Interview avec Méphistophélès
par Garance Feuerbach

 

     


       

 

       

 

       

Garance Feuerbach

      L'Homme en tant que Créature divine n'est qu'un possible dans le monde des possibles, et il le sait. Seul l'Autre - nous employons ce substantif, pour ne pas vous hérisser - existe nécessairement. Dans l'ordre de la Création, l'Homme qui ne sait rien doit tout acquérir. N'ayant pas le pouvoir de reposer en lui-même, tout le pousse vers ce qui est extrinsèque à lui. Conséquemment tout le porte vers les objets (monde objectif) qui l'appellent pour qu'il prenne connaissance intégralement de ce qui l'entoure. Incidemment, l'Univers entier qui ignore ce qu'il est se présente à l'Homme, pour qu'il le rende intelligible et le délivre de son ignorance. Ainsi, l'Homme mandaté pour penser les apparences est un être qui s'élève et qui dans son élévation, exalte toute chose. Vous, Méphistophélès, obsédé par l'auto-délectation contemplative de votre intelligence, ne faites-vous pas, dans ce fameux chassé-croisé cosmique, figure non pas de trouble-fête, mais figure d'aliéné?

 

       

 

       

Méphistophélès

      Comment, vous humains, pouvez-vous arrêter sur ce qui vous échappe? Comment accepter ce qui est étranger à votre assurance si sereine d'un jour dominer l'univers? Ce qui vous intéresse ne consiste nullement à augmenter votre savoir pour le plaisir d'acquérir la connaissance, mais bien plutôt pour tenter de dominer ce qui vous domine. Ce qui vous caractérise vraiment n'est pas votre exaltation cosmique à la connaissance, votre rêve de pureté et d'élévation, mais c'est plutôt votre petitesse et votre prétention à vous croire unique et à l'image de votre créateur. Mais qui est votre créateur? Vous êtes-vous déjà vraiment interrogé sur ce concept qui pourtant, vous guide depuis toujours? Non, ce qui vous intéresse c'est de connaître afin de tout réduire à la simplification de votre image divinisée. Avouez donc que vous ne pouvez supporter qu'on vous soit supérieur? Avouez que la recherche de la connaissance n'a qu'un but ultime: la domination et la destruction de ce qui vous est inconnu? Devant l'immensité de l'univers qu'ils mettent tant d'énergie à déformer, et devant Moi, tout aussi grandiose, qui leur tend une main réparatrice, ne croyez-vous pas que les hommes font figure non pas de trouble-fête... mais figure d'aliénés?

 

       

 

       

Garance Feuerbach

      Vous êtes un ange contrarié, car vous êtes un ange déchu. Étiez-vous libre de vous rebeller (libre arbitre) ou avez-vous été utilisé, à votre insu, comme faire-valoir dans le rôle du Mal, pour que la rédemption du Christ, ait un sens?

 

       

 

       

Méphistophélès

      Contrarié parce que déchu? Et comment je vous prie? Expliquez-moi! être déchu signifie être asservi? Vous parlez avec votre 'me judéo-chrétienne. Vous parlez ainsi parce qu'asservie vous-même, vous vous complaisez dans votre prison douillette en vous refusant toute possibilité d'en sortir. Libre à vous si cela vous suffit, si vous concevez ainsi votre liberté. Vous, humains, qui prétendez avec tant de force être libres de choisir, êtes-vous bien certains d'avoir consciemment et volontairement décidé de vous soumettre à votre idée du Bien? N'avez-vous été utilisés, à votre insu, comme faire-valoir pour prouver hors de tout doute mon existence et ma supériorité? Qui sait? Sachez que le refus, la rébellion et la révolte constituent l'ultime vérité, l'unique chemin de la liberté. Et qu'il n'en existe pas d'autres. Vous avez donc le choix entre votre minable condition de mortels asservis et la mienne d'ange déchu. Quant à la rédemption de votre Christ sauveur, attendons ensemble son faste retour dans sa gloire d'amour et de vengeance si vous voulez. J'ai tout mon temps vous savez.

 

       

 

       

Garance Feuerbach

      Le Moyen Âge, période faste s'il en fut pour le démoniaque, vous doit l'appellation contrôlée «âge des ténèbres». Le bon temps, quoi! aujourd'hui, votre prestige, sans vouloir vous affliger, est un peu ébréché. Cela vous embarrasse-t-il que vous et votre personnel ayez chez nombre de nos contemporains des allures de croque-mitaines?

 

       

 

       

Méphistophélès

      Me parler d'un âge des ténèbres qui n'a rien à voir avec ma condition me laisse plutôt indifférent. Toutefois, je veux bien admettre que je ne suis pas insensible à toute cette symbolique de la représentation des ténèbres et de mon royaume, même si cela ne coïncide nullement avec la réalité. Il s'agit d'une forme d'art où votre imagination vous octroie un certain talent. Vous qui êtes une femme intelligente, madame Feuerbach, vous croyez sincèrement que je suis responsable du sort de ces milliers de «sorcières» que votre Église a sauvagement immolées sur les bûchers de l'Inquisition après les avoir souillées, torturées, violées? Vous savez très bien que seuls les représentants de votre race à l'image de leur minable Divinité sont en mesure d'accomplir de telles ignominies. Je ne suis pas comme le père de votre Dieu, capable de laisser son fils pour sa gloire et sa grandeur. Jamais je n'abandonne ceux qui m'ont choisis, soyez-en assurée. Je vous le dis et je vous le répéterai, jusqu'à la fin des temps s'il le faut, nier mon existence est inutile, cela ne vous apportera pas la félicité et ne vous soulagera d'aucuns maux dont vous souffrez.

 

       

 

       

Garance Feuerbach

      Étant, Seigneur d'une race incomparablement supérieure aux Hommes, votre exil vous condamnant à squatter parmi nous, n'est-il pas source d'un ennui incommensurable, malgré vos agitations de forcené?

 

       

 

       

Méphistophélès

      N'êtes-vous pas incommensurablement troublés, vous, humains, à l'idée que chaque jour votre quête de bien-être vous oblige à squatter sur des continents entiers les manifestations du désordre, ce désordre qui est l'embryon du Mal qui un jour aura totalement supplanté ce Bien sur lequel vous avez malencontreusement misé? Elle est tout de même merveilleuse votre petitesse, ô humains, je dirais même à la hauteur de vos ambitions. Pourtant et malgré mon aliénation et l'ennui de mon éternité que vous m'attribuez avec désinvolture, elle me fascine encore et m'amusera des siècles et des siècles. Ne vous inquiétez donc pas pour l'état de mon moral et le degré de mon aliénation.

 

       

 

       

Garance Feuerbach

      Méphistophélès, êtes-vous un incompris comme d'aucuns le prétendent?

 

       

 

       

Méphistophélès

      Quand donc comprendrez-vous que votre nombril est le centre de vos perceptions et qu'il vous faudra aller beaucoup plus loin pour saisir toute ma complexité? Vous apprendrez beaucoup de moi si vous avez le courage de me fréquenter sans continuellement chercher à me marcher sur la queue et refuser ma supériorité. Je suis que vous le vouliez ou non, Méphistophélès, l'ange qui vous accompagne dans la quête de votre ultime nuit.

 

       

 

       

Garance Feuerbach

      Les Égyptiens, les Grecs, les Romains, les hindouïstes, les jinistes, les boudhistes, les shintoïstes, les peuples d'Océanie et d'Amérique centrale ne vous ont jamais reconnu comme l'Ennemi de l'Autre. Bien sûr, quelques-uns de vos domestiques bell'tres ont papillonné ici et là; mais ils n'ont été vraisemblablement courtisés que pour servir de modèles vivants pour les artistes. En revanche votre clientèle dans le monde judéo-chrétien et l'islam a su mériter votre considération, car elle carbure au manichéisme. Pourriez-vous nous dire quelques mots sur cette situation biscornue?

 

       

 

       

Méphistophélès

      Tous ces peuples que vous me décrivez comme étant des... anges qui n'ont jamais reconnu mon existence en tant que négation du Bien, n'avez-vous pas encore compris qu'ils avaient saisi, eux, et bien avant vous, que le Mal n'est pas l'opposé du Bien mais bel et bien la manifestation la plus honorable de l'humanité face à sa condition? Que le Mal c'était eux? Je sais votre culture fort grande, madame, alors rappelez-vous les monumentales et magnifiques manifestations lyriques au moyen desquelles les Grecs célébraient ma splendeur en me personnifiant par un choeur entier qui délirait des heures et des heures en pleine transe, sous les yeux de leurs dieux en qui ils reconnaissaient l'implacable indifférence de toutes les choses bassement humaines. Ces peuples, madame, je les avais alors dans ma main et ils sont maintenant auprès de moi les plus fidèles disciples. À côté des ces peuples illuminés, vos sociétés dites contemporainement évoluées et scientifiquement modernes font preuve de grande prétention et d'une incomparable naïveté. Soyez assurée, que le jour venu, j'aurai plaisir à m'en souvenir et le croque-mitaine que je suis apparaîtra toutes griffes dehors dans le seul but de vous montrer le dernier chemin, le seul qui vous restera alors à emprunter.

 

       

 

       

Garance Feuerbach

      Ange mirifique vous êtes lié à l'Autre, déchu vous êtes garrotté à l'Homme. Cependant vous êtes ennemi des deux. Vous serait-il possible de nous rendre intelligible cette extravagante étreinte?

 

       

 

       

Méphistophélès

      Vous dites que je suis à la fois lié à Dieu et lié aux hommes, à la fois ennemi de Dieu et ennemi des hommes. Dans quel temple païen avez-vous trouvé ce chapelet d'affirmations? Sachez une fois pour toutes que je ne suis lié à personne, et encore moins par des sentiments de haine. Et que s'il me plaît de tendre la main aux plus malheureux d'entre vous, c'est dans l'espoir d'entrouvir leur esprit sur leur misérable sort, de leur donner la possibilité de s'assumer dans la rébellion et la révolte.

 

       

 

       

Garance Feuerbach

      Seigneur, vous êtes l'Esprit qui toujours nie. Si vous niez ce que vous affirmez, la plus grande de vos ruses, la plus voluptueuse ne résiderait-elle pas, dans le fait de vous nier comme Esprit qui nie... Au commencement était le verbe...?

 

       

 

       

Méphistophélès

      Pour votre gouverne, sachez que je ne nie pas ce que j'affirme mais que j'affirme ce que je nie. Cette entrevue tire à sa fin, chère madame Feuerbach. Vous avez maintenant quelques barils de bavure à répandre sur votre journal. Je regrette seulement que vous ayez g'ché une si belle occasion d'interroger un personnage de mon envergure par un flot ininterrompu de babillages répétitifs et sans grande consistance.