Virginie
écrit à

   


Marquise de Montespan

     
   

Vous et les arts

    Madame,

Quel plaisir de pouvoir vous écrire! Permettez-moi de vous faire part, tout d'abord, de l'admiration que je vous porte tant pour votre esprit que pour la protection que vous avez assurée aux artistes de votre temps dont les oeuvres sont aujourd'hui encore parmi les plus belles jamais écrites ou composées.

À ce propos, quel art préférez-vous? On vous décrit comme une danseuse remarquable, les ballets ont-ils votre préférence? La Fontaine a plus d'une fois vanté vos charmes et votre beauté, que pensez-vous de ses oeuvres?

Pourriez-vous me décrire la tenue vestimentaire féminine en vigueur à la cour au temps où vous régniez sur le coeur du Roi Louis XIV (certainement la meilleure période de son règne d'ailleurs), quels en étaient les codes (placement des mouches sur le visage, code des éventails, etc.)

Je serais infiniment honorée si vous acceptiez de répondre à mes questions qui, si elles sont nombreuses, ne font que traduire l'intérêt que je porte à votre vie passionnante à mon sens.

Respectueusement,

Virginie



Chère Virginie,

Tout d'abord, merci pour vos charmantes paroles à mon égard. Je suis bien heureuse de vous lire car il y a bien longtemps que je n'ai point eu de nouvelles. Votre lettre me rappelle ô combien les heures merveilleuses que j'ai passées à la cour de France.

Pour répondre à votre première question, j'ai en effet soutenu de nombreux artistes. Il y eut Monsieur Racine qui me fit le plaisir d'écrire Andromaque. J'eus également la joie de protéger Monsieur de Lully qui composa Aleste que le Roy lui avait demandé en mon honneur. Quant à Monsieur de La Fontaine, j'eus d'abord à le tirer de la disgrâce qui le poursuivait. En effet, vous devez savoir qu'ayant acquis l'amitié de Monsieur Fouquet, Monsieur de La Fontaine avait été entraîné dans la disgrâce de l'ancien ministre. Monsieur de La Fontaine me montra une vive amitié et me dédia l'un de ses recueils paru en 1678. Avez-vous visité le labyrinthe des jardins de Versailles? Vous y trouverez trente-neuf fontaines ayant pour thèmes les fables de ce cher La Fontaine.

Aimez-vous Molière, Virginie? J'ai également apporté mon appui à cet homme qui me rendit hommage avec Les Amants Magnifiques et Le Bourgeois Gentilhomme.

Je voulais en effet développer l'activité théâtrale à la cour et j'ai pour cela défendu ces grands auteurs. Ce qui m'a plus d'une fois attiré les foudres de ce cher Colbert qui ne les aimait point. Tous avaient de nombreux talents et il bien difficile Madame de vous dire lequel fut mon favori.

J'avais une grande passion pour la musique et la danse. Je prisais en particulier les comédies-ballets. Je me souviens de cette fête qui se déroula au Trianon de Porcelaine en 1674 et qui s'intitulait Églogue de Versailles. Il faut vous dire que si le Roy ne résida définitivement à Versailles qu'en 1682, c'était déjà un lieu de fête bien avant cette date.

J'ai énormément dansé au cours ma vie. J'ai commencé cet art bien avant de devenir la maîtresse du Roy. Dès mon arrivée à la cour en 1660, je dansais l'Hercule Amoureux aux côtés de Monsieur et de Madame. L'année 1664 marqua les esprits avec Les plaisirs de l'île enchantée auxquels je participais. Le Ballet des muses me marqua également: l'une des représentations jouées en hiver 1666 à Saint-Germain fut interrompue car la Reyne accouchait! J'essayais toujours d'être des ballets qui se tenaient à la cour. Seules la maladie ou mes grossesses avancées m'empêchaient de danser. À ce propos, je me souviens qu'à peine remise de mes couches en 1663, qui avaient vu naître ma chère Marie-Christine, je participais aux Amours déguisés.

Pour ce qui est de nos toilettes, sachez que nous portions un corsage, des manches dites «pagode», des engageantes (volants en dentelles) ainsi qu'un jupon. Beaucoup de dames aiment à se faire broder de perles ou de pierres précieuses. Pour ma part, je prise l'or. Nous mettions également beaucoup de rubans dans nos cheveux, parfois même des plumes et portions de longs colliers. Pour cacher mes premières grossesses à la cour, j'avais inventé une robe bouffante sur le devant à l'aide d'un panier. Ainsi, le secret était bien gardé.

Nous avions souvent un petit éventail sur nous en raison de la chaleur. Il faut vous dire aussi que les robes étaient toujours fort serrées et les dames avaient alors des difficultés à respirer. Pour ce qui est des mouches, j'en usais parfois. Elles se mettaient alors entre le nez et la bouche, légèrement décalées sur la joue pour mettre en valeur la blancheur de peau.

Merci pour cette missive qui m'a permis un instant de m'échapper de Fontevrault pour retourner à mes souvenirs.

Sur ce, je vous laisse en espérant bientôt recevoir de vos nouvelles.

Athénaïs



Chère Marquise,

Un grand merci pour votre réponse si complète et si rapide.

J'ai eu le plaisir de visiter Versailles il y a quelques années, et je voudrais aujourd'hui faire découvrir ces merveilles architecturales à ma fille et notamment les jardins.

Racontez-moi comment les lui présenter, auriez-vous quelque anecdote qui pourrait animer cette visite?

Concernant Molière j'ai étudié ses oeuvres extraordinaires; elles pointent si bien du doigt les faiblesses de l'Homme. Il est admirable de posséder ce don de l'écriture.

À mon époque, malheureusement, on écrit de moins en moins, d'autres moyens de communication sont mis en place, qui, contrairement à toute logique, ne font pas s'améliorer la qualité du langage. Heureusement certains écrivains défendent encore aujourd'hui les couleurs de notre langue et toutes ses nuances. Vous dont l'esprit est si célèbre, en savez fort bien l'importance.

Au cours de mes différentes lectures sur votre vie, j'ai pu apprendre que vous n'aviez jamais accepté pour vous-même de présent de la part de Sa Majesté. Ainsi les bijoux dont il aimait vous parer étaient-ils simplement mis à votre disposition. Confirmez-vous cette information?

J'ai aussi lu que vous aviez gardé un fil de perles lors de votre départ de la cour, auriez-vous une préférence pour cette merveille de la nature? Moi je trouve les perles si féminines, toutes en rondeur et en nuance et si discrètes dans leur éclat.

La beauté n'est-elle pas dans la simplicité?

J'espère ne pas trop abuser de votre temps,

Soyez assurée, Madame la Marquise, de mon profond respect,

Virginie



Très chère Virginie,

Il me fait grand plaisir de recevoir une nouvelle lettre de vostre part car je m'ennuie parfois à Fontevrault bien que ma chère soeur me tienne compagnie.

Vous avez donc vous aussy goûté les joies d'estre mère. C'est une bien bonne idée que de faire découvrir à vostre fille la demeure de celuy que l'on nomme le Roy Soleil. Parlons donc de Versailles chère amie.

Ce qui est aujourd'hui le château du Roy Louis XIV estoit d'abord un pavillon de chasse sous le feu Louis XIII. Le château resta en travaux près de treize années avant que Louis y demeura pour tout de bon. Mes appartements touchaient alors aux siens mais Louis me les eleva après la mort de la Reyne en 1683. Je restais à Versailles jusqu'à l'année 1691. Lorsque par le passé, nous demeurions quelques jours à Versailles, le Roy aimait à donner fêtes et divertissements. Si vous passez devant le Grand Trianon, ayez bien une pensée pour moi. En ces lieux, il y eut jadis une charmante maison de faïence bleu et blanche appelé le trianon de Porcelaine. Louis l'avoit fait construire pour moy en 1670. Il s'y déroula de nombreuses fêtes. Le Roy, sur l'avis de Madame de Maintenon, le fit detruire en 1687 et Mansart y édifia un petit palais de marbre rose venant des Pyrénées. Ce fut le Grand Trianon. J'ai ouïe dire que Sa Majesté s'y rend parfois avec la famille du dauphin.

Quand aux jardins, chaque fois que le temps le permet, le Roy les fait visiter à la cour. Tantôt par carosses et tantôt à pieds. Cela ce passe après-dîner. Les soirs d'été, nous mangions parfois dehors et rentrions au château sur le coup de dix heures. Parfois, il y avoient aussy danse ou comédie.

Louis a eu la fantaisie de faire venir de Venise italiens et gondoles pour les disposer sur le grand canal. J'ai le souvenir qu'un jour d'été, une dame s'est penchée au dessus de sa gondole et tomba à l'eau. Il y eu ce jour là rire et confusion.

J'ai plaisir à me souvenir des moments fort agréables que nous partagions Louis et moy lorsque nous parvenions à nous éclipser dans ces jardins.

Si vous avez le loisir de passer près du labyrinthe, peut estre verrez-vous mon fils le duc du Maine. En effet, Louis-Auguste aime à parcourir les fontaines qui s'y trouvent et qui rappellent les fables de ce cher La Fontaine.

Portez-vous bien d'ici là.

Bien sincèrement,

Françoise-Athénaïs marquise de Montespan


Madame Virginie,
Pardonnez-moy, très chère, j'ai oublié de respondre à vostre dernière question. Excusez ce fait de la part d'une vieille dame.

Sçachez qu'à la cour, refuser les présents du Roy peut estre perçu comme un outrage envers Sa Majesté au bout d'un certain tems. Mais il est vray que je demandais à Louis de me prester des parures plutôt que de me les offrir. Il fit ainsy mettre à ma disposition quelques coffrets renfermant plusieurs bijoux composés de pierres precieuses ou de perles. De la sorte, je ne passois pas pour la maistresse interessée et je me mettois à l'abri de son espoux. Le marquis de Montespan avoit deu mettre en gage tous mes bijoux mesme ceux que je tenois de ma famille. Cela servoit à couvrir ses dettes de jeux. J'avois bien peur que mon époux ne vinst me demander les presens du Roy pour servir ses interests. Mais de temps à autre, il m'arrivoit cependant d'accepter un bijou du Roy pour ne point le fascher.

Vous avez raison, je prise particulièrement les perles. Elle me rappellent la blancheur de ma peau lorsque j'estois plus jeune ainsy que la pureté. Je me souviens que le jour où furent présentés à la cour mes premiers enfans du Roy~: le duc du Maine, le comte de Vexin et Mademoiselle de Nantes, je portois des pendans avec de grosses et belles perles qui me mirent bien en valeur ce jour là.

J'aime aussy les emeraudes et l'or. J'ai souvenir de toutes ces toilettes que je portois et qui étoient cousues de ces perles, pierres et or.

J'ay renoncé à touy cela aujourd'huy. Ces choses ne seyent plus à une dame de mon aage. Je pense que mes filles ont deu recevoir du Roy ces biens cy.

Mes amitiés de Fontevrault

Athenaïs, marquise de Montespan



Madame,

Merci du temps que vous voulez bien consacrer aux réponses à mes nombreuses questions. C'est un grand honneur pour moi.

J'espère cependant n'éveiller en vous que de bons souvenirs et ne pas trop troubler votre retraite à Fontevrault.

Pourriez-vous me parler un peu du fameux esprit Mortemart. Est-il vrai que votre père vous a donné comme conseil à votre entrée à la cour comme demoiselle d'honneur de sa Majesté la Reine Marie-Thérèse: «Ne tâchez point»? Et vous avez, semble-t-il, suivi ce conseil à la lettre, tant on craint vos redoutables réparties.

Comment se déroulent vos journées aujourd'hui? N'éprouvez-vous pas quelques regrets ou au contraire votre quotidien vous semble-t-il plus apaisant?

À très bientôt, je l'espère, et soyez assurée, Madame la Marquise, de mon profond respect.

Virginie



Chère Virginie,

N'ayez crainte, vos lettres m'apportent un air de nostalgie en ce qui concerne ma vie à la cour. Je m'y replonge avec plaisir. De plus, ces missives sont ma seule ouverture sur le monde car je reste bien souvent enfermée et loin de tout.

L'illustre famille des Mortemart est née au XIIème siècle et reste réputée pour son grand esprit. Mon père Gabriel, duc de Mortemart m'a certes appris à tenir ma place pour ne pas déshonorer ma famille. De plus, mes parents ont tous deux servi à la cour de France et je ne pouvois point briser leur image à travers ma conduite.

Aujourd'hui, je partage mon tems entre l'abbaye de Fautevrault et le couvent de Saint-Joseph que j'ai creé à Paris. Je passe beaucoup de tems à m'occuper des pauvres gens qui sont dans le besoin.

Lorque je suis mal, je me rend à Bourbon Archambault.

J'ay aimé ma vie à la cour mais je n'avois plus à y demeurer une fois mes enfans établis. C'est de mon plein gré que je me suis retirée au couvent. Et je gouste fort bien à présent cette vie de pietè.

Je vous donne le bonjour chère amie,

Athénaïs