Interview avec l'Abbé Martin

 

     


       

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Monsieur l'Abbé, un écrivain français, dont l'oeuvre a su franchir les années, vous a présenté dans une nouvelle comme étant un homme profondément dévoué à ses fidèles, au point même de travailler avec acharnement à libérer de l'enfer toutes les âmes qui s'y seront échouées. Votre motivation la plus profonde est-elle de sauver vos fidèles ou de tenir tête au diable?

 

       

 

       

Abbé Martin

      De sauver mes fidèles, bien entendu, je me sens tellement coupable de n'avoir pas su le faire plus tôt. Tous ces Cucugnanais qui sont en enfer et qui n'en sortiront plus jamais. Voilà ce qui me tient à coeur. Je n'ai aucune envie de tenir tête au diable, pour le simple plaisir je veux dire, ce serait vraiment un péché d'orgueil.

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Et à votre avis, qu'est-ce qui explique qu'un si grand nombre de vos fidèles soient en enfer? Vous ne pouvez tout de même pas attribuer ce triste sort à votre seule maladresse! Sans doute ont-ils été influencés par une personne ou un phénomène contre lequel vos capacités de dissuasion étaient limitées...

 

       

 

       

Abbé Martin

      On dirait que vous ne croyez pas au diable, monsieur Dumontais, par qui voulez-vous qu'ils aient été influencés sinon par le Malin?

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Bien sûr, mais quelles formes aura pris le Malin pour qu'un si grand nombre de vos fidèles tombent ainsi dans ses pattes malgré toutes vos mises en garde? Est-ce l'avarice? La gourmandise? L'envie?

 

       

 

       

Abbé Martin

      Oh vous en oubliez, monsieur Dumontais, la colère, la luxure, l'orgueil, la paresse, il faut tous les citer, pas un que je ne retrouve pas dans mes confessions. La paresse bien sûr que l'on aime tant pratiquer ici au soleil de Provence, la gourmandise que nous connaissons aussi, mais surtout l'orgueil, on est fier ici vous savez, s'agenouiller devant le curé, c'est cela qui est dur, admettre que l'on a péché. Et pourtant ... qu'y a-t-il de plus humain? L'homme n'est pas infaillible, nous le savons bien, seul le pape quand il parle ex cathedra, comme vient de le reconnaître le concile.

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Devant tant de pièges, et voyant la facilité avec laquelle les hommes s'y prennent les pattes (les Cucugnanais comme tous les autres!), que croyez-vous pouvoir faire? Votre combat n'est-il pas perdu à l'avance? Et conséquemment, n'agissez-vous pas dans le but ultime de mériter votre propre place auprès de Dieu plus encore que de mériter celle de tous les autres? Ce qui, remarquez bien, servirait finalement tout le monde.

 

       

 

       

Abbé Martin

      Je ne sais pas si je vous comprends. Mériter celle de tous les autres, que voulez-vous dire? Pour moi le problème est simple comme deux et deux font quatre, il y a le purgatoire, que peu d'entre nous peuvent éviter, et l'enfer où sont retenus pour l'éternité ceux qui meurent en état de péché mortel. Par le sacrifice de la croix le fils de Dieu nous a racheté nos péchés. À condition que nous le voulions. C'est pour cela que je confesse, pour éviter aux enfants de Dieu de tomber entre les mains de Lucifer. Pas par défi, par devoir et par bonté. Rien de plus. Si vous saviez la paix que je leur apporte, les tourments dont je les délivre...

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Votre façon de voir les choses est d'une simplicité proprement déconcertante. Voulez-vous dire, monsieur l'Abbé, que tout bon chrétien devrait se confesser au moins une fois tous les jours afin d'être bien certain de ne pas mourir en état de péché?

 

       

 

       

Abbé Martin

      Je sens dans votre remarque des accents luthériens, est-ce que je me trompe M. Dumontais? Vous allez bientôt me reprocher les indulgences et le faste de l'Église. Croyez-vous que ce soit si simple? Dans un petit village comme le nôtre, croyez-vous que l'on puisse entrer dans l'église et s'approcher du confessionnal sans que tout le monde ne soit au courant? L'Église n'impose la confession qu'une fois l'an avant la fête de Pâques, vous vous voyez, vous qui avez peut-être commis un crime au mois d'août, traverser l'église de Cucugnan au vu et au su de tous? Personne ne croira que vous venez vous confesser d'avoir volé une poule!!! et si vous êtes la femme du maire et que vous avez couché avec le médecin - ce sont des exemples bien sûr - il vous faudra faire preuve de beaucoup de courage pour venir jusqu'à moi et encore plus pour me dire ce qui vous pèse sur le coeur. L'absolution suppose le repentir, le confesseur se doit de bien comprendre la nature de la faute... tout cela est bien délicat. Bien sûr il y a ici deux ou trois bigotes qui se confesseraient tous les jours, mais c'est pour les autres que c'est compliqué, ceux et celles qui ne viennent que rarement.

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Il me semble pourtant qu'au contraire, à ne se confesser qu'une fois l'an il apparaisse tout naturel d'avoir à le faire sans que ce ne soit obligatoirement pour avouer une faute de grande importance, susceptible de donner lieu à tous les bavardages. Mais laissons cela et instruisez-moi plutôt sur le village où vous exercez votre ministère. L'Église vous y a-t-elle affecté pour des raisons particulières? Ses fidèles ont-ils plus de difficultés qu'ailleurs à résister au Mal? ou Cucugnan est-il simplement un microcosme de ce qu'on retrouve un peu partout dans nos provinces?

 

       

 

       

Abbé Martin

      Comme vous y allez! La Provence! le Lubéron! bien sûr que ce n'est pas exactement la même chose que la Bretagne ou le Pas-de-Calais. D'ailleurs l'Église le comprend bien qui m'a donnée en charge cette paroisse près du village où je suis né. La paresse n'est sans doute pas aussi prononcée dans les pays froids qu'elle l'est ici et puis mes paroissiens n'ont pas du péché une peur bien grande, ils s'accommodent de vivre avec. Mais c'est aussi ce qui les rend humains. Je crois que dans les pays du Nord on est plus rigoureux mais en même temps plus orgueilleux. La culpabilité est aussi une forme d'orgueil vous savez. J'ai entendu dire que dans l'Église d'Orient on la considère comme un péché. Ici on ne risque pas trop. Il y a la lavande et le soleil. On aime la vie, les oliviers, les cerisiers, tout cela évite que l'on se torture trop la tête. Alors parfois le Malin a beau jeu· il faut que je leur fasse un peu peur.

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Un peu peur? Et comment, je vous prie?

 

       

 

       

Abbé Martin

      Vous savez, monsieur Dumontais, quand on arrive à faire comprendre à un paroissien que la punition sera éternelle, quâau jour du jugement dernier, il risque de se trouver parmi les damnés de lâenfer, même sâil paraît un peu narquois, quâil a lâair de douter, on sait bien nous autres ministres du culte que lâon a touché juste. Comment pourrait-on parier que lâenfer nâexiste pas, lorsque lâon sait ce que lâon risque. Vous savez bien dâailleurs ce qu'il est advenu de mes paroissiens lorsque je leur ai illustré la leçon à la manière que raconte si bien monsieur Daudet. Les gens simples ont parfois besoin dâimages et je mâen veux de leur avoir longtemps fait la morale sans trouver les illustrations qui parlaient à leur imagination: un long sentier pavé de braises rouges. La chair rôtie, lâodeur qui se répand quand le maréchal brûle pour ferrer la botte dâun vieil âne, croyez-moi voilà de quoi faire réfléchir. Dâailleurs si vous mâen croyez Monsieur Dumontais, il serait sage de votre part de venir vous confesser, nous ne connaissons ni le jour ni lâheure. Quant à moi, mon confessionnal est ouvert à toute heure du jour et de la nuit pour qui en éprouve le besoin.

 

       

 

       

Sinclair Dumontais

      Je vous remercie très sincèrement, monsieur l'Abbé, d'avoir répondu à mes questions. Et j'avoue... brûler d'envie de me confesser auprès de vous. Accepterez-vous d'entendre mes remords, bien que je ne sois pas de votre paroisse?

 

       

 

       

Abbé Martin

      Dans ce cas, je vous écoute Monsieur Dumontais, comme vous le savez je suis tenu par le secret de la confession, ce que vous me direz ici restera entre vous et Dieu, à moins que vous-même vous n'en jugiez autrement.

Que le Seigneur soit dans votre coeur et sur vos lèvres, afin que vous accusiez dignement et comme il convient tous vos péchés.

Je vous écoute mon fils.