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Marquise de Montespan

     
   

Des hommages

    Humble habitant de Boussicourt, du nom de Hardi, je vis sur les terres de l'abbaye de Corbie, la ferme de vos moines qui se trouve en contrebas du relais de la route des diligences allant de Corbie à Compiègne. Je viens de consulter des lettres d'archives tirées d'un vieux secrétaire, sans titres et sans noms des auteurs. C'est une correspondance entre un sieur demeurant au château de Versailles et au service du roi, et une dame qui commence à gérer des affaires à la campagne et n'aime point écrire mais aime lire et relire la correspondance de cet ami. Selon ce qui est écrit, cette correspondance sur deux années et six mois environ a lieu, semble-t-il «à plus de 40 ans de règne» du roi, ce qui donne à peu près 1685 ou 1687. La dame aurait «50 000 livres de rente».

Je vous joins, Dame sérénissime, une lettre du sieur et la réponse de la dame. Est-ce que cette dame, qui a une bibliothèque et son cabinet à Versailles «et qui n'a point été dévastée par les rats durant ses absences à la Cour», est de vos relations et ce seigneur aussi? Un livre datant de 1728, première édition chez Ganeau, imprimeur à Paris rue St-Jacques, qui va les éditer bientôt.

Peut-être votre connaissance pourra-t-elle me conseiller des pistes pour retrouver les noms de ces auteurs qui me fascinent et dont on aimerait s'en faire des amis?

En vous saluant,

Hardi de Boussicourt, chevalier du seigneur de Folleville, décorateur bénévole pour les fêtes médiévales du seigneur de Folleville au pays de Somme

Lettre LXXIX

« On dit », est un sot, dit-on; mais néanmoins on dit, Mademoiselle, qu'il n'y aura plus que les femmes de cinquante ans à qui il sera permis de mettre du rouge, du blanc, du fard et des mouches. Le Roi veut bien par commisération abandonner cette portion de la vie à tous les artifices des toilettes, mais il veut aussi que les grâces du bel âge paraissent dans leur naturel. Il est vrai qu'il en coûtera plus d'attention aux hommes pour se garantir des agréments de celles-ci; mais enfin, il faut bien pour le bon ordre que chacun y mette un peu du sien.

On dit encore que conformément à l'usage ancien et qui s'est toujours conservé dans beaucoup d'endroits, les hommes seront séparés des femmes dans les églises, qu'on ne se servira plus de ces quêteuses parées qui loin d'exciter à donner l'aumône ne font qu'en dégoûter les gens de bien.

On pousse, le dit-on, encore plus loin; on prétend que le Roi veut absolument supprimer les Carreaux et les sacs si ornés et l'usage ridicule de faire porter la Robe jusqu'aux pieds des autels et que son attention va jusqu'à engager tous les évêques à se réserver à eux seuls, comme quelques-uns le font déjà, d'absoudre de toutes les indécences commises à l'église, soit «causerie», soit autrement.

On dit plus, car que ne dit-on pas qu'il va être défendu d'avoir des chaises de poste à l'armée, plus de valets et de chevaux qu'il n'en sera ordonné pour le besoin, et à proportion du rang, de s'y servir de vaisselle d'argent, encore moins de robes de chambre, d'y prendre du café et des liqueurs et d'y jouer à des jeux de hasard, et d'y souffrir la moindre ivrognerie.

On ajoute à cela que le Roi pour repeupler son royaume va ordonner que tout régnicole, quel qu'il soit, se mariera à l'âge de 25 ans, s'il ne se trouve point engagé dans un autre état. Que pour faciliter les mariages, il va être défendu de ne prendre aucune dot des filles et qu'il sera permis aux jeunes gens de choisir selon leurs goûts, chacun néanmoins dans son ordre et toujours sous le bon plaisir des parents.
(...)

À Versailles, ce 15 janvier.

Réponse à la précédente:

Quoi, Monsieur, vous vous avisez de vous plaindre de mon silence et je n'ai encore reçu que deux lettres de vous, depuis que je vous ai écrit? Vous êtes bienheureux que je ne sois pas de mauvaise humeur, ami, je vous fais grâce aujourd'hui.

Je commence par répondre à vos «on dit», car le fond m'en a paru intéressant. Quoi! Monsieur, il faudra que les femmes montrent leurs extraits baptistaires (date de naissance) pour être autorisées dans leurs fantaisies et les drogues dont elles se barbouillent le visage pour en cacher l'antiquité seront précisément ce qui l'annoncera. Sait-on bien que si on les distrait du soin de cacher leur décadence, elles voudront s'ériger en femmes d'État, se mêler de religion et faire les philosophes.(...) Adieu donc les belles quêteuses, ce n'est pas grand dommage, c'est un scandale de moins. Si le Roi tient ferme, il faudra aussi, bon gré, mal gré, qu'à la fin nous soyons modestes dans nos églises, comme de bons musulmans dans leurs mosquées.(...)

Je l'ai toujours ouï dire, qu'il y a dans le monde plus d'esprit que de jugement. Les prédicateurs fleuris (prêtres) n'aident pas mal à le prouver. Que penserez-vous de celui que j'entendis il y a quelque temps dans une de nos petites villes? C'était sur la mort: j'ai vu cependant, dit-il, des gens mourir avec la même joie que d'autres vont se marier et en voulez-vous savoir la raison? C'est que ces heureux chrétiens s'étaient bien mis dans la tête qu'ils n'allaient quitter que des pécheurs, pour n'être plus en société qu'avec des Saints; car n'y ayant point de Grands en l'autre monde, il n'y a point de fierté; n'y ayant point de petits, il n'y a point de jalousie; n'y ayant point de riches, il n'y a point d'avarice; n'y ayant point de pauvres, il n'y a point de jurements; n'y ayant point d'artisans, il n'y a point d'ivrognes. Et nous mène ainsi à la condition puisqu'il n'y a point de bourses à couper au Paradis, il en chasse tous les filous! Il finit comiquement à placer ces heureux morts à la table des Saints Patriarches des Mendiants, où il assura que leurs révérences étaient bien dédommagées de la mauvaise chère que notre peu de charité leur avait fait faire ici bas.

Quand on entend de pareilles choses, comment peut-on s'empêcher de rire, malgré le respect qu'on doit avoir pour la parole de Dieu dans quelque bouche qu'elle se trouve. Adieu, Monsieur, je vous défie de n'avoir jamais rien entendu qu'on puisse moins oublier.

«de la table nous passons à une autre salle; tous les domestiques s'y rendent, ils ont la liberté de s'asseoir et dès lors tout est confondu, il n'y a plus ni maîtres, ni valets, la conversation y devient commune et générale; c'est un plaisir que d'y entendre les pots pourris qu'y débitent ces bonnes gens, les petites aventures qui leur sont arrivées et les réflexions comiques qu'ils y font pour se ridiculiser tant qu'ils peuvent les uns les autres.

Mais rien ne charme et n'étonne plus que la bonté, l'humanité, la cordialité du maître (il a 30 ans) et de la maîtresse (elle a 25 ans) et combien l'un et l'autre sont sensibles à la joie de voir leurs domestiques en pleine liberté avec eux.

Je vous avoue que dans ces moments-là, la plus brillante Cour du monde ne gagne rien à mes réflexions quand je me rappelle ce qui s'y passe et ce qui se passe ici; j'en suis si touchée et cela même me fait sentir si bien, qu'au moins, j'ai en moi la racine de quelque vertuesque, je défie toute ma dissipation de m'empêcher d'en faire fructifier quelques-unes dans mon coeur.

Mais revenons à notre assemblée. À neuf heures trois quart, on fait la prière et chacun se retire chez soi.»

À F. ce premier mars.



Monsieur de Boussicourt,

C'est avec la plus grande attention que j'ay lu votre missive. Si les dates que vous me donnez sont exactes, j'estois encore à la cour de Sa Majesté bien que n'étant plus sa favorite depuis quelques années.

Sachez Monsieur, que Sa Majesté n'aime point parler du courrier qu'elle reçoit sauf peut-être avec madame de Maintenon. Je ne puis, hélas, vous aider sur ce point. Je vous suggère cependant de vous adresser au Roy ou à la marquise de Maintenon.
 

Mes sincères salutations,


Françoise de Montespan