Aurore
écrit à

   


Marquise de Montespan

     
   

Avez-vous eu une quelconque influence sur le Roi?

    Madame de Montespan,

Comment vous portez-vous?

J'ai un travail à faire pour mes études concernant «L'influence des femmes sur Louis XIV». Ayant été une de ses maîtresses, vous avez certainement des connaissances à ce sujet. Pourriez-vous m'en dire quelques mots? Est-il vrai que Sa Majesté vous faisait partager beaucoup de ses affaires concernant le royaume? Vous demandait-il votre avis? Lui avez-vous demandé des charges ou titres pour les gens de votre entourage?

J'ai déjà parlé de la vie de la Cour avec Monsieur, Philippe d'Orléans. Il m'est très sympathique et a fait preuve d'une grande gentillesse en répondant à mes nombreuses questions. Il m'a parlé des promenades qui se faisaient à la Cour. Est-il vrai que durant ce divertissement vous occupiez le même carosse que la reine? J'ai lu ceci mais cela me semble étrange... Si cela est vrai, n'éprouviez-vous pas une sorte de honte à paraître ainsi devant la femme à laquelle vous «voliez» l'époux? Comment votre fils légitime, le duc d'Antin si je ne m'abuse, voyait-il votre liaison avec votre roi? Je crois savoir que par votre état de favorite en titre vous avez pu lui assurer une bonne situation. N'avait-il un sentiment de honte à profiter de votre liaison adultère? J'ai entendu parler d'une chinoiserie que le roi avait fait construire pour vous au Trianon... et qu'il a détruite une fois que votre faveur était passée. Pouvez-vous m'en parler? Comment avez-vous vécu l'éloignement du roi? Et maintenant à quoi occupez-vous vos journées? Avez-vous encore des relations avec la Cour?

Je vous serais reconnaissante de répondre à toute mes questions et vous prie d'accepter mes salutations,

Aurore

Mademoiselle Aurore,

C’est un sujet fort intéressant que vous avez là à traiter. Cependant, concernant les femmes qui eurent de l’influence sur Sa Majesté, je pense qu’il n’y en eu que deux: la feue reyne mère Anne d’Autriche et madame de Maintenon. Louis n’a jamais mêlé les affaires du royaume avec les sentiments et les affaires d’ordre privé. Il ne m’a point entretenue de politique, juste sur la montée en grade de certains courtisans tel le duc de Lauzun.

Les membres de ma famille ont obtenu des titres et des charges de par leur distinction ausprès de Sa Majesté. Mon père a reçu de tels honneurs en 1650 alors que je n’estois encore qu’une enfant. Je ne suys donc pour rien dans son ascension. Quant à mon frère, il fut fait duc de Vivonne en 1668. Depuis l’enfance, Louis-Victor estoit proche du Roy et cette distinction n’a encore une fois rien à voir avec moy.

Bien avant d’estre la maîtresse de Sa Majesté, je prenois place dans le mesme carrosse que la reyne Marie-Thérèse en tant que dame d’honneur. Par la suite effectivement, Louis désiroit que son espouse, mademoiselle de la Vallière et moy-mesme montions toutes trois ensemble. Bien que cela occasionnoit de la gêne, il falloit respecter la volonté du Roy.

Mon fils le duc d’Antin a passé son enfance loin de moy sur les terres de mon espoux, le marquis de Montespan. C’estoit un jeune homme de quatorze ans lorsque je le revis. Nous nous sommes tousjours bien entendus et il apprécie esgalement ses frères et sœurs, enfans que j’ay eus de Louis. En tant que mère, j’ay tousjours veillé à ce que Louis-Antoine ait une bonne situation.

C’est à partir de l’année 1670 que Louis fit ériger pour ma personne le Trianon de Porcelaine par Le Vau. Il s’agissoit d'un pavillon principal flanqué de quatre autres de taille plus petite. Ces pavillons estoient recouverts de carreaux de faïences bleus et blancs. L’intérieur estoit esgalement en faïence ou en imitation.  En 1687, sur les conseils de madame de Maintenon, le Trianon de porcelaine fut détruit. Il estoit le symbole de l’amour du roy pour moy et rappeloit les écarts de conduite passés de Louis. À sa place fut construit le Trianon de Marbre achevé en grande partie en 1688.

J’ai desjà esvoqué les derniers points de vostre courrier dans de précédentes lettres auxquelles je vous renvoie.

Mes sincères amitiés,

Françoise de Rochechouart de Mortemart
Marquise de Montespan