Francis Lebaron
écrit à

   


Marquise de Montespan

     
   

Vos enfants (2)

    Madame la Marquise,

Je n'ai jamais connu ma mère, ni mon père. Selon ma famille adoptive, je serais né vers 1669.

La maladie m'envahit, il y a quelques jours une forte fièvre m'a plongé dans un rêve troublant; un ange est venu me révéler que j'étais le fruit de vos amours avec Sa Majesté, notre Roy. Aussi, pour remettre de l'ordre entre rêve et réalité dans mon esprit, j'espère ne pas vous offenser en vous posant ces quelques questions indiscrètes concernant votre enfant qui, selon mes informations, serait né vers 1669 et «disparu» vers 1672:

Cet enfant était-il garçon ou fille?

Existe-t-il un document (registre de baptême) comportant les mentions: date de naissance ou baptême, prénom, père, parrain, marraine?

Pour la «disparition», avez-vous quelques précisions? S'il s'agit d'un décès, existe-t-il un document comportant les mentions: date du décès ou de l'inhumation, témoins?

Puis-je garder l'espoir, aussi ténu soit-il, que vous soyez ma mère?

D'avance, je vous remercie pour votre réponse et votre diligence. Soyez assurée, Madame la Marquise, de mon profond respect.

Francis LeBaron

PS: le patronyme LeBaron m'a été attribué vers 1693, au décès de mon père adoptif le Docteur Pichon (ou Perron, Pecton,...). Qu'en pensez-vous ?



Cher Monsieur Le Baron,

Ainsi donc, vous ignorez vos origines. Cela doit être bien dur de vivre sans savoir d'où l'on vient. L'enfant dont vous me parlez est effectivement resté dans l'ombre toute sa vie mais également par la suite, si bien que certains, et vous m'en donnez la preuve, ne savent point s'il s'agit d'une fille ou d'un garçon. Ce sera donc un moyen de rendre hommage à cet enfant que de vous en parler.

Lorsque je fus grosse du Roy pour la première fois, j'estoie tousjours l'épouse du marquis de Montespan, qui pouvoit faire valoir ses droits en tant que père sur cet enfant à venir. Ni moy ni Louis ne le voulions. J'ay donc caché ma grossesse et accouché en secret en mars 1669. Peu de gens estoient dans la confidence, et devoient garder le secret. Ce fut une petite fille, que nous avons prénommée Louise en l'honneur du Roy son père. Elle fut tout d'abord confiée à Mademoiselle des Oeillets, puis je pris Françoise Scarron à mon service, peu de temps avant la naissance de Louis-Auguste. Celle qui est aujourd'hui marquise de Maintenon s'occupa donc de ma fille, qu'elle élevoit en secret de la cour avec son frère cadet. Louis ne vit jamais notre aînée, car personne ne devoit estre au courant de son existence. Néanmoins, Madame Scarron faisoit son possible pour m'amener Louise de tems à autre à Saint-Germain mais tousjours de nuit. J'avoie au moins la joie de voir ma fille.

En 1672, Louise fut victime d'un abcès à l'oreille qui se transforma vite en tumeur, selon les médecins qui virent ma fille. Françoise me tenoit régulièrement au courant de la situation et demanda mesme au Roy de lui envoyer un médecin de la cour. Mais en agissant ainsy, nous risquions de dévoiler l'existence de Louise, comme celle de son frère Louis-Auguste. Je n'ay malheureusement rien pu faire pour ma fille. Louise est décédée le 23 février de cette année 1672. On me rapporta plus tard que les médecins qui examinèrent le corps de Louise furent surpris qu'elle ait vécu si longtems, car elle avoit les os soudés.

Je ne pus pleurer ma fille publiquement, car il falloit désormais penser à la sécurité de Louis-Auguste, ainsy qu’à celle du troisième enfant de Louis, qui grandissoit dans mon sein. Louise n'ayant jamais existé aux yeux de la cour, je ne pouvois la pleurer. Je me retenois devant le Roy qui venoit de perdre également la petite Thérèse, fille de la Reyne, dans sa cinquième année. Je n'ay pu verser des larmes pour Louise que seule dans mon oratoire.

Lorsque le Roy reconnut Louis-Auguste, Louis-César et Louise-Françoise comme estant ses enfans, en décembre 1673, mon nom n'apparut point sur les actes de légitimation. De la sorte, nous écartions le marquis de Montespan de nos enfans. Je ne fus donc jamais officiellement la mère des bastards que j'ay donnés à Louis. Je ne saurois vous renseigner sur de possibles documents concernant ma fille aînée. Je vous conseille de vous adresser à Sa Majesté pour avoir ces informations.

Ainsy, Louise ne fut pas légitimée comme ses frères et soeurs, pour la simple raison qu'elle décéda avant que le Roy ne put légitimer nos enfans. Mais comprenez bien, Monsieur, que jamais Louis et moy n'aurions fait disparaître, comme vous le dites, l'un de nos bastards. Les autres enfans nés de nos amours furent eux aussy cachés de la cour durant un tems, puis le Roy les fit sortir de l'ombre et exigea qu'ils vivent auprès de luy. Il en auroit été de mesme pour Louise si elle avoit vécu plus longtemps.

En espérant que vous découvrirez un jour qui sont vos parents,

Athénaïs, Marquise de Montespan