Jenny
écrit à

   


Marquise de Montespan

     
   

Vos enfants (suite)

    Chère Madame de Montespan,

Avant tout, permettez-moi de vous dire à quel point je vous admire. L'histoire de votre vie est pour moi des plus passionnantes, et je dois dire qu'après avoir lu plusieurs ouvrages vous concernant, je me sens assez proche de vous, ne serait-ce que par le caractère.

Si vous le permettez, j'aimerais assez que vous me parliez de vos enfants. A commencer par ceux que vous avez eus avec votre mari. Si je ne me trompe, celui-ci vous les a enlevés après avoir pris connaissance de votre liaison avec le roi, aussi vous ne les avez revus que bien tard. Est-ce vrai que votre fille Marie-Christine est décédée avant que vous ayez pu la revoir?

Ensuite, les enfants que vous avez eus avec le Roi. J'ai pu lire que le premier vit le jour en 1669 et que malheureusement il décéda à l'âge de trois ans. Cependant les ouvrages que j'ai pu consulter ne s'accordent pas tout à fait: certains disent qu'il s'agissait d'une fille, et d'autres d'un garçon. Pourriez-vous m'éclairer sur ce point? Il paraît également que cet enfant était tellement bien caché que nul à part vous, le Roi et madame Scarron n'en connaissait le prénom. Quel était-il? (l'un des ouvrages, celui qui prétend qu'il s'agissait d'une fille, lui donne le nom de Louise-Françoise, qu'en est-il en réalité?) Enfin est-ce vrai que cet enfant est né(e) avec un souci de santé, à savoir que les os de son crâne étaient soudés, ce qui aurait causé son décès prématuré?

Enfin, je cesse de vous importuner sur ce point, en espérant ne guère trop vous avoir dérangée.

Recevez l'expression de mes salutations distinguées, très chère marquise.

Jenny

Bien chère Jenny,

C'est avec plaisir et esmotion que je vous parlerai de mes enfans, plus particulièrement de ceux que je n'ay point suffisamment connu. De mon espoux, j'ay eu deux enfans : Marie-Christine et Louis-Antoine. Ma fille a esté placée chez la mère de monsieur de Montespan, Chrétienne-Marie Zamet lorsqu'elle eut trois ans. A cette espoque, les dettes contractées par mon espoux nous laissoient bien peu de moyens pour élever nos enfans et nous avons alors convenu d'envoyer nostre fille ausprès de sa grand-mère pour y recevoir une bonne éducation religieuse. J'estois loin de me douter que je reverrais jamais Marie-Christine. Elle est décédée loin de moy le 5 avril 1675 à l'asge de onze ans.  Le marquis de Montespan m'ayant fait passer pour morte une fois exilé sur ses terres, je ne sçais si ma fille savoit que j'estois encore en vie.

Le premier enfant que j'eus de Sa Majesté naquit effectivement au printemps 1669. Son existence devoit demeurer secrète car d'après la loi, mon espoux avoit tous les droits sur cet enfant. Je n'eus plus rien craindre de luy qu'à partir de la légitimation de mes enfans en décembre 1673. Comme vous le savez, à cette date, le premier-né de mes amours avec le Roy, estoit desjà décédé. Très peu estoient au courant de son existence. Il y avoit ma première dame de chambre, Mademoiselle des Oeillets qui prenoit soin de nostre enfant, ma famille proche et quelques ministres de Sa Majesté. Ce fut ma soeur Madame de Thianges qui me recommanda madame Scarron lorsque j'estois grosse du Roy une seconde fois. De la sorte, personne à la cour ne connut jamais notre premier-né et je n'ay jamais jugé nécessaire d'en esvoquer le souvenir.

L'enfant en question estoit une petite fille qui reçut le prénom de Louise en l'honneur de Sa Majesté, peut estre esgalement celui de Françoise en second prénom qui est aussy mon prénom de baptesme, mais durant les rares fois où j'ay vu ma fille, j'usois tousjours de son premier prénom, Louise. Tous mes enfans furent de santé fragile et dans le cas de Louise, aucun médecin de la cour ne put l'examiner. En 1672, elle n'estoit plus seule puisque j'avois mis au monde Louis-Auguste en Mars 1670 et que j'estois grosse du futur comte de Vexin. Révéler l'existence de Louise, c'estoit révéler celle de son jeune frère et de celuy à venir. Le Roy ne pouvoit prendre un tel risque. La petite Louise est morte d'un abcès à l'oreille selon ce que Madame Scarron m'a dit. Je n'ay point cherché à en sçavoir plus sur la maladie de mon enfant. Ma fille estoit morte et je n'estois guère plus avancée d'en connaître la cause exacte. C'estoit le premier enfant que je perdois et ce ne fut malheureusement pas le dernier. Cependant, les disparitions de Louise puis de Marie-Christine me firent beaucoup moins souffrir que celles de mademoiselle de Tours et du comte de Vexin que j'avois vu grandir puisque le Roy les avoit légitimés. A notre espoque, il est hélas courant de perdre des enfans en bas âge, victimes de la maladie. Je ne pouvois que reporter mon amour sur ceux qui survivoient et prier pour que la mort ne me les arrache point.

Vous respondre ne m'a point dérangée; bien au contraire, esvoquer le souvenir de mes enfans disparus me permet d'entretenir leur mémoire.

À bienstot,

Françoise-Athénaïs de Rochechouart de Mortemart Marquise de Montespan
Chère Athénaïs,

Un bien grand merci pour votre réponse au sujet de vos enfants. J'avais bien peur de vous peiner en évoquant ceux qui malheureusement n'ont pas survécu... car moi-même je l'ai été en le lisant dans un ouvrage relatant votre vie. J'avoue que j'en ai même eu les larmes aux yeux parfois, surtout en ce qui concerne le Comte de Vexin, car il paraît (selon l'ouvrage en question) qu'il serait mort dans vos bras alors que vous veniez à son chevet. Est-ce vrai? Si oui, comme ce dût être dur! Je me mets à votre place et je me dis que vous avez dû être bien forte pour surmonter tout cela.

Savez-vous précisément de quoi le pauvre Louis-César est décédé? Le livre parle d'une maladie mais je n'ai pas souvenir de laquelle.  Excusez-moi de revenir là-dessus, j'espère que celà ne vous cause point trop de chagrin.

En voyant revenir Louis-Antoine, n'avez-vous pas eu peur qu'il ne se rapproche de vous uniquement par intérêt? Puisqu'après tout, son père n'a pas dû se priver pour lui raconter les pires horreurs sur vous, je présume, imaginant son caractère de gascon et voyant qu'il a eu le culot de vous faire passer pour morte et de faire tout un scandale, alors qu'après tout, vous l'aviez mis en garde et supplié de vous éloigner de la Cour quand le roi vous faisait des avances...

Je dis que tout est de sa faute, mais d'un côté tant mieux, sûrement auriez-vous été moins heureuse à rester avec cet homme qui d'après mes lectures n'avait pas une attitude non plus très fidèle à votre égard, qui de plus jouait et perdait l'argent du ménage, et pour finir n'avait pas l'air très divertissant! Il n'aurait fait que ternir votre éclat. Qu'en pensez-vous? Je suis peut-être méchante, mais les hommes n'ont qu'à écouter quand leur femme leur parle!

Sur ce je vous laisse pour cette fois, prenez bien soin de vous.

Sincèrement vôtre,

Jenny

Mademoiselle,

Ah, mon cher petit comte de Vexin. Cela fait desja si lontemps qu'il nous quitté. Je ne serois vous dire exactement quel mal l'a emporté mais dès sa naissance, mon fils présentoit des signes de faiblesses. Son estat estoit tel que Sa Majesté et moy doutions qu'il puisse vivre lontemps. De ce fait, lorsque le Roy a légitimé Louis-César, il l'a esgalement fait abbé de Saint-Denis et de Saint-Germain-des-Prés pour le rapprocher de Dieu. En 1675, le comte de Vexin estoit sy mal que l'on a craint qu'il ne trespasse.

Je veillois mon enfant avec ma soeur Madame de Thianges. Mesme la Reyne est venue prendre des nouvelles de mon fils, ce qui m'a beaucoup touchée. Hélas, cette première peur ne devoit pas estre la dernière. En 1683, Louis-César rendit l'asme. J'estois à ses costés ainsy que ma soeur aisnée. Ce fut un moment bien douloureux d'autant que moins de deux années auparavant, j'avois perdu une fille, Louise. La mort du comte de Vexin est sans doute celle qui m'a le plus affectée bien que c'estoit un enfant que je m'attendois tous les jours à perdre depuis qu'il estoit né à cause d'une santé trop délicate.

Lorsque je revis Louis-Antoine, il avoit quatorze ans. Sachez qu'il se conduit tousjours en fils aimant, je n'ay aucun doutes sur ses intentions. Il n'a point choisi de vivre loin de moy mais y a esté contraint par le marquis de Montespan.

Mes amitiés à vous,

Athénaïs

Ma très chère Athénaïs,

Encore une fois, permettez-moi de vous remercier de la rapidité de vos réponses. Il me fait tant plaisir de pouvoir correspondre avec vous, qui me fascinez tant. J'espère encore une fois que mes questions au sujet de vos enfants ne vous causent point trop de chagrin.

Parlez-moi un peu de leur gouvernante. D'après ce que j'ai pu lire sur elle, c'est une personne que je n'aurais point appréciée car, même si selon vous elle sait faire preuve d'esprit, moi je la trouve bien hypocrite sur beaucoup de choses. Par exemple le fait qu'elle se fasse passer pour une grenouille de bénitier sans pareil alors que dans sa jeunesse elle était huguenote et qu'elle ne fut pas facile à convertir; d'autre part j'ai pu lire qu'il lui arrivait de vous faire des reproches en rapport direct ou indirect avec votre fonction de favorite! mais qui est-elle pour vous juger? N'a-t-elle pas eu pour amant le marquis de Villarceaux, que l'on disait être assez libertin? J'ai également pu lire que lorsqu'il s'agissait de soigner vos enfants souffrants, comme le Duc du Maine, elle n'accomplissait pas toujours les recommandations des médecins soit parce qu'elle les trouvait trop difficiles à supporter pour les enfants soit parce qu'elle ne les appréciait guère. Mais lui demande-t-on son avis? Elle était payée pour obéir et veiller à leur santé, non pas pour donner son avis. Je pense que je n'aurais pas eu tant de patience que vous avec elle sur certains points... et je l'ai trouvée bien impertinente à votre égard. Ma pauvre marquise, comme il a dû être difficile pour vous de vous sentir trahie par celle que vous pensiez être votre amie! Vous savez, j'ai presque vécu la même chose, mais bien sûr pas tout à fait de la même manière: une demoiselle de mon âge, qui se disait être ma meilleure amie depuis huit années m'a soudainement laissée tomber et uniquement parce qu'en ce moment je traverse une période difficile dans laquelle je n'ai pas un moral très optimiste. Rendez-vous compte? Ne doit-on apprécier ses amis que parce qu'ils vont bien? Ne doit-on pas au contraire les soutenir et les aimer d'autant plus s'ils vont mal? Bref, je ne m'attarde pas sur le sujet de peur de vous ennuyer. Sachez que vous avez de moi le plus profond respect, et que je rêverais de vous rencontrer.

Recevez l'expression de mes amitiés les plus sincères.

Jenny de Crescenzo

Bien chère Jenny,

Tout d'abord, sachez que vos lettres agrémentent mes journées. Il ne s'en passe point une sans que l'on m'apporte des nouvelles de vostre part.

Ainsy, vous désirez que j'esvoque celle qui fut la gouvernante de mes enfans. C'est sur les conseils de ma soeur que j'ay pris à mon service Madame Scarron dont elle m'avoit dit que c'estoit une personne de confiance, discrète et aimant les enfans. Je n'eus qu'à me louer d'elle jusqu'à son installation à la cour une fois mes enfans reconnus. En effet, Françoise se permettoit de contredire les conseils des médecins et jugeoit souvent que j'avois point la manière de faire avec mes enfans. Je les voyois si peu que sitôt que je m'entourois d'eux, je ne pouvois m'empecher de leurs passer tous leurs caprices, ce qui desplaisoit fort à leur gouvernante. Plus d'une fois, mes enfans furent un sujet de discorde et de conflit. Une fois que Sa Majesté fit de Françoise une marquise, celle-ci s'est prise pour son esgale. Elle a beau estre titrée, elle n'a point de sang noble contrairement à moy, une Rochechouart dont les racines sont aussy anciennes que celles du Roy.

Dés lors, Françoise s'hésitoit pas à donner à Louis des explications arrangées à sa manière et à son avantage sur nos mésententes.  Elle se concidéroit comme la véritable mère des enfans qu'elle avoit à charge. Françoise condamna fort qu'asprès ma séparation d'avec Sa Majesté en 1675, nous ayons repris nostre liaison malgré nos promesses faites à l'Église. De ce fait, elle me fit des remontrances ainsy qu'au Roy et refusa de prendre soin des enfans qui naquirent après cela.

Malgré cela, je n'oublie point les moments de bonheur et d'amitiés que Françoise et moy avons eu ensemble.

Je suys bien désolée de ce qui vous arrive chère amie mais sachez que vous ne m'ennuyez point du tout.

À bientost,

Athénaïs

Bien chère Athénaïs,

Vous me voyez ravie que mes missives vous fassent plaisir. Moi-même je suis extrêmement heureuse de pouvoir correspondre avec vous et que mes valets du courrier (nous les appelons des facteurs) me donnent régulièrement de vos nouvelles.

Je vous remercie d'avoir répondu si promptement à mes questions concernant Mme Scarron. Je trouve son attitude méprisable, quand elle a refusé de s'occuper des enfants nés suite à vos retrouvailles avec sa Majesté après 1675. On voit là la jalousie dont elle faisait preuve. Il ne fait aucun doute qu'à cette époque déjà elle convoitait votre place. Il n'aurait fait grand plaisir d'avoir été là à cette époque afin de pouvoir vous aider.

Me permettez-vous une question, sans aucun rapport avec vos enfants ni votre gouvernante cette fois-ci... Je voudrais vous parler de l'affaire des poisons. Certes je sais très bien que toutes les accusations contre vous sont infondées et que vous n'avez jamais cherché à empoisonner Sa Majesté (bien stupides sont les personnes qui y croient, quel intérêt auriez-vous eu à faire cela!)... je souhaiterais savoir, si vous acceptez de m'en parler, s'il est vrai que vous avez eu recours à des philtres d'amour dans l'espoir de garder Louis pour vous seule? J'ai lu qu'il s'agissait en fait de poudres que l'on pouvait déverser dans les boissons ou la nourriture. Je suis assez curieuse à ce sujet, car je sais que passionnée comme vous l'étiez, vous avez sûrement dû être prête à beaucoup de choses pour conserver son amour.

En ce qui concerne les messes noires, j'ai lu également que vous ne vous étiez contentée que de les «financer», c'est à dire simplement payer pour qu'on les fasse pour vous, sans pour autant savoir ce qu'il s'y passait (car je sais que jamais vous n'auriez toléré le sacrifice d'enfants)...

Pourriez-vous donc m'éclairer sur ce point et me dire si l'auteur de l'ouvrage que j'ai lu s'est trompé ou s'il dit vrai?  Pardonnez-moi de vous parler de cela, je pense que vous n'aimez guère trop aborder le sujet, mais je voudrais tellement savoir ce qu'il en est. Sachez que je vous estime beaucoup et vous respecte au plus haut point.

Recevez mes sincères amitiés, et si je puis me permettre, je vous embrasse.

Jenny

Chère Mademoiselle,

Ce qu'on a nommé l'Affaire des Poisons m'a esclaboussée grandement. Il est difficile pour moy de revenir sur cette période de ma vie où j'ay esté accusée sur simples dires de sorcières et empoisonneuses qui auroient vendu leur asme pour eschapper au buscher. J'ay desja evoqué la question dans plusieurs lettres que vous pouvez consulter. Je puis cependant vous dire que jamais je n'ay esté impliquée dans aucune messe noire, ni directement, ni indirectement. Je n'ay jamais participé à une telle atrocité ni financé ou demandé une telle chose.

J'aimerais laisser derrière moy cette période de ma vie mais il est bien évident qu'elle a laissé trop de traces pour que l'histoire l'oublie et je sçais qu'au delà de ma mort, l'Affaire des Poisons me poursuivra dans la mémoire de tous et que l'on me jugera par rapport à cela.

À mon tour je vous embrasse et attends de vos nouvelles,

Athénaïs

Ma chère amie,

Ne vous en faites pas, j'ai déjà lu toutes vos correspondances sur Dialogus avant de vous poser la question. Je sais très bien que l'affaire des poisons, en ce qui vous concerne, n'est qu'un tissu de mensonge. Je sais pertinemment que vous êtes loin d'être une personne cruelle et sans coeur au point de souhaiter la mort des autres.

Ma question portait en réalité sur les philtres que, dit-on, vous auriez donné au roi afin qu'il n'aimât et ne regardât que vous.

Ne vous en faites pas en ce qui concerne l'affaire des poisons, je tâche toujours de vous disculper quand j'en entends parler. Par exemple cette année en cours de culture générale où il était question de votre époque, comme ma professeure semblait assez dénuée d'information, j'ai un peu parlé de Louis XIV ainsi que de vous, et ma professeure s'est empressée de parler de l'affaire des poisons en citant votre nom. Je lui ai alors démontré qu'elle faisait fausse route, ainsi, elle et toute ma classe ont désormais compris que vous n'y étiez pour rien.

Ma chère marquise, je m'inquiète que vous n'ayez point reçu ma réponse à votre missive suite à mon sujet sur votre époque... car je ne voudrais pas détonner du sujet ici en vous posant des questions qui n'ont rien à voir avec le titre initial.

Sachez que vous avez tout mon respect et mon amitié, chère Athénais.

Je vous embrasse et vous souhaite une très bonne journée.

Jenny

Chère Jenny,

Je vous remercie de donner foy à ce que je délivre sur ma personne . Je n'ay eu aucun commerce de quelque sorte que ce fust avec des sorcières ou empoisonneuses. C'est une bien délicate attention de vostre part que de faire part de vos convictions à vostre entourage.

Bien à vous,

Athenaïs