Manon
écrit à

   


Marquise de Montespan

     
   

À la grande Athénaïs, marquise de Montespan

    Bien le bonjour, chère marquise,

Je suis vraiment ravie de pouvoir converser avec vous, mais également désolée si je vous ai importunée. Vous êtes une femme que j'admire beaucoup pour votre esprit vif, votre humour piquant, votre orgueil, votre sens de la répartie... Un vrai modèle pour la jeune fille que je suis!

J'avais l'une ou l'autre question, dont celle concernant votre mari, le marquis de Montespan: quelle était l'ampleur de sa jalousie? Préférez-vous le roi à lui? Une autre petite question: est-ce vrai que la reine n'était point fort belle? Est-ce que vos relations avec le roi ont changé votre amitié avec mademoiselle de La Vallière?

Il me tarde de recevoir une missive de votre part!

Cordialement vôtre,

Manon


Mademoiselle Manon,

Vous me trouvez ravie de recevoir une missive de vostre part. Ne croyez point que cela m'importune, bien au contraire. Je suys flattée que vous me preniez pour exemple mais sachez que, comme bien des personnes, j'ay commis des erreurs dans ma vie et je m'en repens. J'ay parfois estée trop orgueilleuse et n'ay point su escouter les conseils de mes proches. Je suys parvenue là où je m'estois résolue de ne jamais arriver: à la place de favorite royale. J'ay critiqué mademoiselle de La Vallière du tems où elle estoit la maitresse de Sa Majesté, me promettant au fond de moy de ne jamais estre à cette place. Et pourtant, à trop fréquenter le Roy dans les appartements de mademoiselle de La Vallière, à trop apprécier sa compagnie, j'ay fini par respondre aux tendres sentiments que Sa Majesté avoit commencé à esprouver pour moy. De suite, j'ay imploré mon espoux de m'emmener sur ses terres, loin de la Cour et loin du roy. J'espérois ainsy que Sa Majesté se tourne vers une autre femme et m'oubliât le tems de mon absence. Cependant, le marquis de Montespan refusa d'accéder à ma demande et je demeurois à la Cour. Dès lors, je ne pouvois plus lutter contre mes sentiments pour le roy et je cédois, vaincue par l'amour que Louis me montroit.

Pour ma défense, je dirois que mon espoux ne me montroit plus guère son attachement. Pourtant, une fois qu'il apprit que j'estois devenue la maitresse du Roy, il se montra d'une jalousie presque maladive et poussa le ridicule et l'insolence jusqu'à forcer la porte de mes appartements en espérant me reprendre par la force! Son esclandre troubla fort la duchesse de Montausier qui se trouvoit là et dû subir les injures de mon espoux. Aussy, je fus bien soulagée lorsqu'il fut contraint de se retirer sur ses terres et de ne plus m'importuner.

La feue reyne avoit du charme mais estoit bien trop effacée au goust de Sa Majesté. Le roy avoit besoin d'une femme avec une forte personnalité en plus d'une grande beauté. Marie-Thérèse n'avoit hélas ni l'un ni l'autre et ne chercha jamais à changer.

Mes relations avec mademoiselle de La Vallière ne pouvoient demeurer intactes asprès que je fus devenue la maistresse du roy. C'est elle qui m'avoit introduite dans ses appartements lorsque Louis venoit lui rendre visite. Mademoiselle de La Vallière disoit qu'en ma compagnie, le roy ne sauroit s'ennuyer et insistoit souvent pour que je sois auprès d'elle lorsque recevoit Sa Majesté. Cette chère Louise n'a pu que se sentir trahie lorsqu'elle comprit que j'estois devenue la maitresse du roy. Cela changea bien des points dans nostre amitié et mademoiselle de La Vallière a dû beaucoup souffrir de la situation. Je suys cependant tousjours restée admirative de sa vertu et de sa bonté.

Je vous donne le bonjour,

Françoise Athénaïs de Rochechouart de Mortemart Marquise de Montespan