Alix
écrit à

   


Marquise de Montespan

     
   

Vos amours

    Chère Madame,

C'est un grand plaisir de correspondre avec vous; je vous remercie pour les informations que vous m'avez données sur vos enfants. Mais pourquoi avez-vous permis au marquis d'emmener avec lui vos enfants légitimes? N'avez-vous pas tenté de les retrouver, ou au moins de les voir régulièrement? C'est affreux que votre fillette soit morte sans vous revoir. Je crois que vous auriez pu les reprendre; puisque vous étiez la maîtresse du Roi, il vous aurait assurément aidée.

Je vais vous poser des questions assez indiscrètes, j'espère que je ne vous offenserai pas. Vous avez toujours été très admirée pour votre grande beauté et votre fameux esprit; je veux savoir si vous avez eu d'autres hommes dans votre vie, à part votre mari et le Roi. En ce qui concerne votre mari, l'avez-vous jamais aimé, ou était-ce un mariage de raison? Pourquoi ce mariage n'a-t-il pas fonctionné? Etait-ce seulement à cause du roi, ou la mésentente était-elle plus profonde? Le marquis a-t-il refait sa vie après votre séparation? J'ai lu qu’après votre départ de la Cour vous avez écrit au marquis pour lui demander pardon et pour lui proposer une réconciliation, mais qu'il n'a rien voulu savoir de vous. Est-ce vrai? Quant au Roi, l'auriez-vous aimé s'il n’avait pas été le roi; c'est-à-dire, avez-vous aimé l'homme ou sa position? Je pense que lui et Mme de Maintenon ont eu un comportement abject en ce qui vous concerne. Enfin, je voudrais savoir quels sont vos sentiments actuels envers M. de Montespan et le Roi, et si vous regrettez quelque chose. Je vous prie de me pardonner si j'ai été trop indiscrète.

Sincèrement vôtre, Alix



Madame,

A nostre epoque, le mari a hélas tous droits sur son espouse et sur ses enfans. Je n'ay point eu le choix lorsque Henry emmena dans son exil mon cher Louis Antoine. Quant à ma fille, depuis qu'elle avoit 3 ans, nous l'avions envoyée chez ma belle-mère pour qu'elle y fît son éducation religieuse. J'estois alors bien loin de me douter que je ne la reverrois jamais. Le Roy luy mesme ne pouvoit rien à cette situation. Louis ne pouvoit enlever à Monsieur de Montespan ses droits sur Marie Chritine et Louis Antoine. Le Roy craignit bien que mon espoux reconnust les enfans que je donnois à mon royal amant. Il en avoit tous les droits. Je fus peinés de perdre Marie Christine qui estoit encore fort jeune à l'heure de sa mort mais je ne l'avois connus que lorsqu'elle estoit un bébé. Les decés de Mademoiselle de Nantes et du comte de Vexin me firent davantage souffrir.

Comme je l'ay desja dit dans une autre missive, il y eut avant le marquis de Montespan, Louis Alexandre de Noirmoutiers. Le marquis de Noirmoitiers estoit le frère de la comtesse de Chalais que je rencontrois souvent à la cour. Louis Alexandre fut le premier homme dont je fus amoureuse. Après son dramatique despart forcé pour l'Espagne, je me consolois dans les bras de son ami Henry de Montespan qui le pleuroit aussy. Ce fut pas un mariage de raison mais je reconnois aujourd'hui qu'il fut précipité. J'épousay le marquis de Montespan un an après le départ de Louis Alexandre. Peu de tems après nostre union, je m'aperçus que mon mari se ruinoit dans le jeu et devenoit souvent de meschante humeur avec moy. J'ay très vite regretté ce mariage que mon père m'avoit fortement desconseillé. Si j'ay aimé le marquis de Noirmoitiers qui n'estoit qu'un simple particulier, pourquoi n'aurais-je point aimé le Roy d'un mesme amour ? Il est vray que le fait qu'il fust le souverain de France estoit un avantage mais je fus pas une interessée comme le furent tant d'autres. Il est vray que ma relation avec Louis le quatorzième précipita la fin de mon mariage mais cela estoit inevitable et juste une question de tems. Après plusieurs scandales qu'il fit dans Paris, mon espoux se retira sur ses terres où il recommença ses conduites deplorables. Il fit courir le bruit que j'estois morte. On murmure que plus d'une fois, il tenta d'enlever une jeune fille à sa famille pour l'espouser!

Asprès m'estre retirée de la cour, j'ay effectivement escrit au marquis de Montespan où je lui faisois part de mon entière soumission à lui. Je ne lui demandois rien mais j'estois prête à lui revenir s'il le vouloit. Il n'en fut rien. Je ne revis jamais Henry. Lorsqu'il mourut le premier jour de décembre 1701, je fus surprise de descouvrir le contenu de son testament dans lequel il disoit m'aimer tousjours. Aujourd'hui encore, je regrette d'avoir fait un mauvais mariage qui causa bien du chagrin autour de moy.

Mes amitiés,

Françoise de Montespan