiez très jeunes. Je sais que Sa Majesté votre frère a très mal vécu cette époque. Je pense d’ailleurs que cette étape de sa vie a, par la suite, grandement influencé son exercice du pouvoir. Est-ce à cause de cela qu’il n’a jamais réellement aimé Paris? Est-ce également pour contenir et surveiller les grands princes qu’il s’installa à Versailles?

Mais vous, monseigneur, comment avez-vous vécu la Fronde? Est-ce que ces événements ont marqué votre vie au point de vous changer? Vous n’aviez que huit ans lorsque ces bouleversements ont débuté. Comment les yeux d un jeune prince voient-ils les choses? Cela a du être très marquant pour vous aussi. Vous reste-t-il encore quelques souvenirs de cette tragique période?

On distingue apparemment deux étapes bien distinctes: la fronde parlementaire et la fonde des princes. Quelles furent les causes de l’une et de l’autre? Quelles étaient leurs différences? Quel était le contexte politique au moment où les premiers évènements ont éclaté?

Qui était Omer Talon? Je crois qu’il faisait partie du parlement de Paris. Pourriez-vous m’en dire plus?

Quel fut le rôle du cardinal de Retz dans cette affaire?

Pourquoi Louis II, prince de Condé, Armand de Bourbon prince de Conti, la grande Mademoiselle, Henri duc de Longueville et Anne Geneviève de Bourbon, tous des membres de votre famille ont-ils été des frondeurs actifs? Cherchaient-ils, comme Gaston d’Orléans, frondeur lui aussi, à prendre la place de votre frère? Pourquoi n’acceptaient-ils pas le pouvoir en place?

Qui étaient Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse ainsi que Marie d’Avaugour, duchesse de Montbazon et quel fut leur rôle dans la Fronde?

Et pour finir, puisque les Grands se rendirent coupables du crime de lèse-majesté, pourquoi votre frère fut-elle aussi conciliante avec eux? Est-ce là encore de la politique?

2) La bataille de la Peene:

Je sais que cette bataille fut un épisode majeur de la guerre de Hollande et qu’elle opposait l’armée française aux troupes coalisées des provinces unies, de l’Espagne et de l’Angleterre. Voici donc mes questions:

- Quelles furent les causes de cette guerre? Fut-elle une conséquence directe de la guerre de dévolution?
- Quels étaient les enjeux de la bataille de la Peene pour les Français? Était-ce politique ou commercial? Peut-être religieux?

Avez-vous connu le maréchal Henri de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne? D’ailleurs, lui aussi aurait subi quelques influences et joué un rôle certain dans la Fronde, n’est-il pas? Cependant, on dit de lui qu’il fut un grand homme ainsi que l’un des meilleurs généraux de feu votre père Louis XIII ainsi que de Sa Majesté votre frère. Pourriez-vous m’en dire plus? 

- Quel genre de personnage était Guillaume III, prince d’Orange?

Pourriez vous me parlez de la ligue d’Augsbourg? Et du contexte dans lequel elle a été mise en place? Pourquoi une telle alliance?

Vous m’avez dit dans l’une de vos précédentes lettres que vous n’aviez point appris à batailler. Comment donc vous êtes-vous retrouvé impliqué dans cette guerre? Comment et pourquoi avez-vous pris la tête d’une armée lors de ces nombreuses grandes batailles qui l'ont jalonnée? 

Combien d’hommes comptait l’armée de Guillaume d’Orange? Et la vôtre?

Quelle fut votre stratégie ainsi que celle employée par l’ennemi?

Quels furent vos atouts pour remporter cette grande victoire? Avez-vous douté de l’issue du combat? Comment se déroula la bataille?

Politiquement parlant, quelles furent les conséquences directes de votre victoire? Et pour vous? On dit que vous avez fait preuve d’un courage indéniable au combat, que vos hommes et le peuple de Paris vous acclamèrent. Comment avez-vous vécu cette grande victoire? Qu’en avez-vous retiré du point de vue personnel, de bon ou de mauvais? Cela vous aurait-il plu d’embrasser une carrière militaire? Pourquoi est-ce que votre frère vous a retiré votre commandement? Encore de la politique? Comment l’avez-vous vécu?

Avant de conclure cette longue et belle lettre, j'aurais aimé vous poser une dernière question qui, je pense, a un lien direct avec la politique mais aussi avec les armes. J'ai appris il y a quelque temps déjà que vous faisiez partie d'un ordre de chevalerie et qu'en plus de vos nombreux titres, monseigneur, vous portiez celui de chevalier de l'Ordre du Saint-Esprit.

J'aurais tendance à associer la chevalerie à l'époque médiévale, alliant savamment courage, honneur, générosité et amour courtois, le chevalier combattant pour son seigneur, pour sa dame et pour Dieu! Qu'en est-il de l'Ordre du Saint -Esprit? Si je ne me trompe pas, ce serait Henri III qui l'aurait fondé. Comment était organisé cet ordre? Quels étaient les principaux devoirs de l'Ordre? Les Templiers avaient leur croix rouge sang. Quel était l'insigne de l'Ordre du Saint Esprit? Y avait-il beaucoup de membres?

Je souhaite, mon cher monsieur, que mes courriers vous procurent autant de plaisir que les vôtres me comblent d'aise. Une fois de plus, j'ai noirci ce beau papier à lettres, pesant chacun de mes mots afin de vous faire honneur et de vous plaire. J'attendrais ardemment de vous lire à nouveau!
 
En vous remerciant de votre obligeance, je vous prie de croire, monsieur, en mes plus profonds respects et mes plus sincères amitiés. 

Sincèrement vôtre,

Carol Alessandra, une dame inspirée.

Chère Carol Alessandra,

Je vous prie d’excuser une nouvelle fois le temps mis pour répondre à cette charmante missive que vous m’avait fait parvenir tantôt. Je suis très occupé par moultes affaires et je n’ai point eu le temps de me consacrer à quelques plaisirs. J'espère que vous ne m'en tiendrez point rigueur. Je me porte assez bien, même si les effets de l’âge et de la bonne chair me rappellent que nous sommes mortels. Si vous vous passionnez par les armes et autres tactiques militaires, c’est à Sa Majesté mon frère qu’il faut s’adresser, lui qui leur a voué -et leur voue encore- un intérêt certain. Je vais toutefois tenter de vous répondre.

Concernant les funestes évènements que nous vécument pendant notre enfance, j’ai de nets souvenirs, mais aussi d’autres qui le sont beaucoup moins. Nous étions assez ignorants de la situation lorsqu’elle débuta mais nous prîmes vite conscience de sa gravité. Le nom de Fronde tient en effet de la désignation de l’arme de jet, arme de rébellion et qui cause de graves lésions. Feue notre mère et feu le cardinal ont joué un rôle exceptionnel. Ils n'ont eu de cesse de préserver la monarchie et l'honneur des Bourbons que l'on a voulu salir. Les Grands ont bien manœuvré et les ont fait trembler mais le duo qu'ils formaient n'a jamais renoncé. Le Cardinal a eu à subir bien des critiques. Les mazarinades étaient la grande mode dans les rues. Il y en avait de toute sorte. Il n'était point rare d'entendre des pamphlets de ce genre:

«À la malheure, Mazarin,
Du pays d’où vient Tabarin,
Es-tu venu troubler le nostre!
Trousse bagage et vistement.
Va-t’en dans Rome estaller
Les biens qu’on t’a laissé voler.»

La Fronde nous a fortement marqués, Louis et moi. Louis n'a de cesse de réduire les Grands à son contrôle absolu. Il excelle dans l'art de soumettre les nobles à son bon plaisir. Ses faveurs, qu'il donne ou qu'il reprend à sa guise, sont une arme politique bien puissante qu'il manie à la perfection, je dois bien le lui reconnaître.

Parlementaires et Grands se sont en effet rebellés. Tous voulaient imposer leur règne et affaiblir la monarchie. Les deux Frondes, ayant des ambitions assez différentes et des intérêts divergents, la coalition ne se fit pas sans heurts, ce qui permit à la monarchie de sortir victorieuse. Omer Talon, dites vous? Il fut certainement avocat général au parlement de Paris. Il apporta son soutien à notre mère lors de sa Régence avant de retourner sa veste et critiquer violemment la politique de Mazarin. Le cardinal de Retz fut lui aussi un des premiers frondeurs. Il se rallia à la reine quand Mazarin fut absent mais à son retour et quand la Fronde repris, il fut emprisonné. Les duchesses de Chevreuse et de Monbazon étaient des intrigantes qui se sont sont ralliées à la Fronde car elles n'occupaient pas les devants de la cour comme elles l'avaient espéré. Marie de Rohan fit épouser son petit-fils à la fille de monsieur de Colbert dans l'espoir de redorer les blasons de sa famille. Mon frère en tient toujours rigueur aux Grands qui ont défié son autorité jadis. Mais ils restent nobles et de sang royal. Aussi, ayant prété serment d'allégence à Sa Majesté, cette dernière leur a accordé Sa grâce.

La guerre de dévolution était une guerre de conquête. À la mort de Philippe IV d'Espagne, Louis réclama la possession de divers territoires du Nord qui lui étaient dus de par son mariage avec la reine Marie-Thérèse. Cela se passait 1667. La climat politique était favorable à notre royaume. En effet, l'Espagne s'épuisait dans d'autres querelles. En quatre jours, cinquante-et-un mille soldats purent être rassemblés. L'armée principale marchait sous la conduite du roi lui-même, accompagné il est vrai du maréchal Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne. C'est un grand tacticien de guerre apprécié de Sa Majesté mon frère. La troisième bataille de Cassel -ou bataille de Peene- rentrait dans cet affrontement récurrent pour posséder une part des Pays-Bas espagnols. Mais vous pouvez ajouter d'autres raisons à ce conflit: un contentieux commercial et également religieux. La France se sait être en tout point supérieure à la Hollande. J'ai très peu pris part aux actions de guerre. J'ai toutefois remporté de beaux succès, qu'il me plaît de raconter. Je n'ai point été formé pour la guerre et la stratégie mais en tant que que duc d'Orléans, je me dois d'y être si tel est le désir de mon frère. Je fus en effet acclamé lors de mon retour. Cela m'a procuré une immense joie et un immense prestige. Nous ne voyions alors plus en moi que la simple ombre de mon frère. Peut-être est-ce cela qui l'a poussé à ne plus me vouloir sur un champ de bataille, ma foi! J'en retire une grande fierté.

Je fais en effet partie de l'Ordre du Saint-Esprit par ma haute naissance. Cet ordre fut fondé par Henri III le jour de la Pentecôte 1578. Le Roi en est le grand souverain maître. S'y trouvaient également:

- huit Commandeurs (cardinaux, archevêques, évêques ou prélats),
- le Grand Aumônier de France,
- quatre Officiers Commandeurs (Chancelier et Garde des Sceaux, Prévôt et Maître des Cérémonies, Grand Trésorier et Greffier) chargés d'administrer l'ordre,
- et enfin cent chevaliers.

Le Dauphin et les enfants de France étaient chevaliers à leur naissance, mais ne pouvaient être reçus qu'à partir de douze ans, les Princes de sang à partir de seize ans et les Princes étrangers seulement à vingt-cinq ans. Pour les autres, trente-cinq ans révolus étaient nécessaires. De même, les membres devaient obligatoirement être catholiques et faire preuve d'au moins trois degrés de noblesse paternelle.

Voilà, chère amie, j'espère avoir répondu à vos questionnements.
 
Monsieur, Philippe Duc d'Orléans.

Mon très cher monsieur,

Quel plaisir de pouvoir enfin vous lire, mon cher ami. Beaucoup de temps s'est en effet déroulé depuis notre dernier échange. Point besoin de vous excuser, le simple fait que Votre Altesse soit toujours attentive à ma personne me comble d’aise et me fait oublier l’attente. Je tiens cependant à vous remercier de vos réponses; je conviens aisément que ma dernière missive fut d'une interminable longueur et je vous prie de pardonner ce débordement. Vous me connaissez maintenant suffisamment pour savoir que je peux facilement me laisser emporter par mes élans passionnés. J’espère seulement ne point vous avoir ennuyé, monseigneur. Dès lors, je vous promets plus de pondération de ma part. Je pressens un sourire sur vos lèvres! Je suis parfois tellement gauche, tellement naturelle, tellement moi-même!

Je tenais à vous avertir que j'ai d’ores et déjà écouté vos conseils et qu’une missive est actuellement en route pour Versailles, à l'attention de Sa Majesté votre frère. Tout comme avec vous, cher monsieur, je lui ai fait part de mon envie de correspondre avec lui; j'espère vivement qu’il prêtera attention à mon courrier. Oserais-je vous demander de lui glisser quelques mots en ma faveur, afin qu’il me connaisse un peu et n'appréhende surtout pas la femme si débordante que je suis parfois? Je vous en remercie par avance.

J'espère que vous vous portez aussi bien que moi, mon ami. Je me suis grandement ressourcée cet été dans la très belle région de Vendée, les pieds dans l'eau, profitant de la beauté brute que nous offre la nature, oubliant pour un temps la cohue de Paris. J’ai beaucoup pensé à vous, Majesté. J’aimerais, si vous le voulez bien, qu’aujourd'hui nous débattions de votre attirance pour l'art, de votre intérêt pour la beauté, de votre sensibilité artistique et de vos goûts en la matière. Je suis passionnée d’art, et ce, depuis mes jeunes années. J’éprouve une inclination certaine pour les peintres de l'école italienne des XIVe et XVe siècles. Quels sont vos goûts en matière de peinture? Je crois vous savoir grand collectionneur de tableaux. Il existe un portrait de vous que j'aime à regarder, exécuté en 1660 par Antoine Mathieu, où vous figurez en tenue d’apparat! Il se dégage de Votre Altesse une beauté pure et délicate, un raffinement exacerbé ainsi qu'une sérénité presque insolente! J'adore cette peinture, monseigneur.

Je suis émerveillée par le style baroque: en architecture, en sculpture, mais surtout en musique. Je me reconnais plus dans la musique instrumentale et religieuse que dans le lyrique. Qu'en est-il de vous? Je crois que monsieur Jean-Baptiste Lully affectionne peu l’opéra: sauriez-vous me dire pourquoi? Je me targue d’avoir une oreille très sûre et je me régale en écoutant les morceaux composés par des maîtres tels Haendel, Monteverdi, Couperin ou encore Gabrielli. Je sais que le royaume de France a résisté à cette déferlante, notamment sous l'influence de monsieur Lully dont j'admire néanmoins le travail. Et vous mon ami, seriez-vous plutôt classique ou baroque? Que pensez-vous de ce nouveau courant?

J'affectionne beaucoup le théâtre, des tragédies d'Eschyle, de Sophocle ou encore de Pisistrate jusqu'aux truculentes satires de Molière. J'ai appris que ce fut vous, votre altesse, qui découvrîtes Molière et sa troupe. Pourriez-vous me parler de lui? Je crois savoir également que vous fûtes protecteur de la troupe de Molière, appelée alors «Troupe de Monsieur, le frère du roi», et ce jusqu'à ce que Sa Majesté votre frère ne devienne son protecteur à son tour. Est-ce vrai ?

L’art et la beauté semblent occuper à vos yeux une très grande place. Sachez que cette passion, cher monsieur, nous anime tous deux. Je suis très sensible à votre sensibilité! Vous êtes connu comme un grand mécène: je trouve magnifique de s’investir autant dans les arts. Je sais que le Palais-Royal, résidence que vous avez reçue, abrite l'Académie de musique ainsi que l'Académie de danse. De quand date votre attrait pour les arts en général?

Je vous sais également attiré par les bijoux et les pierreries: les collectionnez-vous?

En levant les yeux de ma plume, je peux apprécier aujourd'hui de ne point avoir débordé! Mon regard se perd un temps à travers mes fenêtres: le temps est gris, l'automne est là. Une saison propice à l’art et à la poésie! Mon cœur est rempli de joie et je souhaite, monsieur, que cette joie vous accompagne pour le reste de votre journée. Sachez, mon très cher monsieur, que je demeurerai une fidèle, dévouée et aimante amie de Votre majesté.

Dans l'attente de vous lire, je salue Votre Majesté.

Carol Alessandra, une dame inspirée.

Chère Madame,

Je puis constater avec grand plaisir une fois encore que vos mots sont guidés par la passion qui vous anime. En effet, je ne puis cacher mon amour des belles choses et de l'art sous toutes ses formes. À présent, les goûts sont propres à chacun et à la Cour, la tendance est plutôt à l'excès et, ma foi, à l'exigence! Que puis-je vous apprendre que vous ne sachiez déjà? Vous citez les plus grands à mon sens. Le courant baroque est de mise à la Cour et mon jeune esprit de jadis était très enclin à cette profusion de formes, de couleurs et d'apparats divers, même si l’on ne tarit pas d'éloges sur les lignes du classicisme -le château de Versailles en est un exemple frappant.

J'ai sous les yeux le tableau de Mathieu me représentant: cette commande me figure jeune, paré de l'armure et du cordeau bleu de l'Ordre du Saint-Esprit.

Musicalement, ce fut sans conteste ce cher Lully qui passionna les foules par son énergie. J'aimais son style empreint d'ardeur; que n'aurait-il composé pour la gloire de Sa Majesté?

Je suis grand amateur des arts théâtraux: j'aime la tragédie, mais la comédie est si divertissante… Monsieur Molière avait su me conquérir en me présentant quelques farces où il raillait divinement les manies de la noblesse, du clergé ou des roturiers. Il était parfois piquant, ce qui déplut à bon nombre, mais que voulez-vous? Je crois que ce fut l’une de mes plus belles découvertes... Lui aussi a tout fait pour le bon plaisir de Louis.

Concernant enfin les bijoux, certes, je les collectionne: je les trouve fascinants de beauté et d'éclat. Je les ai également maintes fois portés, ce que l'on m'a souvent reproché.

Je vous souhaite une bonne journée.

Monsieur, Philippe Duc d'Orléans