Alexandre
écrit à

   


Marquise de Montespan

     
   

Très grande dame

    Bonjour Madame la Marquise. Puis-je vous appeler Madame la Duchesse, comme le Roi vous a donné ce titre?

Sachez tout d'abord que je vous admire, et le mot est encore trop faible. Vous étiez la véritable fée enchanteresse de Versailles, jamais plus le Palais ne connaîtra autant de faste que lorsque vous y avez régné. La beauté d'un ange, l'esprit vif, et un humour piquant... Une Déesse telle que vous surnommait Sa Majesté!

Mais, justement aimiez-vous réellement Louis XIV? Éprouviez-vous de l'affection pour les enfants que vous aviez eus de lui? Si oui, aviez-vous un enfant préféré? Étiez-vous pleinement heureuse?

Madame De la Vallière en a vu de toutes les couleurs avec vous -c'est en tout cas ce qui se raconte! Mais je ne vous en fais pas un reproche, attendu qu'il fallait qu'elle soit vraiment dégoûtée de la cour, pour disparaître!

Vivre parmi le cour royale n'était-il pas trop ennuyeux? Quelle opinion avez-vous de votre fille la Duchesse de Bourbon? Excusez-moi de vous importuner avec toutes ces questions, mais je suis curieux de nature, et comme je suis l'un de vos lointain descendants -par mesdames les Duchesses de Bourbon et d'Orléans, ainsi que par le Comte de Toulouse- je le suis encore plus! Ma soeur a hérité de vos grandes qualités: la beauté d'un ange, l'esprit vif, et un humour piquant... Elle aussi vous admire.

Prenez le temps de me répondre s'il vous plaît, même si je sais que vous êtes fort occupée!

Alexandre D.



Cher Alexandre,

C'est tousjours avec une grande joie et une profonde émotion que je responds à des personnes de ma famille. Tout d'abord, je vous remercie pour toutes les gentillesses à mon sujet. Je vous dirais ensuite que je n'ay jamais ésté faite Duchesse. J'ay acquis les honneurs du tabouret et les privilèges dont jouissent ces dames mais cela, je le devois à ma charge de dame d'honneur de la maison de la Reyne. Je ne fus jamais que Marquise.

Il va sans dire que j'ay aimé Louis le quatorzième à l'inverse de certaines uniquement attirées par les faveurs dont peut jouir une maîtresse royale... Je vous citerai à titre d' exemples Mesdames de Ludres et de Soubise! Si estre maîtresse en titre m'a apporté beaucoup de privilèges, il y avoit esgalement des sentiments envers le Roy. Si je n'avois voulu que devenir la favorite de Louis, je n'aurois point supplié mon époux de m' emmener sur ses terres afin d'échapper aux regards de Sa Majesté! Louis et moy avons vécu une forte passion.

Quoiqu'on puisse dire et mesme si je ne me suys point occupé de mes enfans autant que je l'aurois souhaité, j'aimois tous ceux que j'eus du Roy. Je vous dirais que j'ay une affection toute particulière pour Louise Françoise à ce jour duchesse de Bourbon ainsy que pour le comte de Toulouse.

Peut-on vraiment estre heureuse lorsque chaque jour il faut déjouer les intrigues à la Cour? Je puis seulement vous dire que ma vie là bas fut agréable, mais c'est un monde où chaque jour est un nouveau combat pour garder ce que l'on y a acquis!

Vous souhaitez savoir ce que je pense de ma fille la Duchesse de Bourbon -de qui, à ce que j'ay compris vous descendez- et bien je vous dirais que j'ay beaucoup d'admiration pour elle: dés son plus jeune asge elle a su briller à la cour faisant la fierté de son père et la mienne. Louise Françoise a conquis bien des gens grâce à son grand esprit, héritage des Mortemart. Louis luy a fait faire un très beau mariage en luy faisant espouser le du d'Enghien, petit-fils du Grand Condé.

Toutes mes pensées vont vers vous ainsy que vers votre chère soeur.

N'hésitez point à m'escrire de nouveau,

Françoise Athénaïs de Rochechouart de Mortemart
Marquise de Montespan



Bonsoir Madame la Marquise,

Mille fois mercis pour toutes vos précisions, c'est vraiment très gentil de votre part! Si vous saviez comme je vous aime, et vous admire...

Et le prénom Athénaïs est superbe! Si Dieu me fait la grâce d'avoir une fille, elle portera ce prénom. À propos de généalogie, je voulais vous demander quels sont vos rapports avec vos parents, ainsi qu'avec Madame De Thianges votre soeur.

Mes frère, ma soeur et moi sommes également des descendants du Comte De Toulouse, un vaillant soldat, ainsi que de la Duchesse d'Orléans, deux autres de vos enfants! Donc, nous descendons des trois enfants les plus dignes de vous. Quel honneur, que de compter une aïeule aussi fantastique que vous! Madame de Ludres, si j'en crois certaines rumeurs, a perdue toute ses dents le jour où elle accoucha, le Roi depuis ce jour lui tourne le dos. Est-ce vrai? Si tel est le cas elle n'aurait eu que ce qu'elle méritait!

Quant à Madame De Soubise, elle est à présent entièrement oubliée. L'histoire ne retient que les noms Mesdames de Lavallière, de Maintenon, et le vôtre. La Vallière ne compte pas, elle était trop naïve! En revanche, vous étiez la véritable Reine de Versailles, par la beauté, l'esprit dont vous avez hérité des Mortemart, et un sens inné de la perfection!

Vous étiez accusée injustement (dans l'affaire des poisons) par cette peste de La Voisin et par des gens envieux, et cupides. Le Roi lavera votre honneur en brûlant La Voisin, et en faisant emprisonner vos accusateurs. Mais, hélas, il vous délaissera pour la Maintenon. La Maintenon, ex-veuve Scarron voici une personne que je ne peux souffrir: froide, calculatrice, orgueilleuse, hypocrite... Que pensez-vous d'elle?

Passez une agréable soirée Madame. Serait-ce une erreur dans le protocole de l'étiquette si je me permettais de vous embrasser?

Alexandre



Cher Alexandre,

Depuis que j'ay quitté la cour, il n'y a plus d'étiquette à suivre et quand bien mesme ce seroit le cas, je ne m'opposerois point à ce qu'un membre de ma famille m'embrassast... Permettez-vous donc de le faire. Je vous remercie encore pour tous les éloges faits sur ma personne. Vous devez sans doute sçavoir qu'Athénaïs n'est point mon prénom de baptême mais que c'est moy qui l'ay adopté vers l'age de 20 ans.

Vous trouverez des renseignements sur mes relations avec mes parents et ma soeur dans une de mes correspondances «vos parents». S'il vous faut plus de précisions, je vous les apporteray.

La Voisin ne fut pas la seule sorcière à citer mon nom dans cette sordide affaire des poisons. Toutes espéroient avoir la vie sauve si elles livroient quelques noms importans. Je ne doute point qu'il s'agisse là d'une machination pour me faire tomber et ne serois pas étonnée si Mademoiselle des Oeillets avoit trempé dans cette faire, toute jalouse qu'elle estoit.

Si après cette affaire, la faveur de Madame de Maintenon ne faisoit plus aucun doute, il y avoit desja quelque temps que j'avois noté bien des attentions de la part du Roy pour elle. Que vous dire de plus sur cette personne que je n'ay point encore dit? Seulement que Françoise sut estre mon amie dans les premiers tems, qu'elle a pris soin de mes enfans. Pourtant lorsqu'elle refusa de prendre soin de Mademoiselle de Blois et du comte de Toulouse, il estoit clair qu'elle condamnoit ma liaison avec Louis. Alors que jusque là, Françoise m'avoit soutenue et rassurée contre mes rivales, je trouvois en elle dés l'année 1676 non plus une alliée mais une personne qui vouloit détourner le Roy de moy puis qui chercha à prendre ma place et à entrainer ma disgrâce.

Je suis bien consciente des malheurs qui ont jadis frappé Madame de Maintenon mais je ne puis m'empescher de la considérer comme une ingrate.

Isabelle de Ludres n'eut jamais d'enfant bien qu'elle eust fait courir le bruit qu'elle estoit grosse de Sa Majesté. En revanche, Madame de Soubise a bien perdu quelques dents lors d'un accouchement en 1678 il me semble. Cette perte a causé des désagréments à son visage et a refroidi les derniers regards de Louis sur elle.

Vous respondre reste un plaisir,

À mon tour, je vous embrasse ainsi que vos frères et soeurs.

Athénaïs de Rochechouart de Mortemart



Bonsoir Madame la Marquise,

En effet, j'ai lu à votre sujet que c'est bien vous qui aviez choisi le nom d'Athénaïs, et vous aviez raison, quel beau nom! Vous l'aviez pris, je crois, lorsque que vous fréquentiez les salons littéraires, est-ce vrai? L'aviez-vous pris en hommage à la déesse Athéna?

En tout cas, ce nom passera à la postérité, et il suffira de murmurer le prénom d'Athénaïs pour songer immédiatement à vous! La fée de Versailles! Le Roi vous présentait comme le plus beau joyau de la couronne, et Dieu sait qu'il avait raison, il recevait même les ambassadeurs étrangers en siégeant à vos côtés, tellement il était fier de votre amour, et je le comprends tout à fait!

Qu'est-ce que je donnerais pour vous voir rien qu'un fois!

La Maintenon était une véritable arriviste sous ses airs de dévote, je n'arrive pas à comprendre Sa Majesté Louis XIV de lui avoir trouvé quelque charme! Alors une idée subite me vient en tête, ne vous moquez point de moi s'il vous plaît Madame, mais qui sait si ce n'est point la Veuve Scarron qui a envoûté le Roi! Car elle n'avait décidément rien d'attirant!

Ah cette La Voisin a bien mérité son sort! Mentir comme cela, et la demoiselle Des Oeillets ne valait guère mieux!

Il parait que Madame De Ludres se serait carrément prise pour une Sultane, quelle folie! La Soubise a été sans doute punie d'avoir profité du Roi!

Que pensez-vous de la Reine Marie-Thérése? Ainsi que de Monsieur (Philippe d'Orléans) et de sa seconde épouse?

Je consulterai tout à l'heure les messages ayant trait à vos parents!

Passez une agréable soirée, Madame la Marquise.

Mille fois merci pour toutes ces gentillesses, ainsi que pour toutes vos précisions.

Je vous embrasse du fond du coeur.

Alexandre D.



Cher Alexandre,

Vous devez sçavoir qu'il estoit souvent question de romans dans les salons parisiens et que les dames s'amusoient à s'attribuer un prénom par fantaisie. Pour l'exemple, Madame de Scudery avoit escrit des romans sur Julie d'Angennes qu'elle nommoit Arthenice. Ce prenom est resté à l'incomparable fille du marquis de Rambouillet.

Concernant mon prenom, c'est effectivement en reference à la déesse Athena et peut estre également à cause d'Artemis que je l'ay choisi. Nous vivons à une epoque où la mythologie grecque influence beaucoup la littérature et le theatre. Je pris donc le prénom d'Athenaïste que je ne devois point garder mais il me plut si bien que je décidois qu'on ne m'appellast plus que par ce dernier. Athenaïste est d'ailleurs devenu très vite Athenaïs, forme du prénom littéralement plus agréable. Depuis, le prénom d'Athenaïs a plus ou moins porté ombrage à mon prenom de baptesme que je trouvois trop commun.

Madame de Ludres s'est trop vite prise pour ce qu'elle n'estoit pas. Elle dut quitter sa charge de dame d'honneur de Madame en 1678 et entra au couvent de la Vistation Sainte-Marie sans que Louis la regrettast.

Je fus tout d'abord très proche de la Reyne qui avoit bien du mal à trouver sa place dans un pays dont elle ignoroit tout à commencer par la langue. Estant sa dame d'honneur, je m'efforçois de luy apprendre quelques expression en français. Je fus egalement presente lorsqu'elle pleuroit la perte d'un de ses enfans ou la présence de Mademoiselle de la Vallière. Comment aurois-je pu deviner que c'est moy qui plus tard la feroit pleurer? Il est vrai que je n'ay point tousjours esté très tendre avec elle mais la Reyne n'apportoit que deceptions à Louis et n'a jamais défendu ni assuré sa place de souveraine, préférant s'enfermer dans ses appartemens avec ses suivantes espagnoles et ses nains. Paraître en public luy faisoit horreur.

Je comptois d'abord parmi les amis de Monsieur avant de connoistre le Roy. Je luy doy ma place de dame d'honneur de la Reyne ainsy qu'une protection contre mon espoux qui soudainement avoit décidé de me ramener sur ses terres bien aprés -et trop tard- que je luy eus demandé de le faire. Le duc d'Orléans a intercédé en ma faveur en luy demandant de me laisser à la cour où mon absence seroit pour luy un désagrément. J'ay tousjours eu beacoup d'estime pour ce prince.

Sa seconde espouse Charlotte de Bavière ne m'a jamais porté dans son coeur, quoiqu'elle destestast encore davantage Madame de Maintenon. Le plus dur pour elle fut le mariage de son fils le duc de Chartres avec ma fille Mademoiselle de Blois en 1692. Madame a en effet en horreur les princes et princesses legitimés à l'exception peut estre du comte de Toulouse qui n'a jamais causé de tort à personne et se montre aimable avec tout le monde. Il fut un temps où le Roy songeoit à unir le duc du Maine à sa fille unique, Mademoiselle de Chartres, ce qui rendoit malade la princesse Palatine que l'on entendoit crier dans tout le palais m'a-t-on dit!

Bien à vous,

Athenaïs



Bonsoir Madame la Marquise,

Je ne sais comment vous remercier de m'avoir éclairé à ce point! Du fond du coeur, merci!

Vous ne pouvez pas savoir l'émotion que je ressens, d'avoir le merveilleux privilège de correspondre avec vous!

Mais c'est vous qui auriez dû vous appeler l'incomparable Athénaïs, et point madame de Rambouillet! Votre personne est incomparable, vous êtes le véritable diamant de la couronne!

Sachez que tous les éloges que je vous fais sont sincères, d'ailleurs moi et ma soeur (mon frère est encore trop jeune pour vous connaître, en effet, il n'a même pas dix ans!) sommes vos plus grands admirateurs!

Est-il vrai que vous aviez un perroquet que vous aviez éduqué à surnommer le confesseur du Roi (le père Lachaise) «Lachaise percée»?

Votre gendre le duc de Chartres va devenir régent de France après le décès de Louis XIV et gouvernera le royaume jusqu'à la majorité du duc d'Anjou, arrière-petit-fils de Sa Majesté! (fils du duc de Bourgogne)

Votre fille la duchesse d'Orléans sera donc l'une des personnes les plus puissantes du royaume! Certes leur union ne sera point heureuse, mais, votre fille saura très judicieusement marier ses filles! Il est vrai qu'elle a de qui tenir! Et l'un de leurs descendants (donc à vous aussi) deviendra même Roi de France!

Que pensez-vous de votre gendre le duc de Bourbon? Il est fort dommage que la Princesse Palatine se soit à ce point cabrée vis-à-vis des décisions royales! Elle était injuste!

Mais, d'un autre côté elle s'opposera de façon virulente à la Maintenon, et croyez-moi la veuve Scarron en aura pour son grade! Quel dommage qu'elle ne fût point votre alliée!

Ah le merveilleux temps des salons littéraires, cela devait être merveilleux surtout avec votre présence...

Estimiez-vous Jean de La Fontaine, Molière, Racine et Lully? Est-il vrai que vous étiez invitée avec la cour royale par le prince de Condé au Château de Chantilly? Il y organisa parait-il une fête mémorable, l'était-elle? vous y étiez-vous divertie? Les festivités ont été endeuillées par le suicide du maître d'hôtel du Prince, Fritz Karl VATEL, le saviez-vous?

Bien le bonsoir Madame la Marquise.

Je vous embrasse tendrement.

Alexandre D.



Cher Alexandre,

Je constate que chaque jour vous me donnez de vos nouvelles, cela me touche ainsy que tous vos complimens sincères à mon egard qui me font quelque peu rougir!

En effet, je me souviens de ce perroquet si hors du commun que je possedois à la cour, c'estoit une beste magnifique qui avoit le don d'amuser Sa Majesté en se moquant de son confesseur pour qui je n'avois pas beaucoup d'amitiés et qui me le rendoit bien. En revanche, il estoit très proche de Madame de Maintenon. Il avoit fini par trouver en elle une alliée pour remettre le Roy dans le chemin de Dieu!

J'ay fait plus qu'estimer les grands talens artistiques de nostre epoque, je les ay soutenus et j'ay appuyé leurs demandes auprés du Roy. Tous ceux que vous avez cités ont esté mes protégés.

Concernant les festes de 1671 à Chantilly, elles furent effectivement endeuillées par la mort de François Vatel qui mit fin à ses jours peu avant l'arrivée de la cour. Ces festivités marquoient le retour en grâce du Grand Condé et furent appréciées par tous.

Mademoiselle de Nantes a fait un très beau mariage avec le prince de Condé mais cette union fut loin d'estre heureuse. Louis III de Bourbon est un homme à scandales qui fréquente des hôtels peu recommandables pour un gentilhommes où de pauvres filles vendent leur corps pour quelques pièces. Le prince de Condé a donné bien du souci à ma chère Louise Françoise qui a rempli son devoir vis-à-vis de luy en ayant mis au monde à ce jour huit enfans afin d'assurer la descendance des Bourbon-Condé.

Bien à vous,

Athénaïs



Bonsoir Madame la Marquise,

Comment vous portez-vous? Bien je l'espère! Je voulais vous demander qu'elle était la journée-type pour vous, quand vous étiez la favorite du Roi? Aviez-vous à son instar un «lever» public? Quels loisirs aviez-vous?

Passez une agréable soirée.

Je vous embrasse tendrement,

Alexandre D.



Cher Alexandre,

Je vous sçay gré de vous soucier de ma santé. Je me porte assez bien en ce moment.

Vous devez sçavoir que seul le Roy a un lever symbolique auquel la cour peut assister. Cela n'estoit point regulier par le passé, Louis a instauré cette règle une fois la cour installée au chasteau de Versailles en 1682 date à laquelle le Roy s'estoit dérourné de moy. Mais quoiqu' il en soit je n'ay jamais eu de lever public.

Lorsque j'estois maîtresse en titre, ma journée commençoit fort tost. J'appliquois tout d'abord sur mon visage plusieurs crèmes aux diverses fonctions puis je me maquillois, aidée de mes femmes de chambre. J'estois tousjours à la disposition du Roy et quand il avoit à faire, je recevois quelques amies ou je prenois des nouvelles de mes enfans.

Mes amitiés,
Athénaïs