Virginie
écrit à

   


Marquise de Montespan

     
   

La vie quotidienne

    Madame la Marquise,

Après cet inexcusable silence de ma part, je me permets de reprendre contact avec vous. Comment vous portez vous? Votre retraite à Fontevrault vous apporte-t-elle la sérénité attendue?

Très avide de connaissances sur la vie quodienne au cours des époques (je pense en effet que c'est en comprenant le mode d'organisation d'une société et le mode de vie des personnes que l'on apprend le plus sur l'Histoire et que l'on apprend la tolérance vis à vis de nos sociétés contemporaines), je voudrais si vous me le permettez vous poser quelques questions sur l'organisation notamment de vos journées :
-quelles étaient vos heures habituelles de lever et de coucher, vos occupations chronologiques de la journée, vos distractions, le nombre de vos repas et leur composition?
- étiez-vous grande épistolière à l'instar de Madame de Sévigné?
- participiez-vous directement ou indirectement à l'éducation de vos enfants? Qu'était-ce être mère à votre époque?

Merci encore, très chère Marquise, de votre infinie patience et croyez en mon entier dévouement.

Virginie



Chère Virginie,

Je vous remercie de vous enquérir de ma santé. Je me porte fort bien après une cure faite à Bourbon il y a quelques jours. Je reste encore en proie au chagrin que m'a causé la mort de ma soeur, abbesse de Fontevrault, qui nous a quittés depuis peu. Je trouve refuge dans la prière au couvent de Saint-Joseph dont je m'occupe toujours et qui me donne bien du bonheur.

Vous deviez, il me semble, vous rendre à Versailles avec votre fille. Votre voyage s'est-il bien passé?

À la cour, je me levais comme beaucoup d'autres en même tems que le Roy qui s'éveille sur le coup de huit heures et demie selon l'étiquette qu'il a instaurée. Je n'estois néanmoins pas aussi stricte avec moy mesme que Louis pouvoit l'estre avec luy sur l'heure du lever. Après une courte prière, je m'occupois à la lecture ou à la musique lorsque je n'estois point visitée. J'assistois ensuite à la messe qui commençoit à midi avec le Roy, la famille royale et tous les courtisans. Cela duroit généralement une heure. De retour de la Chapelle, le Roy mangeoit devant nous en compagnie de sa famille. À la cour, on mange énormément de viandes grasses accompagnées de sauces et de potages. Louis aime particulièrement les petits pois ainsy que la salade. Le dessert se composoit bien souvent de confitures séchées ou glacées et de fruits. Le Roy avoit demandé à avoir des poires dans ses jardins, car il prise beaucoup ce fruit. Désormais, je mange principalement de la viande maigre ou du poisson ainsy que des bouillons. Par journée, je dois faire deux ou trois repas.

L'après disner, je suivois le Roy et la cour dans les allées de Versailles. Louis estoit très fier de ses jardins et nous montroit chaque jour les modifications qu'avoient apportées les jardiniers et ouvriers. Lorsque le tems estoit mauvais, je revenois à mes occupations ou recevois mes enfans. Aujourd'hui, je visite les couvens que j'ay fondés et vois de tems à autre mes enfans. Le soir, je me présentois lorsqu'il y avoit salon chez Madame la Dauphine ou chez les filles du Roy. Louis se couchoit généralement vers les dix heures. Si dans ma jeunesse je veillois plus tard, à Versailles je m'en allois dormir egalement à cette heure cy. Aujourd'huy, je n'ai point changé cette habitude.

Madame de Sévigné estoit une dame remarquable dont j'ay desjà parlé dans un autre missive. Celle-cy ecrivoit beaucoup à sa fille en lui contant ce qui se passoit à la cour.

Je n'ai pu participer à l'éducation des enfans que j'eus de mon espoux. Bien que j'avois commencé à instruire Marie Christine qui promettoit d'estre fort intelligente, je n'ai pas pu terminer son éducation. Moy et le marquis de Montespan l'avions confiée à la mère de ce dernier quand elle eut 3 ans. Mais ma fille est décédée à l'age de 13 ans bien loin de moy. Si elle avoit vécu, j'aurois cherché à ce qu'elle fist un bon mariage. Mon fils Louis Antoine doit son éducation à Monsieur de Montespan et à sa famille puisque mon espoux me l'a enlevé lorsqu'il estoit encore bien jeune en 1668. Quand je l'ai revu, mon fils avoit un peu plus de 14 ans. Le Roy l'a tousjours apprécié et Louis Antoine est aujourd'huy marié et père de plusieurs enfants.

Madame de Maintenon se chargea de l'éducation des premiers enfans que j'ai donnés à Louis. Elle s'en occupa fort bien malgré que nous n'étions point tousjours d'accord sur la manière de les élever. En revanche, je me suis beaucoup plus investie dans l'éducation de Mademoiselle de Blois et du comte de Toulouse. Aujourd'huy, mes enfans sont adultes et vivent à la cour sous l'autorité de leur père le Roy.

Vous me posez une question très intéressante que les jeunes femmes devraient se poser plus souvent sur ce qu'est le fait d'estre mère. A nostre epoque, le role de la femme est de donner une descendance à son espoux. J'ay accompli ce devoir puisque j'ay donné à Louis Henry deux enfans très peu de tems aprés nostre mariage. Louis Antoine a eu de son espouse plusieurs fils qui poursuivent la lignée des Montespan. Avoir des enfans est un devoir et celles qui ne peuvent en avoir risquent d'estre répudiées par leur mari. Il y a ensuite les mères qui délaissent ou aiment leur enfans. Mais il est déconseillé à nostre espoque de s'attacher à ces petits êtres lorsqu'ils sont encore bébés, car la mortalité infantile est tousjours aussi forte. J'ay pour ma part beaucoup souffert de la perte des miens morts en bas age. Bien que j'ay aimé les enfans que j'eus du Roy, ce ne fut pas un plaisir pour moy que de les avoir : mon espoux avoit le droit de me les prendre comme il m'avoit desjà pris ceux qui estoient de luy et mes enfans devoient vivre cachés et loin de moy. De plus, Virginie, j'estois bien loin de me douter qu'aprés avoir eu deux enfans légitimes, je devrois encore supporter sept grossesses qui m'ont beaucoup fatiguée.

Mes amitiés,

Françoise Athénaïs de Montespan