Julie
écrit à

   


Marquise de Montespan

     
   

Votre famille

   

Chère Marquise,

Je vous admire depuis longtemps et j'ai lu beaucoup de choses sur votre vie. J'ai plusieurs questions indiscrètes à vous poser.

Votre père, M. le Duc de Mortemart, a-t-il été l'amant de la fameuse courtisane Ninon de Lenclos? Avez-vous connu cette dame? Etiez-vous amies? (je sais que Mme Scarron était son amie). Est-ce vrai que votre père a délaissé sa famille pour vivre avec sa maîtresse? Comment avez-vous vécu cet abandon? J'ai lu que vous étiez la préférée de votre père; a-t-il toujours eu cette préférence ou est-elle apparue après le début de votre liaison avec le roi? Est-ce vrai que votre mère était plutot froide et préférait votre soeur cadette? Quelle était votre relation avec votre mère? L'aimiez-vous moins que votre père? Quant au reste de votre famille (soeurs, frères, etc.) étiez-vous réellement proches ou vous utilisaient-ils pour obtenir des faveurs du roi? Après votre disgrâce, quelles furent vos relations avec eux?

J'ai lu que vous avez fait un mariage d'amour avec le marquis de Montespan, chose extrêmement rare à votre époque. Si cela est vrai, pourquoi ce mariage a-t-il échoué? Et enfin, combien d'hommes avez-vous aimés? (à part votre mari et le roi).

Je vous prie de me pardonner si ces questions sont trop indiscrètes; je vous assure que je ne veux pas vous offenser.

Amicalement,

Julie


Très chère Julie,

Il me fait grand plaisir de vous respondre.

Je ne sais sy mon père le feu duc de Mortemart a eu une liaison avec Ninon de Lenclos qui est connue de tous, sa réputation la précédant tousjours. Il faut dire que tant d'hommes ont fait un détour par son lit! Pour ma part, je ne comptois point parmi les proches de cette femme.

Dès l'année 1653, mon père a pris pour maîtresse Madame de Tambonneau qui estoit bien plus jeune que luy. Il lui resta fidèle jusqu'à sa mort en 1675. Ma mère Diane de Grandseigne supportoit fort mal les infidélités de son espoux et elle se résolut à demander une séparation de biens avec luy puis de partir vivre dans le Poitou; ce fut chose faite en 1663. À cette date, j'estois desjà établie, je ne pourrois donc icy parler d'abandon.

Vous devez bien mal connaistre mon père si vous le croyez capable de montrer envers moy de douces intentions sous prétexte d'en tirer de quelconques faveurs. Il ne demanda rien et accepta en 1669 son bâton de gouverneur de Paris qu'il n'a pourtant point réclamé et que je n'ay pas demandé pour luy. J'ay tousjours esté sa fille préférée peut-estre parce que ma mère me preféroit à mes soeurs cadettes. En effet, Marie Christine et Marie Madeleine ont dès leur plus jeune asge exprimé le désir de consacrer leur vie à Dieu, ce qui n'estoit guère ma vocation. Les choses estant ainsy, il est vray que j'estois plus proche de mon père que de ma mère que j'affectionnois néanmoins esnormément.

Le comportement de mes soeurs et de mon frère fut le mesme que celuy de mon père. Louis Victor ne doit son élévation qu'à ses performances au sein de l'armée du Roy. Marie Madeleine devint abbesse de Fontevrault très tost en 1670 à l'asge de seulement 25 ans, venant remplacer Jeanne Baptiste de Bourbon qui venoit tout juste de mourir. Ma soeur fut très digne de cette charge et adorée de tous. Asprès ma disgrâce, ma famille ne s'est pas détournée de moy pour autant et lorsque je quittois la cour pour de bon en 1691, Marie-Madeleine m'accueillit à Fontevrault les bras ouverts et fut pleine de tendresse pour moy. Mon aisnée Gabrielle comptoit parmi les intimes de Monsieur et savoit d'elle-mesme briller de par sa beauté et son esprit. Nous avons tousjours esté en très bons termes.

Les problèmes d'argent que le marquis de Montespan et moy avons rencontrés au début de nostre mariage ont probablement esté la grande cause de cet échec. Mon espoux se consoloit en jouant et en endettant davantage nostre ménage. Nous avons dû mettre une grande partie de ce que nous possédions en gage pour pouvoir emprunter afin de payer les sommes énormes que Louis Henry devoit et de pouvoir vivre convenablement. À cela s'ajoutoit la mauvaise humeur du marquis. Lorsque je sentis que le Roy se rapprochoit dangereusement de ma personne, j'ay imploré Louis Henry de m'emmener loin de la cour sur ses terres, mais il ne voulut rien entendre. Vous connaissez la suite.

Avant le marquis de Montespan et le Roy, j'ay aimé le marquis de Noimoutiers à qui j'estois promise. Hélas, il participa à un duel et dû s'exiler pour le Portugal en 1662. D'asprès ce qu'on m'a dit, il est mort cinq années plus tard en combattant l'Espagne. Louis Alexandre de Noirmoutiers avoit perdu dans le duel son ami le marquis d'Antin, frère de mon espoux. De mon côté, j'avois perdu un mari et du sien, Louis Henry avoit vu disparaître un membre de sa famille. Ce malheur nous a rapprochés et nous avons fini par nous marier.

Je reste à vostre disposition si vous avez d'autres questions.

Mes amitiés,
Françoise Athénaïs de Rochechouart Mortemart
Marquise de Montespan