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Sukic
écrit à

Jacques Mesrine


Conditions de vie dans les QHS


   

Bonjour,

J'aimerais savoir quelles sont les conditions de vie dans les Q.H.S. et aussi quel sentiment on ressent quand on est au sommet.


Sukic


Paris, 1er novembre 1979

Bonjour,

Parler des conditions de détention de vie dans les QHS se révèle être un exercice délicat. En ce sens qu’il s’agit de défendre tout simplement la dignité humaine.

Oui, monsieur! La dignité humaine, et non de faire passer le détenu pour une victime sans appel aux yeux de l’opinion publique. J’entends par là qu’il n’y a pas de demande à ce que les prisons soient des quatre étoiles, ni même qu’on vienne nous border le soir, mais uniquement que la considération y soit présente.

Je sais, vous allez me dire que la position de bandit, voleur, gangster, comporte des risques et que les verdicts se doivent d’être acceptés comme tels. Sachez, Monsieur, que les hors-la-loi assument toujours le prix à payer. Seulement voilà, la sanction dans la sanction ne sera jamais une solution efficace. Bien au contraire, ce n’est pas en traitant le détenu comme un chien que celui-ci aura le désir d’une réinsertion sociale. Voyez-vous, la prison au sens large du terme n’a qu’un seul but: détruire l’individu qui en franchit les portes. Que des hommes s’y suicident, s’y mutilent, y crèvent de misère psychologique n’intéresse pas la société française. Au contraire, celle-ci se cache derrière ses murs afin de se donner bonne conscience. «Elle doit se suffire à elle-même» a déclaré Giscard d’Estaing. Mais quel foutage de gueule!

Les QHS sont encore une étape supplémentaire dans la destruction de l’homme. Que dis-je? Dans l’assassinat légitimé de l’individu par l’état et la société! Certains hommes ne résistent pas à la désintégration inéluctable de cet enfer. Voyez-vous, les QHS sont de véritables prisons dans la prison. Des lieux de mort latente où le silence permanent a cette capacité édifiante de vous faire perdre l’usage de la parole. L’isolement est total, renforcé par des structures architecturales vous empêchant de voir, ne serait-ce que la lumière du jour. Vous rendez-vous compte monsieur? La lumière du jour n’est plus! L’homme en perd son ombre, telle une infidèle compagne qui s’en est allée, refusant d’être esclave d’un vivant mort-né! Les QHS ruinent la pensée de l’homme, le réduisant à néant, le faisant exister si peu qu’il n’est même plus personne! Sachez monsieur, qu’en ces lieux inhumains où l’individu est rétréci à sa plus simple apparence, sa pitance est jetée sous une grille. Jetée comme un os à un chien. L’homme se doit de manger avec ses doigts, car les couverts lui sont interdits! Son courrier est lu avant de lui parvenir, enfin, lorsqu’il lui parvient et que la lettre n’est pas réduite à une boule de papier illisible! Et encore, je ne vous parle pas des mises à nu après chaque parloir où l’humiliation est le jeu préféré des matons! Je pourrais vous en parler des heures et des heures de ces horreurs! Oui monsieur, j’ai bien dit «horreur».

Je le répète, le hors-la-loi acceptera toujours sa sanction si on le respecte dans son rôle et non dans une situation de chien à abattre! Voyez-vous, un ex-condamné restera marqué à vie par de telles conditions de vie. Quoiqu’il fasse sur le chemin de la réinsertion sociale, la société est vindicative. Chassé de ses droits civiques, il restera un ex-taulard! L’homme à qui on refuse le droit de décision n’est qu’une moitié d’homme. Alors bien sûr, il se soumettra ou se révoltera… Mais en aucun cas, son incarcération destructrice ne sera constructive.

Vous comprendrez aisément, Monsieur, que vous parler de l’effet ressenti à être «au sommet» (au sommet de quoi cela dit?) serait déplacé et mal venu en regard de ce que je vous ai décrit auparavant.

Cordialement,

Jacques MESRINE




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