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Seb
écrit à

Jacques Mesrine


Relation à l'Algérie


   

Monsieur Mesrine,

On appréhende le fait que l'Algérie fut un élément «clef» de votre vie en terme de violence, d'injustice, etc. Dans un bon nombre de meurtres vous y faites plus ou moins référence: le maquereau arabe, le journaliste avec Bauer où vous lui dites «Regarde ce qu'on fait en Algérie», etc. On sent bien (inévitablement) que votre vie y fut directement liée. D'autre part vous avez «failli» vous ranger, devenir un type «rentré dans les rangs».

Ma question est la suivante: est-ce pour des raisons précises que vous avez devancé l'appel pour l'Algérie? Votre père a certainement eu une place importante dans cette motivation.

Merci de votre réponse,

Bien cordialement.


Paris, 1er novembre 1979

Bonjour,

Votre question est finalement bien embarrassante. Parler de mon père n'est pas chose aisée. Sûr, ne serait-ce qu'inconsciemment, on est toujours influencé par le modèle paternel, voire parental. Quoi que mon père ait pu faire durant la Seconde Guerre mondiale, il n'en reste pas moins mon père, et ce, même si je n'ai jamais réellement compris son attitude de soumission face à certaines choses.

L'Algérie ou autre chose, ce n'est finalement qu'un prétexte! Un prétexte à vouloir vivre autrement que comme ce qui était censé m'attendre dans la vie de tous les jours. Bien sûr, une telle expérience, ça ne peut que vous marquer, comme ça conditionne un tant soit peu notre façon de vivre. On n'était pas là-bas pour draguer, bronzer ou faire du tourisme! On savait ce qui nous y attendait et, à la finale, il a fallu une bonne dose de caractère et de force morale pour encaisser certaines situations. Toutes les expériences construisent les hommes. Celle de la guerre est singulière à ce propos. On se construit en détruisant l'autre! Joli paradoxe, non? Est-ce qu'en devançant l'appel, j'ai voulu combler ce que mon père n'avait pas fait (selon moi) en d'autres temps? Peut-être, je n'en sais rien! Je ne me suis jamais posé la question et, à vrai dire, je m'en tape! J'ai fait ce que j'ai voulu faire et c'est bien là le principal.

Oui, j'ai voulu me ranger, me remettre sur le droit chemin! J'avais trouvé un boulot où je fabriquais des maquettes d'architecture. Un boulot qui me plaisait. Malheureusement, mon patron a été obligé de licencier certains de ses employés pour raisons économiques. Cela dit, sans ce licenciement, est-ce que j'aurais tenu tout au long de ma vie? Je n'en sais rien! On n'échappe pas à son destin! Et quand bien même on se décide à y échapper, inéluctablement, ça reste toujours de l'ordre du destin.

Cordialement,

Jacques Mesrine



Merci pour votre réponse détaillée.
 
Là où je suis extrêmement d'accord avec vous, c'est qu'évidemment on n'échappe pas à son destin... Que doit-on vous souhaiter pour la suite?
 
Cordialement,
 
Sébastien


Paris, 1er novembre 1979

Cher Sébastien,

Que peut-on me souhaiter pour la suite? Hum, le commun des mortels, celui qui ne voit pas plus loin que le bout de son blair, répondrait sans aucun doute: de jolis braquages, de superbes kidnappings, de mirobolantes rançons... bref, visez un peu la panoplie!

À la finale, rien de tout cela! Loin s'en faut même! Voyez-vous, je suis fatigué de cette étiquette d'ennemi public numéro 1! J'en suis fatigué car, au risque de vous surprendre, c'est un boulot à part entière où l'on vit constamment sous pression. Je sais, vous allez me dire, il est des tas de jobs où la pression est partie prenante dans ce qui est entrepris! Vous pourriez même ajouter que j'ai choisi tout cela. Et vous auriez totalement raison. Mais il n'empêche que ça me fatigue, tout ça! Attention, je ne dis pas que je regrette tout ce qui a été ma vie -de toute façon, ça ne changerait rien- mais voilà pourquoi, sans endosser le rôle du pépère pantouflard, me retirer du milieu, vivre autre chose, ne serait pas pour me déplaire. D'ailleurs, Sylvia me tanne assez souvent avec ça! Je sais qu'elle souhaite (souhaiterait) que l'on vive une vie de couple normale. Je ne sais si ce type d'existence me conviendrait. Ce que j'en ai vécu auparavant a été pour le moins animé. Mais j'ai grandi! J'ai vieilli et, sans doute, ne serait-ce qu'inconsciemment, à la finale, me poser me procurerait d'autres sensations agréables.

Pas de méprise! Mesrine n'est pas mort! Il est toujours là! Hein!

Cordialement,

Jacques Mesrine

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