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Thierry Jamart
écrit à

Maréchal Joachim Murat


Vous, Lannes, Bessières et Bernadotte


   
Bonjour Sire,

C’est un honneur pour moi de pouvoir correspondre avec l’un des meilleurs et des plus braves cavaliers de l’Empire.

Aussi étonnant que ça vous paraisse, je vous écris du XXe siècle, plus exactement en l’an 2008, tout ça, grâce à la merveilleuse machine de monsieur Dumontais. À mon époque, si l’on demande aux gens du peuple de citer des noms de maréchaux d’empire, vous êtes parmi ceux que l’on mentionne le plus souvent, avec celui du prince de la Moskova.

Vous étiez quatre gascons à être maréchaux de l’empereur: vous, Bessières, Lannes et Bernadotte. Il me semble que vous étiez très lié en amitié avec messieurs les maréchaux Lannes, duc de Montebello, prince de Sievers et Bessières, duc d’Istrie, bien que ces derniers étaient en froid depuis l’affaire de la garde consulaire. Pouvez-vous, Sire, me confirmer ces faits? Quels sont vos rapports avec monsieur le maréchal Bernadotte, prince et duc de Pontecorvo et futur héritier du trône de Suède?

Il paraît que vous et le duc de Montebello aviez pris, lors de la campagne de 1805, les ponts gardant le Danube, en bluffant les officiers autrichiens, tout en n'ayant eu aucun recourt à la force. Vous avez risqué gros ce jour-là; pourquoi avez-vous agi ainsi? Était-ce un pari entre vous deux? Ou d’autres causes étaient-elles en jeu?

Quels étaient vraiment vos rapports avec votre impérial beau-frère? Certains historiens disent qu’ils n’étaient pas très bons (surtout en 1813), et que ce dernier disait que vous vous laissiez mener par le bout du nez par Sa Gracieuse Majesté, la reine Caroline.

Que faites-vous actuellement et quels sont vos projets, Sire? Mais si cela est trop indiscret, oubliez, je vous prie, cette dernière question.

Quels étaient vos rapports avec les autres maréchaux, ceux avec qui vous étiez amis et ceux que vous n’aimiez pas beaucoup?

Voilà, votre Majesté, j’attends avec impatience vos réponses, et j’espère que l’on pourra continuer cette correspondance, si cela vous sied, bien entendu, malgré les années qui nous séparent.

Bien à vous, et tous mes hommages à sa majesté la reine Caroline,

Thierry Jamart

Bonjour monsieur,
 
Tout d'abord je souhaiterais vous remercier pour vos compliments; ils me vont droit au coeur.

Je trouve cela extraordinaire que le prince de la Moskova et moi soyons liés par une égale popularité, car, ironie du sort, nous étions de très grands ennemis!
 
En revanche, le maréchal Lannes était sans doute l'un de mes plus grands amis; nous étions liés par les mêmes idéaux révolutionnaires, et surtout par un même amour de la patrie!
 
Que dire en revanche de celui qui maintenant est prince royal de Suède, le maréchal Bernadotte? Sinon que c'était quelqu'un d'extrêmement ambitieux qui, pour servir ses ambitions, n'hésita pas à trahir la France. Pourtant c'était un ancien Jacobin; voilà la raison pour laquelle, malgré cette trahison, nous sommes restés amis.
 
Le maréchal Bessières, en revanche, n'aura jamais fait partie de mes familiers: l'on vous a trompé!
 
Parlons maintenant de l'affaire de la garde constitutionnelle, et non consulaire. J'ai été incorporé dans la garde constitutionnelle chargée de protéger le ci-devant Louis XVI en 1791. Dès mon arrivée, j'ai constaté que cette dernière n'était qu'un repère de royalistes. C'est la raison pour laquelle j'ai aussitôt démissionné, et en ai prévenu promptement le citoyen Marat. La garde a été dissoute le dix août 1792 avec la chute de la royauté. Il est à noter que le futur duc d'Istrie (Bessières) lui sera resté fidèle jusqu'au bout. Chose qui n'aurait pas favorisé une amitié entre nous.
 
Parlons maintenant de mon impérial beau-frère. Nos relations, bien que vives, n'étaient pourtant pas aussi exécrables que la majorité des gens peuvent le penser. Nous avons tous deux de très fortes personnalités, mais nous étions liés par une certaine forme d'admiration réciproque.
 
Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que personne, pas même mon épouse, ne m'a jamais mené par le bout du nez. C'est bien la raison pour laquelle je ne suis pas devenu roi d'Espagne; l'empereur craignait que je ne monte les Espagnols contre lui et que je ne devienne un souverain indépendant!
 
Hormis avec Ney, Bessières et Victor, je m'entendais bien avec la quasi totalité des autres maréchaux. Sinon mes ennemis étaient Jérôme l'éphémère, roi de Westphalie et frère de l'empereur, et Talleyrand.
 
En espérant avoir répondu le plus objectivement possible à vos questions,
À bientôt,
 
Joachim Murat, roi de Naples et des Deux-Siciles

Bonjour, Sire,

Je suis très honoré et étonné d’avoir reçu vos réponses à mes questions si rapidement, et je vous remercie infiniment pour votre courtoisie.

Vos réponses m’ont permis d’éclaircir certains éléments concernant votre glorieuse vie. Je connaissais votre expérience dans la garde constitutionnelle, mais nous nous sommes mal compris, Sire, ou plutôt je me suis mal exprimé: je voulais vous parler de l’affaire de la caisse de la garde consulaire en 1801.

Il paraît que durant votre période révolutionnaire, vous aviez pensé à changer votre nom en «Marat» par admiration pour cet homme. Est-ce vrai, Sire?

Pour le pont du Danube, je reconnais bien là la témérité et le culot que vous partagiez avec monsieur le duc de Montebello.

Votre (amitié) avec monsieur le duc d’Istrie et l’affaire de la caisse de la garde consulaire en 1801, ce qui n’avait fait croire à votre amitié avec le général Bessières: quand vous aviez en 1800 fait votre demande au premier consul pour avoir la main de mademoiselle Caroline Bonaparte. Il avait plaidé en votre faveur avec l’appui de la citoyenne Bonaparte. Car le premier consul songeait plutôt à son ami le général Lannes, ou au général Moreau. Finalement convaincu, ce dernier accepta votre requête et devint votre beau-frère.

L’affaire de la caisse de la garde consulaire: un témoignage, que maintenant je sais erroné, disait que Bessières, qui était le second de Lannes au commandement de cette dernière, vous avait prévenu que ce dernier avait largement dépassé le budget initial et qu’il avait plus de quatre cents mille francs de dettes, et que vous auriez couru directement chez le premier consul pour le prévenir. Sur ce, le premier consul a dû sévir; Lannes dut rembourser sa dette et fut expédié au Portugal. Quant à Bessières, il devint le nouveau commandant de la garde consulaire.

Ce qui dément votre participation à cette affaire, c’est que j’ai appris depuis peu que vous étiez en Italie durant toute cette année de 1801. Connaissant son caractère colérique, franc et un peu rancunier, Lannes est resté votre ami jusqu'à sa mortelle blessure reçue à Essling, tandis qu’avec Bessières il eut nombres d’altercations et faillit même une fois croiser le fer avec lui.

Nombre de vos contemporains ont laissé des mémoires, selon les cas hostiles, malveillantes ou mensongères, bienveillantes, voire très indulgentes (à la limite, flagorneuses) ou tout simplement probes et honnêtes. De nombreux historiens se sont succédés et se sont intéressés au règne de Napoléon Ier et les ont étudiées au cours des deux siècles qui suivirent. Chacun d’entre eux donnant sa vision personnelle, parmi tous les documents, archives ou témoignages sur l’empire français. Donc, nous autres, les passionnés de cette épopée française, nous devons faire attention et relire en détail nos différentes sources, pour éviter comme moi de faire un impair sur vos amitiés ou évènements de votre vie.

Quant à ma question sur vos projets, Sire, c’était pour savoir à quelle période de votre vie, vous aviez «rejoint» monsieur Dumontais de part l’intermédiaire de sa mystérieuse machine. Étant dans le futur, nous connaissons votre destinée, et quand nous nous sommes inscrits sur la liste de Dialogus pour correspondre avec des personnalités illustres et disparues, on nous a demandé de ne pas révéler l'avenir de ces personnalités. Je ne voudrais pas faire d’impair et vous divulguer des événements bénéfiques ou mauvais qui ne vous sont pas encore arrivés. Oui, Sire, je sais que c’est dur à croire, mais vous avez bien reçu ma lettre et moi vos réponses, malgré les deux siècles qui nous séparent.

Voilà, Sire, j’arrête là ma missive car elle commence à être longue. Et je ne voudrais pas trop abuser de votre temps.

Bien à vous, Sire, et veuillez présenter tous mes hommages à sa majesté la reine Caroline Murat.

Monsieur Jamart

Bonjour Monsieur,
 
Effectivement, à la suite des massacres du mois de septembre 1792, j'ai changé mon nom en Marat, et j'ai conservé ce patronyme durant presque deux ans; j'ai repris mon nom véritable de Murat après la chute de Robespierre, période durant laquelle j'ai été fortement inquiété à cause de mes actions durant la terreur. Si j'ai changé mon patronyme en 1792, c'est effectivement par admiration pour le citoyen Jean-Paul Marat qui, à mes yeux, incarnait à lui seul la pureté révolutionnaire et ce, bien plus que Danton, Robespierre et Hébert réunis.
 
Il est vrai qu'hier je pensais que vous faisiez allusion à mon bref engagement dans la garde constitutionnelle, mais il est vrai que l'affaire de la caisse de la garde consulaire mérite un chapitre à elle seule. J'étais dans le nord de l'Italie, à ce moment-là trop préoccupé par les menaces autrichiennes, menaces qui ne cesseront jamais vraiment avant un bref intermède dû au succès de la campagne d'Allemagne en décembre 1805. Comme vous le savez sans doute, je servais dans la garde consulaire, mais comme le futur empereur avait besoin d'un général de confiance dans la province milanaise, il m'envoya là-bas et c'était Bessières qui dirigeait sa garde; c'est la raison pour laquelle l'affaire de la caisse de la garde consulaire ne me concernait pas.
 
Parlons de mon mariage: j'ai rencontré Caroline Bonaparte en août 1799 lors d'un repas familial auquel Napoléon m'avait invité. Le futur empereur était fort content de la victoire que j'avais remportée à la seconde bataille d'Aboukir, victoire qui lui permettra de revenir en France. Aussitôt que moi et Maria-Annonciade -c'est le véritable prénom de Caroline-  nous sommes vus, nous fûmes victimes d'un véritable coup de foudre réciproque, et nous nous aimâmes aussitôt; nous sommes sortis immédiatement ensemble, d'abord à l'insu du futur premier consul, puis avec son accord, nous pûmes nous fiancer en décembre de la même année, en récompense de mon aide lors du dix-huit brumaire. Il n'avait jamais été question que ma femme épouse le futur maréchal Lannes, ni même le général Moreau. Non, ce qui vous avait peut-être induit en erreur c'est que mon illustre beau-frère avait décidé qu'Hortense, la fille de Joséphine de Beauharnais, épouserait le général Moreau, mais la jeune femme refusa obstinément de satisfaire son beau-père, puisqu'elle était amoureuse du général Duroc, et le premier consul souhaitait que mon grand ami Lannes épouse la sœur du général Leclerc, qui lui-même était le mari de Pauline, mais Aimée Leclerc refusa elle aussi de satisfaire le maître de la France, puisqu'elle épousera le général Davout. Comme vous l'avez compris, l'ambition de l'empereur était de créer de vastes alliances familiales autour de lui, pour se prémunir contre d'éventuels complots ou intrigues visant à le perdre.
 
En ce qui concerne le Duc d'Istrie, nous ne nous entendions pas, hormis sur les champs de bataille. Je n'avais aucune aide à attendre de lui, et hormis à Eylau, cela ne se produisit jamais.
 
En ce qui concerne la citoyenne Bonaparte, l'impératrice Joséphine, quelle fable me contez-vous là? Sachez que moi et Joséphine nous nous sommes détestés de prime abord, à l'instar du reste de la famille Bonaparte, qui elle aussi détestait la Créole. Si, en public, nous donnions l'image d'une indéfectible amitié pour raison de politique, en privé c'était bien autre chose!
 
Jamais l'impératrice n'aurait intercédé pour moi, pas plus que Bessières, d'ailleurs. Qu'avais-je besoin de leurs interventions, puisque la main de Caroline me fut pratiquement acquise dès le lendemain du dix-huit brumaire?
 
J'ai rejoint la «machine» de monsieur Dumontais au soir du dix-sept octobre 1815, à la veille de mon exécution; je serai fusillé demain matin à l'aube et sachez que je ne regrette rien sauf mon épouse et mes enfants.
 
En espérant avoir répondu le plus précisément possible à vos questions,
 
Joachim Murat, Roi de Naples et des Deux-Siciles
Ou plutôt devrais-je signer de mon identité de Joachim Napoléon Premier

À Sa Majesté Joachim-Napoléon premier, roi de Naples et des Deux-Siciles

Je vous remercie infiniment pour ces précisions sur votre vie. Ma connaissance de votre vie comportait de nombreuses lacunes. Je connais surtout la vie du duc de Montebello, sauf votre respect, Sire, qui est pour moi, le meilleur des maréchaux de l’Empire. J’ai l’impression qu’il servait de garde-fou et de frein à l’ambition de votre beau-frère, de par sa franchise et de par la grande amitié que lui tenait l’empereur. On se demande si ce petit boulet perdu n’avait pas mis un terme à l’existence du «Roland de la grande armée», ce qui se serait passé avec l’Empire. Après quoi il s’est laissé dominer par son ambition, (remarquez, Sire, je crois que la tentative d’assassinat du jeune allemand Frédéric Staps en octobre 1809 lui avait fait prendre conscience de la précarité de sa situation; mais, hélas, il n’a pas pris en compte le fait que ce jeune homme avait prémédité son acte animé par un grand sentiment nationaliste). Ce qui le mena à sa perte et à celui de son empire. En voulant à tout prix faire souche avec les anciennes monarchies, il répudia l’impératrice (j’en suis sûr, à la grande satisfaction de votre belle-famille et de votre couple, Sire) pour épouser Marie-Louise d’Autriche. Mais, je suis sûr que vous auriez préféré qu’il épouse une princesse russe. Peut-être que si ce mariage aurait eu lieu il n’y aurait pas eu de campagne de Russie. Et peut-être ne seriez-vous pas dans cette situation dramatique en ce funeste dix-sept octobre 1815.

Mais comme le dit un dicton: «Avec des "si", on mettrait Paris en bouteille».

Les historiens  reconnaissent ce qui a perdu votre beau-frère, ce n’est pas vraiment la tragique campagne de 1812, mais surtout la longue et désastreuse campagne d’Espagne de 1808 à 1814, où les meilleurs éléments de la grande armée furent confrontés à une guérilla sanglante et cruelle. Ce n’était plus une armée royale qu’ils affrontaient mais une nation entière ne voulant pas plier sous le joug d’un souverain imposé par la force. D’ailleurs, c’est ce qui est arrivé aussi avec le royaume de Prusse et les royaumes allemands en 1813.

Vous, vous aviez compris cela pour votre royaume. Je crois que vous aviez même rêvé d’une Italie unifiée et indépendante ayant des liens dynastiques avec la France. Malheureusement pour lui, l’empereur n’a jamais vraiment bien compris le principe de la nationalité. Car pour vous mettre du baume au cœur, avant d’affronter les balles du peloton d’exécution, je peux vous dire qu’une statue vous représentant se dresse actuellement devant la façade du palais royal de Naples à côté de celle des rois qui ont fait la splendeur de la ville. Cinquante ans après votre mort, vous serez vénéré comme l’un des héros pilier du «Risorgimento». «Risorgimento» ou «Résurrection» en français, qui fait référence au demi-siècle de luttes qui permirent aux Italiens de s’affranchir des tutelles étrangères et d’accomplir l’unification du pays en 1870. Les premières révoltes ont commencé en 1821 à Naples.

À mon époque, il y a toujours un prince Murat (le huitième du nom) dont vous être l’ancêtre direct et vous avez une nombreuse descendance. Actuellement, sur le trône de Suède et des autres états scandinaves, règnent encore les descendants de Bernadotte. Bessières n’a plus de descendants, son fils étant mort sans progéniture. Quant à votre ami Lannes, les titres de duc de Montebello et prince de Sievert sont toujours portés, et lui aussi a une nombreuse descendance.

Quant à l’empereur, demain, quand vous vous présenterez devant le peloton, lui posera ses pieds sur le lieu de son exil. C’est une petite île perdue au milieu de l’océan Atlantique entre les continents africain et sud-américain, qui sera son tombeau: Sainte-Hélène. Son geôlier sera une de vos vieilles connaissances, l’anglais Hudson Lowe. Quant à son fils, le roi de Rome, devenu le duc de Reichstadt, il mourra de maladie au château de Schönbrunn à l’âge de vingt et un ans, sans postérité. Et Napoléon Ier , empereur des Français, succombera lui à un grave ulcère à l'estomac en 1821. Mais il reste encore des descendants de quelques-uns de ses frères et soeurs.

La France, où je vis actuellement, est devenue de nouveau une République, la cinquième depuis la première à laquelle vous aviez participé, Sire.

Connaissant les circonstances de votre situation, j’ai un peu transgressé les consignes données par Dialogus. Je sais que demain vous ferez montre du même courage que quand vous chargiez à la tête de la cavalerie de la grande armée, vous qui êtes entré en premier dans toutes les capitales des ennemis vaincus, vous qui avez même acquis le respect des redoutables Cosaques lors de la campagne de Russie. Pour tous les exploits réalisés par vous et vos cavaliers, pour moi, vous êtes le deuxième des maréchaux d’empire après Jean Lannes.

Je suis de tout coeur avec vous, Sire,
Monsieur Jamart

Bonjour monsieur,
 
Le maréchal Lannes était un très bon commandant d'armée, cela je puis le confirmer, mais personne n'aurait pu empêcher l'Empereur de chercher à aller plus loin, de monter plus haut! Comme le disait Napoléon lui-même: «C'est mon ambition qui m'a permis de monter si haut, et ma bonne étoile me fera monter plus haut encore!».
 
Et votre allusion suivante ne me plaît guère. L'Empereur n'avait nul besoin d'un garde-fou, car justement il était loin d'être fou, vous ne le connaissez pas, et moi si!
 
Longtemps nous avions été les meilleurs amis du monde, et je puis vous dire que depuis César, nul autre homme n'était aussi génial!
 
Sachez que personnellement le fait qu'il épouse une archiduchesse d'Autriche ne me plaisait guère, mais je préfère nettement ce choix à celui d'une princesse russe!
 
La campagne de Russie, vous en parlez bien à votre aise. De mon royaume de Naples j'avais pourtant mis en garde l'Empereur contre une telle folie, mais rien n'y fit: il souhaitait «botter le cul» du tsar, et rien ne pouvait le détourner de cette décision. Il m'a fait rappeler, puis sans doute savez-vous le reste! Hormis la superbe, mais ô combien sanglante bataille de Borodino, ce fut le désastre complet!
 
Je me fous de ma mort comme d'une vieille catin. Je l'ai risquée des milliers de fois sur les champs de bataille. Regardez seulement à Aboukir! Donc ce ne sont pas quelques balles napolitaines qui vont me faire peur. Je ne puis vous compter le nombre de celles qui ont déjà trouées ma peau en vingt-trois ans de combats, ni les nombreux boulets qui m'ont effleurés!
 
Marc-Aurèle disait: «La mort nous sourit à tous; tout ce que l'on peut faire c'est de lui sourire à notre tour.»
 
C'est bien la campagne d'Espagne qui était la première cause du déclin de l'empire, et la campagne de Russie la seconde, et c'était bien le peuple espagnol qui égorgeait les soldats français isolés!
 
Les Napolitains étaient fiers de m'avoir comme souverain et souhaitaient me voir unifier l'Italie. Hélas, je ne disposais pas d'assez d'hommes, mais c'est surtout l'hostilité de l'Empereur qui m'empêchera de mener ce projet à bien!
 
Napoléon, outre d'avoir été empereur des Français, était également roi d'Italie, et avait nommé son beau-fils Eugène de Beauharnais vice-roi!
 
L'Italie a donc bien été unifiée? J'en suis fort content car c'était le vœu de mes loyaux sujets, et de plus je serais présenté comme l'un de ses fondateurs. Voici qui me va droit au cœur car j'ai des racines italiennes du côté de ma mère et c'est donc plus qu'une satisfaction de roi, c'est une satisfaction de descendant Italien!
 
Et en plus vous m'annoncez que le titre de prince Murat est toujours porté, après huit générations, alors c'est une agréable surprise, ma destinée n'aura donc point été vaine!
 
Ainsi, Napoléon mourra en exil. Quelle triste fin pour un homme qui avait de si grande capacité! Peut-être l'ignoriez-vous, mais nous nous étions réconciliés au début de cette année! Le prince impérial ne lui succédera donc pas? C'est fort dommage mais peut-être est-ce mieux ainsi...
 
Que deviendra le fils que l'Empereur avait naguère eu avec son «épouse polonaise», Maria Walewska, Alexandre, je crois?
 
Il est vrai qu'à ma grande surprise, les Cosaques russes m'admireront, et me voueront même un culte après la campagne de Russie. Pourtant, Dieu sait que je leur en avais fait baver, les nombreuses fois où j'ai dû me battre contre eux!
 
Joachim-Napoléon Ier roi de Naples et des Deux-Siciles

À Sa Majesté Joachim-Napoléon 1er, roi de Naples et des Deux-Siciles

Bonsoir Sire,

J’ai fait des recherches sur vos descendants jusqu’en 1870. Vos quatre enfants, Achille, Laetizia, Lucien et Louise. Après les évènements de 1815, votre famille s’est d’abord réfugiée à Trieste. Ensuite votre femme Caroline se retirera dans le château de Baimbourg, près de Vienne, où elle s’occupera exclusivement de l’éducation de vos enfants. Après 1830, elle rejoindra sa famille en Italie. Elle prendra le titre de princesse de Lipona (Anagramme de Napoli). Elle décèdera à Florence en 1839.

J’ai le regret de vous dire que seuls, trois de vos enfants connaîtront le second empire: Laetizia, Lucien et Louise. Achille, votre aîné, le deuxième prince Murat, décèdera en 1847 aux États-Unis. Il épousera en 1826 Catherine Dudley (petite-nièce de Washington). Hélas sans postérité! De vos filles je n’ai aucun document, à part l’année de leur décès, et qu’elles ont eu une descendance.

Lucien Murat, troisième prince Murat:
Lucien, devenu adulte, résidera durant quelque temps à Venise. En 1824, il décidera de rejoindre son oncle (Joseph?) et son frère aîné aux États-Unis. Hélas, son vaisseau fera naufrage au large de l’Espagne; il sera retenu prisonnier par cet état (je suis désolé, Sire, je n’ai rien trouvé dans mes documents qui explique cela). Il arrivera finalement aux États-Unis et épousera en 1831 à Trewton (New Jersey, un état américain situé sur la côte Est) Caroline Georgina Frazer, une Protestante. De cette union naîtront cinq enfants: Caroline, Joachim (futur quatrième prince), Anna, Achille et Louis-Napoléon.

Il sera réduit, par suite de faillite commerciale, à une situation si précaire qu'il n'aura pendant plusieurs années d'autre ressource que le produit d'une école de jeunes filles tenue par sa femme. Par deux fois il viendra en France, en 1839 et 1844. Il reviendra définitivement dans sa patrie en 1848, sera élu député du Lot à la constituante, puis député de la Seine à la législative de 1849. Il sera membre du comité des affaires étrangères. Le 3 octobre 1849, il deviendra ministre plénipotentiaire à Turin (1849-1850). Cette même année, il sera choisi comme colonel par la garde nationale de la banlieue de Paris.

Devenu sénateur à la suite du coup d'état par décret du 25 janvier 1852, il obtiendra en 1853 le titre de prince. Au lendemain du coup d'état de décembre 1851, les dignitaires du Grand Orient ne verront d'autre moyen pour sauver l'obédience que d'offrir la grande maîtrise au prince Murat qui l'acceptera. Il fera voter la constitution de 1854 qui donnera au Grand-Maître, élu pour sept ans, de grands pouvoirs. Il créera la Société civile pour l'Édification du Temple de la Maçonnerie française (1853-1854) et fera l'achat de l'immeuble du seize, rue Cadet à Paris. Le 14 juin 1856, il sera fait grand-croix de la Légion d'honneur. Le 28 octobre il créera un institut dogmatique composé des frères des 31e, 32e, 33e degrés. En 1859, le prince se heurtera à la majorité des membres du Grand Orient à propos de l'unité italienne et du pouvoir temporel du pape. Fin mars 1861, il déclarera, dans un manifeste, ses prétentions au trône de Naples. À la suite d'incidents, à la demande de Napoléon III, il donnera sa démission le 29 juillet 1861. Le prince Lucien recevra en don de l'Empereur, outre une importante dotation, le château de Buzenval près de Versailles et l'hôtel qui est à l'extrémité du cours de la reine. C’est tout pour votre fils Lucien.

Joachim  Murat quatrième prince Murat:
Né le 21 juillet à Bordentown, marié en 1854 à Malcy avec Louise, Caroline, Frédérique Berthier de Wagram. De cette union naîtront trois enfants: Eugénie, Joachim Napoléon, cinquième prince Murat et Anna Napoléone Caroline. Le cinquième prince Murat épousera Marie, Cécile Ney d’Elchingen. Il viendra en France avec son père après la révolution de 1848. Dès l'âge de dix-huit ans, il s'engagera aux troisièmes chasseurs d'Afrique. Il se distinguera au cours de deux expéditions en Kabylie et d'une troisième dans le sud de la province de Constantine, sous le commandement du général Mac-Mahon, (en Algérie); sa brillante conduite lui vaudra les galons de maréchal des logis, la médaille militaire et le grade de sous-lieutenant. C'est alors qu'il passera au régiment des guides. Cousin de l'empereur Napoléon III, il sera désigné pour servir auprès du souverain en qualité d'officier d'ordonnance. En 1859, il participera avec le grade de capitaine à la guerre d'Italie. Il sera à Magenta et à Solferino (grandes victoires). À la suite de cette campagne, le prince Murat deviendra colonel des guides. En novembre 1869, lorsque l'impératrice se rendra à l'inauguration du canal de Suez, (situé en Égypte. Depuis ce jour les navires peuvent passer grâce à ce canal de la Méditerranée à la Mer rouge) elle sera accompagnée d'une suite choisie et nombreuse dont fera partie le colonel des guides. Lorsque éclatera la guerre de 1870 le prince Murat sera tout juste nommé général. Il prendra part à la tête de sa brigade aux charges de Gravelotte et de Saint-Privat (défaite). Le 16 août, à Rezonville (défaite, ces deux batailles auront eu lieu dans le département de la Moselle), attaquera avec fougue la cavalerie prussienne. Sa brigade sera citée à l'ordre du jour de la division. La chute du second empire marquera la fin de la carrière du général prince Murat. Il sera un assidu de Chislehurst, lieu d'exil de Napoléon III. Je n’irai pas au-delà, à moins que vous ne me le demandiez, Sire (Je n’ai fait que recopier ces textes).

Revenons à vous, si vous me le permettez, Sire. Je vous savais épicurien, mais je ne vous savais pas stoïcien (dans votre troisième lettre vous me citez une phrase de l’empereur Marc-Aurèle). Je vous comprends: avoir profité des bonnes choses de la vie avant qu’il soit trop tard, vu votre «métier»... Certes, avec vos belles tenues, vous pouviez impressionner vos adversaires quand vous chargiez à la tête de vos escadrons. Mais je me doute que, contre un boulet ou un biscaïen, elle n'ait pu être qu’une piètre armure. Comment avez-vous pu passer au travers de tous ces boulets ou autres projectiles mortels et ces lames sifflantes à vos oreilles au cours de votre carrière? La Providence?

Quant au stoïcisme, je crois que cela doit faire partie des réflexes d’un officier, pour ne rien laisser paraître de vos émotions, devant les soldats dont vous saviez qu’une partie de ceux que vous mènerez à la charge resteraient sur le champ de bataille à tout jamais. Car vous avez dû en voir, des choses terribles dans les combats auxquels vous avez participé! Je crois que Jean Lannes disait: «Avant d’aller combattre j’ai peur, mais dès que j’entends le canon, l’homme de guerre qui est en moi reprend le dessus, et j’oublie mes appréhensions de civil!» (Excusez-moi, Sire, mais j’ai oublié la vraie formulation de cette phrase).

Quels étaient vos rapports avec le duc d’Abbrantes, qui fut le premier aide de camp du général Bonaparte, après le siège de Toulon?

Parmi les divisionnaires et brigadiers que vous aviez sous vos ordres, pouvez-vous me dire ceux qui vous ont bien servis ou étonnés (dans le bon sens) dans leurs actions et exploits, et auraient mérité, selon vous, les épaulettes de maréchal (Je vous mets à la place de «César-Jupiter», Sire)?

Je suis de tour cœur avec vous, Sire,

Monsieur Jamart
Bonjour monsieur,
 
Tout d'abord, laissez-moi vous remercier pour vos recherches. Sachez qu'elles me font vraiment plaisir! J'ai été quelque peu surpris que mes descendants choisissent d'épouser les descendantes de Berthier et de Ney, mais bon, si elles étaient jolies, pourquoi pas!
 
Oui, j'ai toujours été épicurien, mais je vous avoue être stoïcien également. La philosophie m'a toujours fasciné, d'autant plus qu'elle me permettait d'avoir un tout autre point de vue de celui que le séminaire m'a enseigné. Effectivement, peut-être l'ignorez-vous, mais mes parents souhaitaient que je sois prêtre. Personnellement je ne souhaitais pas leur faire ce plaisir, d'autant plus que je ne crois que fort peu en l'existence de Dieu. J'ai fait des pieds et des mains pour en être renvoyé et j'ai obtenu gain de cause! Malheureux prélats! Ils ont en vu de toutes les couleurs avec moi!
 
Je savais bien que mes habits, aussi fastueux fussent-ils, ne me protégeraient point des boulets, pas plus que des biscaïens d'ailleurs, et guère plus des balles, mais enfin ce n'étaient pas leur but. Mes vêtements devaient me distinguer de la multitude et, croyez-moi, ils y arrivaient fort bien!
 
Celui qui avoue n'avoir jamais eu de crainte avant que commence une bataille n'est qu'un sot ou un menteur. C'est seulement dans le feu de l'action que la faiblesse du commun des mortels laisse place à la vaillance de l'homme de guerre.
 
Le général Junot -le duc d'Abrantès- était un de mes amis, du moins jusqu'en 1807. Après cette année, le pauvre Junot commença à perdre la raison: il avait des réactions des plus déplorables, se querellait avec n'importe qui pour des motifs futiles, et c'est à cette loque que l'Empereur avait ordonné de conquérir le Portugal la même année! Chose incroyable, le général y parvint, assez facilement même, mais ne réussira à garder cette conquête qu'un an avant de capituler devant le général Wellesley. Le général de division Jean Andoche Junot avait pourtant accompli beaucoup d'exploits naguère et c'est pour cela que Napoléon le tenait en si haute estime. En même temps que le duc d'Abrantès perdait la raison, l'armée elle perdait un de ses plus vaillants soldats, car le duc avait d'immenses capacités guerrières!
 
Je dois maintenant vous laisser, car j'ai beaucoup de courriers à adresser. Passez une bonne journée.
 
À bientôt, 
Joachim-Napoléon 1er roi de Naples et des Deux-Siciles

À Sa Majesté Joachim-Napoléon Ier, roi de Naples et des Deux-Siciles

Bonsoir Sire,

Pour le pauvre «Junot la Tempête», il semblerait que sa démence soit la conséquence d'une grave blessure à la tête reçue lors de la malheureuse campagne de 1809, sous les ordres du prince d’Essling pour reprendre le Portugal aux mains des Anglais. Il paraîtrait que sa raison était déjà quelque peu déséquilibrée avant cette blessure et que cette dernière aurait accéléré sa folie. On peut dire qu’il avait son bâton dans sa giberne, mais hélas, il n’a jamais pu le sortir!

Oui, je le savais pour le séminaire et que vous aviez choisi de jeter votre défroque noire de séminariste aux orties pour vous vêtir du bel uniforme vert de 22e chasseur à cheval.

Il paraîtrait, Sire, que vous étiez sur la frontière du nord-est avec votre régiment en 1792. Avez-vous assisté à la «bataille» de Valmy? Je mets bataille entre guillemets, car d’après nos historiens, ce ne fut qu’une grosse canonnade; une grande partie des troupes françaises présentes serait restée l’arme au pied, l’armée prussienne aurait été déjà fort affaiblie par la maladie et aurait battu promptement en retraite après un simulacre d’assaut.

Au fait, Sire, êtes-vous passé dans ma bonne ville de Reims quand vous étiez sur la frontière, en 1792 ou plus tard? En 1814, ce fut aussi, je crois, le lieu de la dernière de victoire de «César» sur les alliés sous ses remparts et je crois que les escadrons des gardes d’honneur (levés en 1813 chez les fils de «la bourgeoisie») s’y sont distingués une dernière fois en culbutant les Russes.

Vous me demandez quelle serait la réaction de l’empereur s’il savait ce que deviendrait le royaume de Prusse. Je pourrais le lui communiquer, car votre impérial beau-frère est aussi sur Dialogus, et j’ai eu l’honneur d’échanger quelques lettres avec lui. Mais je ne peux lui dire ce qui va advenir de l’Aiglon, comme je vous ai signalé tantôt, ni que c’est son neveu Louis-Napoléon Bonaparte, le troisième fils de son frère Louis, qui fondera le second empire, qui durera à peine dix-huit ans et qui sera écrasé par le «nouvel empire allemand», qui se soldera par la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine et un fort dédommagement pécuniaire. Il a déjà bien des soucis sur son île-prison, mais il travaille sur un projet qui va redorer son blason et la gloire de son empire et favoriser un peu l’ascension de son neveu.

Au fait, je peux vous dire les noms des principales personnalités qui l’accompagneront dans son exil: monsieur le grand maréchal du palais (général) Bertrand, sa femme et ses enfants, le général Gourgaud, messieurs de las Case père et fils, le général de Montholon et sa femme, Cipriani, Marchand et Louis-Etienne de St–Denis dit «Ali» qui ont remplacé «les fidèles» Constant et Roustam qui ont «quitté» leur bienfaiteur dès sa première abdication en 1814, parmi les plus connus. Peut-être en connaissez-vous quelques-uns (au moins un, Bertrand)?

Excusez-moi, Sire, mais vous n’avez pas répondu à ma question sur vos subordonnés, ceux que vous avez eus sous vos ordres durant les glorieuses campagnes de l’aigle et qui se sont distingués à vos yeux, qui auraient mérité selon vous, les épaulettes et le bâton qu’ils avaient dans leur giberne ou du moins ceux qui vous ont impressionnés par leurs exploits de guerre.

Voilà pour le moment, Sire.
Je suis de tout coeur avec vous,

Monsieur Jamart

Bonsoir monsieur,
 
Junot est devenu dément suite à la bataille de Lonato en 1796, lors de la première campagne d'Italie, mais les campagnes successives feront empirer son état, jusqu'à le rendre complètement fou. Figurez-vous que dans son aliénation, il tenta de séduire mon épouse, en 1807, juste avant que je ne revienne de Tilsit! J'ai provoqué ce faquin en duel, mais l'Empereur envoya ce couard au Portugal pour éviter que je n'étrille ce jean-foutre! Mais la Lusitanie ne lui portera pas bonheur, je ne vais point l'en plaindre!
 
J'ai combattu à Valmy, à Wattignies et à Fleurus pour ne citer que ces batailles et j'ai même assisté à l'exécution de Louis XVI!
 
Valmy n'était qu'une escarmouche: Dumouriez avait acheté la retraite des Prussiens. Ce félon était richissime, et pouvait donc aisément payer les Teutons.
 
Les forces prussiennes devaient théoriquement nous attendre sur le Rhin pour nous défaire, car les ci-devant émigrés, Artois en tête, étaient persuadés que nos troupes, ivres de joie d'avoir vaincu Brunswick, payeraient d'audace et tenteraient de franchir le Rhin. Or, comme vous le savez, l'armée ennemie après Valmy fut en déroute à cause de la dysenterie qui décimait ses hommes, et le plan d'Artois tomba à l'eau.
 
Vous me parlez sans cesse de vos historiens, mais, monsieur, êtes-vous bien certain de l'objectivité de ces derniers?
 
Pour répondre à votre question, mes meilleurs aides de camp étaient Marbot et le prince Pignatelli-Strongoli; tous deux auraient mérité le bâton.
 
Je ne me suis arrêté qu'une seule fois à Reims; c'était pour changer de monture après la bataille de Lodi, lorsque j'ai rapporté des lettres de Napoléon pour Joséphine!
 
Passez une bonne soirée!
 
Joachim-Napoléon Ier

À Sa Majesté Joachim-Napoléon Ier, roi de Naples et des Deux-Siciles

Bonsoir Sire,
 
C’est donc l’amitié de «César» qui lui a permis d’échapper à votre courroux et qui a valu ses titres à Junot, malgré son début de démence en 1796!

Non, je ne crois pas toujours à l’objectivité des historiens. Certains embellissent les faits ou les noircissent. C’est moi qui essaie de trouver un juste milieu, avec ma documentation, donc parfois mes raisonnements sont sûrement erronés. Puis ce n’est pas tous les jours qu’on peut communiquer avec un personnage illustre disparu depuis longtemps… Sauf votre respect, Sire.

Vous avez peut-être aperçu ou croisé sans le connaître à Valmy un adjudant aux cheveux roux du cinquième régiment de hussards nommé Ney, car il y était aussi. Et vous me confirmez bien le fait que l’armée prussienne était affaiblie par la dysenterie, lors de cette affaire.

J’ai mal formulé ma question sur vos subordonnés: je vous parlais des généraux que vous aviez eus sous vos ordres lors des campagnes de l’Empire. Je sais que la place d’aide de camp était glorieuse mais remplie de risques et de déboires. Monsieur le général Marbot a laissé des mémoires, que j’ai lues. La lecture de cet ouvrage m’a donné bien du plaisir, mais d’après certaines grandes plumes de l’histoire, il ne faut pas toujours le prendre au pied de la lettre quand il parle de lui. Quant au prince Pignatelli-Strongoli, je suis désolé, Sire, je n’ai trouvé aucun document sur lui.

En plus des vôtres, de ceux de Lannes et de Bernadotte, roi de Suède, les titres des maréchaux encore portés à mon époque par leurs descendants sont: prince d’Essling et duc de Rivoli, duc Auerstaedt, duc d’Albufera. Et c’est tout, Sire.

Avez-vous connu un dénommé Joseph Hugo? Il était colonel au service de votre prédécesseur sur le trône de Naples et a suivi votre beau-frère Joseph en Espagne où il fut couvert d’éloges et d’honneurs (général et comte). Je vous en parle, car l'un de ses fils, nommé Victor (1802-1885), est devenu un célèbre écrivain et poète, connu dans le monde entier et adversaire politique (Républicain) farouche de votre neveu par alliance, Louis Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III (il ne prit pas le numéro deux par hommage à son cousin). D’ailleurs, il fut exilé sur l’île de Jersey, puis sur celle de Guernesey dans la Manche. Il ne remit les pieds en France qu'après la chute du Second Empire. Le malheur de Napoléon III fut de devenir victime du mythe même qui l'avait porté au pouvoir, tant la comparaison avec son oncle «Augustule après Auguste», aurait dit ce Victor Hugo, joua en sa défaveur. Ce dernier l’avait même affublé d’un sobriquet: «Napoléon le petit». Il avait des sentiments plus libéraux que son oncle, une grande habileté politique, que son statut initial de comploteur n’orienta peut-être pas vers des buts assez élevés. D’autant plus que, courageux dans la vie, «il était fort vacillant dans ses desseins», remarqua un homme politique contemporain du Second Empire. Mais à défaut d’un génie militaire, il fut un «civil intelligent», titre qu’on ne peut lui refuser. C’est le jugement que retient l’Histoire; je ne me suis pas assez intéressé au Second Empire pour donner mon avis personnel. Il était marié avec la fille d’un grand d’Espagne qui avait combattu pour la France, Eugénie de Montijo, (1826-1920), comtesse de Téba. De cette union naquit un fils: le prince impérial Eugène Louis Napoléon, (1856 -1879). Ce dernier mourut sous l’uniforme britannique, lors d’une mission de reconnaissance en terre africaine; cruel destin pour votre petit-neveu.

Autre honneur qu’on vous a rendu: votre village natal du Lot, Labastide-Fortunière, est appelé de nos jours Labastide-Murat.

Je suis de tout coeur avec vous, Sire.

Monsieur Jamart

Bonjour monsieur,
 
Effectivement, c'est Napoléon qui a sauvé son ancien meilleur ami, sans quoi je l'étrillais comme un vulgaire papillon!

Je ne peux vous répondre concernant les historiens; je suppose que la plupart d'entre eux ne sont que de vils charlatans, comme à mon époque...
 
À Valmy, outre les généraux Kellermann et Dumouriez, j'ai croisé la plupart des futurs maréchaux: Ney, Bessières, Soult, Victor, Berthier, Suchet, Oudinot, Bernadotte, Gouvion Saint-Cyr et enfin Lannes.
 
Oui, l'armée prussienne était affectée par la terrible maladie que vous citez; il paraîtrait que nos chers ennemis mourant de faim durent se résoudre à manger des grappes de raisins verts, et ce serait à cause de cela qu'ils auraient succombé à une terrible hécatombe, conséquence directe de leur imprudence!
 
Le subordonné qui était le plus cher à mon cœur était le général de division Lasalle; ce brave homme m'avait secondé bravement à la bataille de Heilsberg, et en tant d'autres occasions depuis la reddition d'Ulm. Hélas! Lasalle, fougueux comme à son habitude, mourut lors d'un assaut inutile à l'issue de la bataille de Wagram. Sinon, je citerais d'Hautpoul, mort lui lors de la grande charge d'Eylau.
 
Le prince Pignelli-Strongoli était de bonne noblesse napolitaine, mais il m'était extrêmement loyal et me servit bien; cet aristocrate succombera des suites de ses blessures reçues à la bataille de Tolentino.
 
Je constate avec regret que la noblesse d'empire aura presque entièrement disparu. Quand je pense qu'à l'heure où je vous écris, il y a des familles de la haute noblesse de l'ancien régime qui ont presque mille ans!
 
J'ai bien connu le général de brigade Hugo, un ancien sans-culotte devenu l'un des officiers les plus intrépides de l'Empire! Ainsi, son fils Victor deviendra un grand écrivain et un grand poète? J'en suis fort aise, surtout s'il se montre digne de son père! Ainsi, il deviendra un ennemi farouche de Napoléon III? Cela me fait déjà bizarre d'écrire le nom de souverain que choisira Louis-Napoléon. À l'heure actuelle, il n'a que sept ans; il devra devenir bien utopiste pour prétendre succéder à son «Auguste» oncle paternel. Je ne suis pas certain qu'à l'avenir quelqu'un pourrait convoiter la couronne de César. En tenant compte de vos précieuses informations, j'en arriverai donc à la conclusion que le fils de Léopold s'en prendra d'avantage aux rêveries du fils de Louis plutôt qu'à sa personne proprement dite, ou bien me trompé-je? Je ne peux que soupirer quant au reste, si mon neveu laisse une image aussi négative dans l'Histoire! En plus, il épousera une Espagnole, et son propre fils mourra sous l'uniforme? J'en rougis de honte pour lui. Êtes-vous certain que «Napoléon le petit» ne perdra pas la raison lors de son accession au trône? Hortense verra-t-elle les «erreurs de son fils», ou bien aura-t-elle la chance de disparaître avant?
 
Ainsi mon village natal me fera un tel honneur? J'en suis vraiment touché!
 
Mille fois merci pour tous vos renseignements, qui ont une valeur infinie à mes yeux!
 
À très bientôt,
 
Joachim-Napoléon Ier, Roi de Naples et des Deux-Siciles

À Sa Majesté Joachim-Napoléon Ier, roi de Naples et des Deux-Siciles

Bonsoir Sire,
 
Vous êtes sévère avec les historiens, Sire; non, ce ne sont pas tous des charlatans, du moins à mon époque. Mais il faut faire un tri: il y en a des bons, mais aussi des mauvais, chacun donnant sa version selon ses idées et ses croyances politiques ou autres et aussi selon nos passions à nous, lecteurs. Certains sont des «généralistes» et d’autres se spécialisent dans une ou plusieurs époques précises de notre Histoire (Premier Empire, le Second Empire, les années de la Révolution, le règne du Roi Soleil, le Moyen-Âge, etc.)

Le général Lasalle, c’est bien lui qui avait déclaré: «Tout hussard qui n’est pas mort à trente ans et un "Jean-foutre"». Oui, je connais ce formidable cavalier qui, à la tête de sa brigade «l’Infernale», avait fait courir à perdre haleine, et l’épée au «cul», les Prussiens, lors de la glorieuse campagne de 1806. Je crois qu’avec sa seule brigade il avait pris une place forte (Stettin il me semble). Il ne pouvait que vous plaire, ce brave Lasalle. De plus vous vous êtes mutuellement sauvés la vie lors de cette sanglante bataille d’Heilsberg. Peut-être aurait-il eu ses épaulettes et son bâton après cette campagne de 1809, où hélas, il disparut comme votre ami Montebello.

C’est vrai que nombre de généraux de cavalerie (Montbrun, Pajol, Kellermann fils, d’Espagne, d’Hautpoul, Caulaincourt, Lepic, Marulaz et tant d’autres) ont marqué le premier Empire par leurs exploits et certains y ont laissé leur vie, comme Lasalle. 

La reine Hortense n’a pas connu l’ascension de son dernier fils, mais elle eut aussi un autre garçon nommé Auguste (il fut connu plus tard comme le comte de Morny), fruit de ses amours avec l'un de vos anciens aides de camp, le général Comte de Flahaut. Cet enfant aura un grand rôle durant le Second Empire au côté de son demi-frère Louis-Napoléon devenu Napoléon III. Napoléon-Louis Bonaparte sera élevé par votre beau-frère Louis en Italie et Louis Napoléon par sa mère Hortense en Suisse. Votre neveu Napoléon-Louis prit part à une insurrection en Italie en 1830-31, mais il y laissa sa vie; il était accompagné de son jeune frère. Cette malheureuse expérience italienne fut marquée par le chagrin de la perte de son aîné et l’affaiblissement de sa santé par les privations subies durant sa fuite devant les troupes autrichiennes. L’action énergique de la reine Hortense sauvera son dernier fils de la vengeance autrichienne. Elle cherchera refuge en France, mais le roi Louis-Philippe Ier (fils de Philippe Egalité) ne leur donnera pas un permis de séjour et elle devra avec son fils se réfugier en Angleterre. Hortense mourra d’un cancer en Suisse en 1837. Son fils sera à son chevet. Il conservera la lettre que lui avait envoyée sa mère alors qu’il était en exil aux États-Unis et il la gardera jusqu'à sa mort dans son portefeuille (surestimant le «courant  Bonapartiste» dans la France de Louis-Philippe et impatient, ce dernier fera une tentative de coup d’état en octobre 1836, un échec; le roi l’expatriera dans la lointaine Amérique).

Concernant la noblesse de l’Empire, il doit sûrement encore rester des descendants des généraux anoblis ou des membres de l’état qui ont été nommé sous l’Empire. 

Pour Victor Hugo, oui, peut-être s’en prendra-t-il plus à ses idées qu’à l’homme que sera devenu votre neveu. Je ne connais pas assez sa vie, pour vous affirmer que l’ascension sur le trône de son oncle lui aliénera l'esprit, mais d’après les dires des historiens, (du moins ceux que j’ai lus) je ne le crois pas.

Je vous le confirme pour votre village natal.   

Je suis de tout coeur avec vous, Sire,

Monsieur Jamart

Bonsoir monsieur,
 
Comme vous le savez, Napoléon Ier disait: «l'Histoire est un mensonge que personne ne conteste» et l'Empereur s'était bien trop servi de cet adage à son profit, pour qu'hélas la postérité puisse juger ses actes avec précision. Enfin, du moins je le pense, puisque j'étais très souvent aux côtés de César -ou disons à proximité de lui- et je puis vous affirmer qu'il amoindrissait régulièrement le nombre des pertes des coalisés. C'est une vieille habitude qu'il avait prise lors de la première campagne d'Italie, et qui avait pour but de ne point effrayer nos soldats, car s'ils avaient connu les chiffres réels, la plupart auraient déserté! Ce n'était pas tout de prendre part à la curée des champs de bataille, de voir des compagnons d'armes succomber, ni des blessés agoniser dans les souffrances les plus atroces, mais être au courant de l'effectif considérable de l'ennemi pouvait entraîner une sédition quasi générale de nos troupes. Il convient d'ajouter qu'à l'inverse de la Rome antique nous n'avions point d'armée de métier, mais bien au contraire la plupart de nos «grognards» n'étaient que de pauvres gens issus du bas peuple, qui s'étaient engagés volontairement, ou bien ils étaient obligés de grossir nos rangs lors des conscriptions!
 
Ne croyez pas cependant que je méprise le bas peuple; moi-même je ne suis qu'un simple fils d'aubergiste, mais à l'instar de la majorité de mes collègues officiers, j'avais une grande facilité pour commander mes subordonnés et par-dessus tout j'aimais combattre. c'est d'ailleurs les raisons pour lesquelles Napoléon m'accorda la main de sa sœur et me combla d'honneurs!
 
Mais revenons aux mensonges historiques. Le «petit caporal» s'en servira également pour être élu empereur par une majorité écrasante!
 
Lasalle n'était pas seulement un combattant valeureux, mais un joyeux fêtard, un redoutable bretteur, et un coureur de jupons impénitent! Il était l'arrière-petit-fils d'un maréchal de France, le maréchal Fabert, et force est de constater qu'il se montra digne de son aïeul!
 
Ainsi, la reine Hortense n'assistera pas au triomphe de son fils. C'est fort dommage... Elle décèdera en 1837, à cinquante-trois ans donc? Pauvre Hortense, elle ne l'a point mérité!
 
Ainsi Napoléon-Louis mourut aussi bêtement? Peut-être aurait-il fait un meilleur souverain que son cadet, qui sait...
 
Flahaut serait le fils de Talleyrand à ce qu'il paraît; pouvez-vous me le confirmer? Le ministre de mon beau-frère serait donc le grand-père du fils adultérin d'Hortense?
 
En tout cas, je suis content pour la douce fille de Joséphine; elle connaît enfin l'amour, car avec Louis ce n'était pas évident! L'éphémère roi de Hollande était constamment malade, et extrêmement jaloux...
 
Merci encore pour tous vos renseignements, si précieux à mes yeux...
 
Passez une très belle soirée, et à bientôt!
 
Joachim-Napoléon 1er Roi de Naples et des Deux-Siciles

À Sa Majesté Joachim-Napoléon Ier, roi de Naples et des Deux-Siciles

Bonsoir Sire,

Monsieur le comte de Flahaut est bien le fils du prince de Bénévent. Il s’engagea à l’âge de quinze ans dans un régiment de volontaires à cheval, lors de la seconde campagne d’Italie. «Le diable boîteux» l’aidera beaucoup dans sa carrière militaire. Puis, au service de Louis Bonaparte, à partir de 1803, il vous fut attaché comme capitaine aide de camp, avant de rejoindre l’état major du prince de Neufchâtel en 1808, pour finir général de brigade, puis de division en 1813. 

Après la première abdication, il s’opposera à la Première Restauration. Au retour de «César», il reprendra son poste à l’état-major et sera nommé pair de France. Après la seconde abdication, il aurait pu être parmi les fidèles qui suivirent l’empereur dans son exil, mais il fut retenu par sa mère. Il tentera alors, avec les derniers amis de Napoléon, d’imposer le roi de Rome, mais la Seconde Restauration fut la plus forte. Il dut s’incliner et quitta définitivement la carrière des armes.

Il échappa à l’exil hors de France, grâce à monsieur de Talleyrand, mais fut contraint de s’éloigner quelque temps. Il fut ambassadeur à Vienne en 1841, sous Louis-Philippe 1er (avec lequel il avait de bons rapports) où il fut très apprécié par monsieur de Metternich. Il démissionna en septembre 1848 sous la Seconde République (c’était un libéral et un antirépublicain farouche) et se retira à Londres, grâce à l’entrée en politique de son fils, le duc de Morny, qui le fera revenir en France. Conquis par l’idée d’un Bonaparte sur le trône de France, il participa au coup d’État de 1852 qui amena Napoléon III au pouvoir. Mais il fut rapidement déçu par celui-ci, et il se désintéressa de la politique française, bien qu’il soit resté attaché à l’Empire. Il fut nommé ambassadeur à Londres en 1860 mais démissionna de son poste en 1862, à cause d’un désaccord  avec le nouvel empereur. Charles de Flahaut finira sa vie entre Londres et Paris, ne s’occupant plus de politique. Il décédera dans la nuit du 1er au 2 septembre 1870, le jour de la bataille de Sedan qui mit fin au Second Empire.

Je ne peux que confirmer les destins de la belle Hortense et de son fils Napoléon-Louis.

Pour l’Histoire de France je peux vous écrire la première strophe d’un chansonnier de mon époque, nommé Yves Duteil, qui confirme la phrase de votre impérial beau-frère: «Qu’est-ce l’Histoire, sinon une fable sur laquelle tout le monde est d’accord?»

«Ça n'est pas ce qu'on fait qui compte,
C'est l'histoire (bis),
La façon dont on l'raconte
Pour se faire valoir.
L'important, dans la bataille,
C'est l'histoire (bis),
Qu'on découpe ou qu'on détaille
Selon l'auditoire.»

Voila, Sire.

Je suis de tout cœur avec vous, Sire.

Monsieur Jamart

Bonjour monsieur,
 
Je suis agréablement surpris au sujet du comte de Flahaut, mais pas tant que cela, car c'était quelqu'un de bien, contrairement à son vrai père. Que voulez-vous, Talleyrand a joué un jeu trouble qui a dupé tout le monde. Il n'avait aucune loyauté -contrairement à son rejeton- car Flahaut était tout dévoué à mon impérial beau-frère; il a naguère fait preuve d'autant de courage que le plus aguerri de mes officiers!
 
Passez une bonne nuit, monsieur.

Joachim-Napoléon Ier, ex-roi de Naples et des Deux-Siciles
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