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          Dialogus

Sylvain d'Agaro
écrit à

Jackie Onassis


Littérature française


   

Chère madame,

Je me présente: je m'appelle Sylvain, j'ai vingt-cinq ans et je suis français. Ma question est la suivante:

Aimez-vous la littérature française? Quels sont vos auteurs français préférés?

Moi, c'est George Sand, Émile Zola et Victor Hugo. Et vous?

Signé Sylvain


Cher Sylvain,

Je suis très contente que vous vous intéressiez à mes goûts littéraires. Vous êtes, je crois, le premier à me poser une question sortant des sentiers battus, et se rapprochant plus de ma personnalité propre. Je suis une bibliophile et depuis que je suis éditrice, les livres sont devenus encore plus une passion. Comme Oscar Wilde, je peux déclarer que les livres sont mes amis et qu'ils sont des témoins de ma vie, des bâtons de pèlerin, et qu'ils révèlent profondément ma personnalité.

J'ai toujours été très fière de mes origines françaises, car savoir que l'on appartient à une autre culture de par ses ancêtres est toujours fascinant et représente un certain exotisme; je ressens la même chose pour mes origines irlandaises. Lors de mon année d'études à Paris où j'ai étudié à la Sorbonne, j'ai pu alimenter ma soif de lecture et de connaissance, car votre pays possède un patrimoine culturel prestigieux allié au raffinement culturel. Comme vous, j'ai beaucoup d'affection pour George Sand: j'ai apprécié énormément «Les beaux Messieurs du Bois-Doré» qui mêlent les querelles familiales, le pouvoir et l'histoire.

Grâce à George Sand, j'ai découvert Victor Hugo. J'ai pu lire quelques extraits de leurs échanges épistolaires; ils ne se sont jamais rencontrés, quel dommage! Chez Victor Hugo, j'ai beaucoup apprécié ses poésies, je suis très sensible à la vision poétique des choses, et à la dénonciation subtile que celle-ci peut prendre. «Les Châtiments» restent mon œuvre préférée de Victor Hugo, car il démontre que le prestige de Napoléon n'est pas forcément l'héritage de son neveu. Je pense que cela retrace la condition humaine de chacun; nos succès comme nos échecs ne sont pas l'apanage de nos enfants.

Je ne peux ignorer l'œuvre d'Émile Zola. Lors de ma lecture de «Au bonheur des dames», j'ai retrouvé l’atmosphère des grandes enseignes new-yorkaises  de mon enfance. Bergdorf Goodman, Bloomingdale's entre autres, sont, selon moi, une approche contemporaine de la fascination qu'exerçaient les grands magasins parisiens du XIXe siècle.
Le naturalisme d'Émile Zola m'a permis aussi d’affûter mes capacités d’observation concernant le genre et le comportement humains.

Une qualité m'a été profondément utile à la Maison-Blanche et a été renforcée par la lecture des «Mémoires» du Duc de Saint-Simon. Ce qui me plaisait -et encore aujourd’hui!- c'est cette manière de croquer les gens et de les résumer dans une remarque piquante et caustique.

En retour de vos écrivains préférés, je vous livre à mon tour mes écrits favoris: «Out Africa» de Karen Blixen ,«Chéri» de Colette ainsi que «La prisonnière des Sargasses» de Jean Rhys. Je ne vous en dis pas plus, car si ces œuvres vous intéressent, je ne voudrais pas interférer dans votre lecture ou votre opinion en vous écrivant ce que j'aime chez chacun d’entre eux!

Bien à vous,

J



Merci d'avoir pris le temps de me répondre à ce sujet. Je crois, en effet, Madame, que nous avons le même goût pour la littérature française. Je voulais aussi vous dire que j'aime également l'histoire, comme celle de l'Impératrice Sissi dont j'ai lu la biographie récemment, où j'ai lu qu'elle était vraiment  une femme visionnaire, républicaine, fantasque, mélancolique, bref, une femme moderne comme vous.  Est-ce que vous la connaissez, en dehors du personnage de cinéma joué par Romy Schneider, que je trouve un peu trop édulcoré? Est-ce que vos enfants partagent aussi votre goût pour la littérature?

Bien à vous, amicalement,

Sylvain


Sylvain,

Tout d’abord, je voulais vous remercier de répondre à ma missive. Vous êtes le premier à poursuivre la discussion et cela me fait réellement plaisir en créant ainsi un vrai échange épistolaire.

Assez souvent, l’intérêt pour la littérature va de pair avec celui pour l’histoire -ce qui est somme toute logique- car elles recèlent beaucoup de points communs, à savoir premièrement le format : le livre. Car, au-delà de cet intérêt immatériel pour les mots, les faits historiques et l’imaginaire, c’est bien l’objet-livre qui produit en nous une telle passion, qui ne peut être complétée que par la vision du cinéma que vous abordez dans votre missive.

En parcourant de nombreux ouvrages historiques, il est évident de rencontrer Erzsébet -j’ai toujours appelé Sissi ainsi en raison de son amour pour la Hongrie et Gödöllö, pour la différencier de la vulgarisation dont elle a été l’objet. C’est une figure profondément romanesque et romantique dans le vrai sens du terme - là encore, loin de la vulgarisation des termes               « romantique » et « romantisme » qu’il y a à notre époque.

Je pense qu’elle incarnait le romantisme dans toute sa splendeur, mêlant la lumière et les ténèbres. Elle possédait cette qualité mystique d’amour et de communion pour la nature, les grands espaces qui rejoignent les thématiques de Caspar David Friedrich entre autres. Elle incarnait, je pense, une partie de l’esprit du romantisme allemand. Sa fuite incessante d’elle-même et de ses blessures la rendait touchante et profondément humaine, tout en lui octroyant un statut de fantôme, de mort-vivant.

Je pense, et c’est cela qui est agréable pour les grands personnages historiques,que c’est la proportion de romanesque qui réside dans leurs vies. Ce ne sont pas simplement des humains : ils deviennent l’exutoire de croyances païennes et antiques qui habitent toujours l’homme d’une manière ou d’une autre. Je pense que L'impératrice en était consciente, et son amour mystique pour la mythologie grecque et la construction du palais néoclassique « L’Achilleion » à Corfou (dédié à Achille) résume cela.

Les films d’Ernst Marischka ne sont pas anodins dans la mesure où ils symbolisent un peu ce Schlager allemand  -version cinéma-  qui n’est pas forcément compris par d’autres pays beaucoup plus cyniques, ou tout au moins pas abordé de la même manière. Après la guerre, ces films représentaient pour une partie de l’Europe un optimisme et une foi en l’avenir qui me semblait biaisée, car elle se basait sur un passé obsolète face aux bouleversements que le monde venait de subir. De plus, cette vision du passé était fausse et s’opposait à la véracité des faits historiques et de la vie même d’Erzsébet; une personne est faite d’une part d’ombre et d'une part de lumière et l’un ne peut aller sans l’autre.

J’ai énormément admiré après cette trilogie la pugnacité dont a fait preuve Romy Schneider pour sortir du rôle et parcourir d’autres sentiers. Je l’ai d’autant plus admirée lorsqu’en 1972 est sorti « Le crépuscule des dieux » de Luchino Visconti. Rendosser le rôle de l’impératrice en sachant tout ce que cela pouvait impliquer avec « l’engouement Sissi », et réussir à lui donner cette tonalité tellement plus proche d’elle, était un véritable tour de force qui m’a donné envie de connaître davantage Romy Schneider. C’est une actrice très talentueuse qui n’a pas la même visibilité chez nous qu’en France ; néanmoins, me sentant si proche de la culture française, cela m’a permis d’approfondir mes connaissances et « ma sensibilité française ».

Pour finir sur une note plus légère et moins intellectuelle, mes enfants ont une approche différente des livres et de la littérature en général. Mais je dirais que Caroline a certainement ce don en elle de la lecture, de la littérature et même de l’écriture. Je pense qu’il est naturel pour elle de lire, car aussi bien son père que moi-même avions toujours, toujours, un livre en cours ou qui s’égarait dans la maison. John semble plus intéressé ces jours-ci par l’édition et la production d’un livre, comment le créer et le proposer au public, sous quel format et quelle typographie utiliser. Je me demande où il veut en venir d’ailleurs.

Pour moi il était impossible que mes enfants ne soient pas sensibilisés à tout ce domaine artistique, car c’est ce que j’aime profondément; et l’on veut toujours partager ce qu’on aime avec les êtres les plus chers. Et la littérature sous toutes ses formes est le meilleur moyen d’ouvrir son esprit et d’affûter son intelligence. Les gens qui ne lisent pas ne m’intéressent absolument pas.

Tandis que j’y songe, voici une nouvelle personnalité historique qui mérite d’être connue et qui pourrait vous intéresser: il s’agit de Christine de Suède, régnant au XVII siècle. C’est une femme intelligente, polyglotte, avisée, très excentrique et aussi en avance pour son temps, ce qui est vraiment un cas rare pour une reine à cette époque-là.

Pardonnez-moi de cette longue lettre, mais je crois que j’avais beaucoup à écrire!

Bien à vous. Affectueusement,

J.







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