Alix
écrit à

   


Marquise de Montespan

     
   

Le roi (2)

   

Chère Marquise,

Avez-vous revu le Roi depuis votre départ de la Cour? Correspondez-vous avec lui? Dans un livre d'Alexandre Dumas, j'ai lu que, lors du départ pour l'Espagne du Duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, votre fille la duchesse de Bourbon vous a invitée à la Cour. Lorsque le roi vous a vue, il vous a dit que vous étiez aussi belle que jadis et qu'il espérait que vous étiez heureuse. Vous lui avez répondu qu'en effet vous étiez heureuse, puisque vous aviez l'honneur de lui présenter vos hommages. Dumas affirme que ce fut votre dernière rencontre avec Louis XIV. Cette scène m'a paru touchante, mais je me demande si elle est vraie.

Dans ses Mémoires, le Duc de Saint-Simon affirme qu'après votre départ de la Cour et le remariage de Louis XIV, vous gardiez l'espoir de vous réconcilier avec le Roi, et même de l'épouser si Mme de Maintenon mourait, et que cet espoir était partagé par vos enfants, surtout par la duchesse de Bourbon et son époux. Est-ce que tout cela est vrai?

Amicalement vôtre, Alix.


Chère Alix,

Il me fait grand plaisir de recevoir de vos nouvelles. J'ay certes cessé de demeurer à la cour en 1691 mais je n'ay point renoncé à m'y rendre de tems en tems durant les quelques années qui suivirent. Lors de mes rares apparitions à Versailles, je passois le plus de tems possible avec mes enfans et tout particulièrement ma chère Louise-Françoise. Je vous avoue cependant que j'ay fini par renoncer à m'y rendre. Voir le Roy me faisoit bien souffrir et j'avois du mal à croiser la marquise de Maintenon. Voir ces deux personnes faisoit resurgir en moy bien des souvenirs souvent plus douloureux que bien heureux. Une fois que j'eus l'assurance que mes enfans estoient bien establis et ne manquoient de rien, je me retiray pour tout de bon de la cour de Versailles. Je n'y avois desja plus ma place depuis bien des années. Mais il est vray que Louis a tousjours esté fort courtois avec moy lorsqu'il me voyoit et nous causions fort bien de nos enfans.

Lorsque je quittay ce monde, le duc d'Anjou estoit encore fort jeune. Ce devoit estre un enfant d'une douzaine d'année qui estoit très apprecié à la cour pour sa gentillesse. Il est aujourd'hui Roy d'Espagne depuis l'année 1700. Bien que certains courtisans me demandèrent de revenir à la cour passer quelques moments, je refusois, estimant y avoir demeuré assez de tems.
Bien que mes enfans se doivent de rester auprés de leur père le Roy, j'ay avec eux une correspondance regulière, surtout avec ma fille la duchesse de Bourbon. Celle-ci vient d'ailleurs parfois me visiter avec sa fille Marie-Anne de Bourbon.
J'ay encore du mal à croire à ce jour le mariage du Roy et de Madame de Maintenon. Les rumeurs que vous avez ouïes à mon sujet sont infondées. Jamais je n'ay pensé une chose aussy ridicule que de me marier avec le Roy en cas de veuvage de celuy-cy. Quant à Louise-Françoise, je sçay qu'elle n'aime point Madame de Maintenon et qu'elle espère encore que Louis me rappellera à Versailles.

Mes amitiés,
Françoise de Montespan