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Marquise de Montespan

     
   

La veuve Scarron

    Madame,

Si je puis me permettre, j'aimerais connaître votre sentiment concernant l'ascension à la Cour de votre «amie madame Scarron», par la grâce de Louis, devenue marquise de Maintenon et surtout épouse Capet!

Vous, Madame, si fière de votre nom, de vos quartiers de noblesse, de votre rang! Vous, favorite en titre à la Cour du Roi-Soleil, au faîte des honneurs, devant qui la Cour et la ville s'inclinent, vous faire damer le pion par madame Scarron, cela me laisse pantois!

Pourtant votre position et votre longévité dans ce dur «métier» de Maîtresse royale vous a aguerrie! Vraiment Madame, par quel mystère Sa Majesté a-t-elle pu en arriver là? Peut-être madame Scarron a-t-elle eu l'aide de La Voisin de ses philtres et que, dans l'Affaire des Poisons, il y a certes une marquise, mais pas celle que l'on croit!

Madame, je vous prie humblement de bien vouloir m'éclairer sur ce mystère.

Très respectueusement.



Chère inconnue,

Si j'avois su lorsque j'ay fait entrer Françoise Scarron à mon service que celle-ci me feroit du tort, vous pensez bien que je ne l'aurois jamais prise pour s'occuper de mes enfans. C'est d'ailleurs la seule chose pour laquelle je luy suis reconnaissante: avoir veillé sur eux.

Cette femme, qui est probablement aujourd'huy l'espouse de Louis XIV n'estoit rien avant que je la rencontre. Son espoux le poète Scarron venoit de mourir, ne luy laissant que des dettes, et elle estoit pour ainsy dire à la rue. Le Roy ne l'aimoit guère et voulut que je la chasse à plusieurs reprises. Mais Madame Scarron estoit bonne avec mes enfans et estoit comme une amie pour moy. C'est encore moy qui poussai Louis à donner une terre à la gouvernante de mes enfans. Si j'avois su pour autant que Sa Majesté feroit de Françoise une marquise! Voilà qu'elle se retrouvoit au mesme rang que moy, sans la moindre trace de noblesse dans le sang. À partir de cette date, celle que tout le monde n'appeloit plus que la marquise de Maintenon crut que nous estions égales et qu'elle n'avoit plus aucune dette envers moy. Je ne parlerois pas ici de dettes mais plustost de reconnaissance, après tout ce que j'ay fait pour elle. Je ne m'attendois point à ce que cette femme que j'avois aidée soit envieuse de ma place de favorite, et ne se soit servie de moy que pour monter sur l'échelle sociale.

Une fois la confiance et la faveur du Roy acquises, Madame de Maintenon fit cesser les grands fêtes à la Cour ainsy que les comédies et les jeux, et par dessus tout, mit à la mode des toilettes sombres que toutes les dames s'empressèrent d'adopter. Ce n'est pas mon cas. J'ai tousjours eu horreur du noir et ai continué à affirmer mes robes aux couleurs claires. Je n'ai jamais courbé la tête devant Madame de Maintenon mais je ne la portois plus dans mon coeur. En public cependant, nous faisions mine de nous entendre pour éviter le scandale, si bien que beaucoup crurent que nous estions encore les meilleures amies du monde.

Quant à l'accuser d'avoir fréquenté La Voisin, je n'y crois pas. Surveillez d'ailleurs vos propos, très chère. N'oubliez pas que le Roy sait tout ce que ses sujets pensent de luy. Imaginez s'il apprenoit les accusations que vous portez sur sa favorite en titre!

Bien à vous,

Françoise-Athénaïs de Montespan



Madame,

Je vous remercie pour la qualité de votre réponse et le temps que vous avez consacré à celle-ci.

J'aimerais, si vous y consentez, connaître le comportement de la Cour suite à votre disgrâce. Vous qui régniez sur celle-ci, comment vit-on en dehors? Les coteries vous ont-elles suivie ou abandonnée? Gardez-vous des appuis à la Cour ? Peut-on se passer du pouvoir après l'avoir si longtemps côtoyé? Avez-vous conservé les privilèges (le tabouret...) qui vous avaient été consentis?

Votre serviteur



Cher inconnu,

Ce m'est grand plaisir que de vous respondre à nouveau. Sachez tout d'abord que j'apprécie beaucoup les personnes telles que vous, qui font preuve de politesse dans leurs missives. Pour respondre à vostre première question, lorsque vous n'avez plus la faveur du Roy, bon nombre sont ceux qui vous fuient, imitant Sa Majesté. Tous ceux qui m'entouroient jusque-là se sont détournés de moy pour se tourner vers Madame de Maintenon.

La vie à la Cour est bien différente de la vie d'ailleurs. À la Cour ce n'estoit que festes et divertissements, du moins jusqu'à ce que je tombe en disgrâce et que la Cour ne célèbre le triomphe de Françoise de Maintenon, dont on murmuroit qu'elle estoit désormais «Madame de Maintenant». Une fois qu'elle eut gagné la confiance du Roy, les comédies cessèrent d'estre jouées, les divertissement se firent de plus en plus rares et Louis n'y assista plus, laissant cette tâche au Dauphin ou à son petit-fils le Duc de Bourgogne, ainsy qu'à sa ravissante espouse la princesse de Savoie. La Cour joyeuse que j'ay connue a disparu avec ma disgrâce pour laisser place à une Cour tournée vers les dévotions que prise la Marquise de Maintenon.

On vit beaucoup plus simplement en dehors de la Cour, ce à quoi je me suis attachée. De la Cour, je n'ay conservé que mes enfans, à l'exception du duc du Maine qui ne m'a jamais portée en son coeur. Je suis tousjours très proche de ma fille Louise-Françoise, qui me visite de tems à autre, menant parfois l'une de ses filles avec elle. Louise-Françoise a longtemps cru que le Roy son père me rappeleroit à la cour. Louis-Alexandre est tousjours très présent pour moy. Quant à Françoise-Marie, ses visites ou ses lettres se font selon son humeur, mais je ne luy en veux pas car je sais qu'elle n'est point heureuse dans son mariage.

J'ay renoncé à la Cour, qui estoit d'ailleurs devenue bien ennuyeuse, de mon plein gré, pour me tourner vers Dieu. Cette vie ne me manque nullement. J'ay eu droit au tabouret lorsque Sa Majesté m'a nommée surintendante de la maison de la feue Reyne Marie-Thérèse. À sa mort en 1683, tous les privilèges que m'apportoit ma fonction ont cessé d'estre.

Bien à vous,

Françoise Athénaïs de Rochechouart de Mortemart, Marquise de Montespan