Juliette
écrit à

   


Marquise de Montespan

     
   

Des petites questions sur vous 

   

Très chère Marquise,

Il y a bien longtemps que je ne vous ai point écrit, et cela m'a beaucoup manqué. Je vous admire toujours autant, je vous ai même en portrait autour du cou. Vous êtes en quelque sorte mon porte-bonheur.

J'aimerais vous poser quelques questions, si cela ne vous dérange point. Elles ne seront pas longues, mais m'aideront à mieux vous comprendre. J'ai beau lire beaucoup d'œuvres sur vous, n'êtes vous point la mieux placée pour répondre à mes questions?

Comment était votre vie de demoiselle d'honneur à la cour, quelles étaient vos occupations auprès de madame et de la reine? Vous entendiez-vous avec elles et avec vos camarades? Lorsque vous êtes devenue favorite, comment se déroulaient vos journées? Sa majesté venait-elle vous voir souvent? Où étaient situés vos appartements à Versailles? Je sais que le dernier que vous avez habité a été celui des bains, comment était-il? Quant à l'autre, était-il en face des appartements de sa majesté?

J'ai lu que vous aimiez beaucoup jouer à la bassette et au hocca, en quoi consistaient ces jeux?

Accepteriez-vous de me parler de vos châteaux de Clagny et d'Oiron? Je regrette beaucoup que Clagny ait été détruit, j'aurais tellement aimé le visiter, comme il est possible de le faire à Versailles ou dans les Trianons. Dans un livre dédié à votre vie, il est écrit que c'était «un petit Versailles aux portes du grand», est-ce vrai? Quant à Oiron, comment était-il? Il est possible de le visiter, mais il est hélas bien loin de l'endroit où je vis. J'aimerais pouvoir suivre vos traces, du château de Lussac, où vous êtes née, jusqu'à Oiron. Ce serait un peu comme vous voir vivre.

Enfin, accepteriez-vous de me parler de votre sœur aînée, Gabrielle de Thianges, ainsi que de votre nièce, Diane de Nevers? Peu d'informations existent sur elles, et c'est fort dommage, d'autant que votre sœur était comme vous, brillante.

Je vous prie de m'excuser si mes questions vous ont causé quelque ennui, et je vous remercie d'avance, pour vos réponses futures.

Je vous souhaite une bonne journée, Madame, et espère avoir de vos nouvelles bientôt.

Bien à vous,

Juliette



Chère Juliette,
 

Je suis ravie de recevoir de vos nouvelles. J'ay desjà respondu à plusieurs de vos questions dans mes anciennes correspondances que vous pouvez consulter. Cependant, si un détail vous manque, n'hésitez point à m'en faire part. Je chercherai au fond de ma mémoire pour tenter de satisfaire votre demande.
 
Concernant ma sœur aisnée Gabrielle, nous nous entendions fort bien. Elle espousa en 1655 le marquis de Thianges qui estoit plus asgé d'une bonne dizaine d'années. Il emmena ma sœur sur ses terres où elle s'ennuyoit beaucoup. De ce fait, elle revint souvent à la cour où j'avois grand plaisir à la voir. Nos échanges furent parfois orageux car le Roy apprécioit énormément sa compagnie et je craignois que Gabrielle ne me fasse ombrage et ne devienne la maîtresse de Sa Majesté. Il est vray qu'elle avoit beaucoup de conversation et comme moy, aimoit les arts et les soutenoit.
 
Après ma disgrâce, elle demeura à la cour où elle avoit gagné l'amitié de Monseigneur le Dauphin. Les appartements octroyés à ma sœur se trouvoient d'ailleurs près de ceux du Dauphin. À la fin de sa vie, Gabrielle estoit séparée de son espoux, avec lequel elle ne s'entendoit plus.
 
Concernant ses enfans, Gabrielle en eut cinq qu'elle aima de manière différente: sa fille aisnée, Diane Gabrielle, estoit sa préférée. Née en 1656, elle espousa à l'asge de quatorze ans le duc de Nevers, Philippe Julien Mancini Mazarin, neveu du défunt cardinal de Mazarin. Une union prestigieuse qui fut heureuse avec la naissance de nombreux enfans.
 
Ma sœur eut par la suite deux autres filles: Louise-Elvide et Gabrielle. La première n'avoit hérité ni de la beauté de sa mère ni de l'esprit de Mortemart. Elle fut mariée à un duc italien qui avoit quarante années de plus qu'elle. Veuve en 1685, Louise-Elvide revint à Versailles où elle devint dame d'honneur de ma fille, Mademoiselle de Blois. Quant à la plus jeune, Gabrielle, elle entra en religion.
 
Ma sœur a esgalement eu deux fils de son espoux: le premier est mort en bas asge et Gabrielle a reporté tous ses espoirs sur son second fils, Claude-Henri Philibert de Damas. Espoirs vite déçus car ce fils ressembloit trop au marquis de Thianges et son comportement donnoit bien du souci à ma sœur. Il refusa de faire un bon mariage pour espouser une jeune bretonne qui mourut en couches avec l'enfant, quelques mois plus tard. Depuis, il s'est remarié avec Geneviève de Breval dont il n'a pas d'enfan. Ma sœur est décédée trop tôt pour pouvoir voir son fils obtenir le grade de lieutenant général des armées du Roy en 1704.
 
J'espère vous avoir renseignée comme il se doit sur ma sœur et sa descendance.
 
Mes amitiés,
 
Françoise de Rochechouart de Mortemart
Marquise de Montespan