Viviane la Fée
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Vous et le peuple de France
 

    Votre Altesse,

Permettez-moi de vous appeler ainsi. Je suis Viviane la Fée, Dame du Lac, je réside dans la forêt de Brocéliande, dans un château au bord d'un étang, le château de Comper. J'ai vécu auprès du Roi Arthur et de son épouse, la Reine Guenièvre. J'ai élevé Lancelot du Lac et j'en ai fait un chevalier digne de ce nom...

Peut-être avez-vous entendu parler de mon histoire... Toujours est-il que du fond de ma demeure, j'ai lu beaucoup de choses sur vous et je dois vous avouer que vous êtes pour moi une grande dame, une très grande dame. Mon cœur s'est serré à la lecture de cette histoire de France qui vous a dépossédée de votre jeunesse, de vos racines... Ma question est simple, si vous me permettez de vous la poser: maintenant, avec le recul, en voulez-vous au peuple de France?

J'espère que vous accepterez de me répondre et si un jour vous passez non loin de chez moi, ma demeure au fond des bois vous est grande ouverte. Certes, on n'y vit pas comme à Versailles, mais je peux vous assurer que vous y trouverez tout le confort inimaginable et nous pourrons alors papoter de tous ces évènements tragiques qui ont traversé nos existences...

Bien à Vous,

Viviane la Fée, Dame du Lac

Très chère Viviane,

Je suis à la fois surprise et émue de recevoir une lettre de vous. Quelle magicien que ce Monsieur Dumontais, quel prodige que de pouvoir lire une lettre émanant d’une fée! Je suis remplie d’émotions et de respect et ne peux que m’incliner devant une chose si extraordinaire!

La Dame du Lac dit de moi que je suis une grande dame. Vos mots me touchent, chère Viviane. Je suis ravie que vous preniez le temps de me l’écrire. 

Si vous saviez, très chère Fée, comment je ne puis en vouloir au peuple de France! Ce grand peuple, ce digne peuple se voit trompé par une minorité d’enragés qui ne connaissent que le chaos et la destruction. Les Français aiment leur roi, je le sais. Et jamais ils n’ont sincèrement souhaité la mort de mon époux. J’ai grande confiance que le temps viendra où ils s’apercevront qu’ils ont été bernés. Je ne sais pas quand, mais je ne perds pas espoir, ni en Dieu, ni en la vie, ni dans le peuple de France que j’aime tant.

Comme je serai heureuse de pouvoir papoter avec vous dans votre demeure de Brocéliande! Mais à défaut de pouvoir me déplacer, peut-être pourrions-nous échanger ici, en utilisant la magie de Monsieur Dumontais?

Au plaisir de recevoir une nouvelle lettre de vous, ainsi que des nouvelles de votre existence,

Marie-Antoinette

Votre Altesse,

Je suis bien heureuse d'avoir pu recevoir votre missive. Il est vrai que nous sommes sous l'emprise de ce bon Monsieur Dumontais, ce qui nous facilite bien la vie!

Comme je vous le disais, j'ai toujours eu une grande admiration pour vous et je suis doublement heureuse de pouvoir venir m'entretenir avec vous en chair et en os, même si cela passe par cette nouvelle façon de communiquer...

Êtes-vous à Versailles? Résidez-vous dans votre palais? Y êtes-vous à l'aise?

Pour ma part, ma demeure vous est ouverte, c'est un modeste château mais il est confortable et bien chauffé, en plein coeur de ma forêt... L'étang au bord duquel il est bâti est très agréable, surtout en ce moment, les bois se parent de leurs couleurs de printemps et cela réchauffe mon cœur...

Je vis seule depuis que Lancelot s'en est allé sur les chemins de la renommée. Je fais quelques séjours à Avallon où je retrouve mes soeurs gardiennes de la Déesse, mais la plupart du temps je hante ces chemins merveilleux et je surveille mon reflet dans les eaux du Miroir aux Fées. La nuit m'apporte quelquefois des rencontres, vous ne pouvez pas savoir tout le petit Peuple qui habite sous les frondaisons, mais chut! N'en disons pas trop là-dessus, je me suis rendu compte que les Hommes ont tendance à tirer sur tout ce qui n'entre pas dans la logique de leur raisonnement.

J'attends maintenant avec impatience de vos nouvelles, racontez-moi votre vie maintenant, ce que vous faites, à quoi vous rêvez.

Bien à vous.

Viviane la Fée, Dame du Lac

Très chère Viviane,

Je suis ravie de pouvoir vous lire de nouveau. Cela m'attriste, cependant, de devoir vous donner de mauvaises nouvelles de moi. Nous sommes en 1793, en septembre, si je ne me trompe, ou octobre peut-être... J'avoue perdre la notion du temps. Votre lettre me trouve à la Conciergerie, où je suis enfermée depuis quelques temps, séparée de mes enfants et de ma belle-sœur, madame Élisabeth. Je suis malade et je vieillis. Je ne sais ce que l'avenir me réserve, mais les perspectives sont plutôt sombres. Les révolutionnaires ont déjà assassiné le roi, pourquoi ne subirai-je pas le même sort? Je suis déchirée entre l'espoir et le désespoir.

Comme j'aimerais pouvoir vous rendre visite! En fermant les yeux, j'arrive à imaginer votre demeure… les rêves sont tout ce qu'il me reste, mais même parfois j'éprouve les plus grandes difficultés à les laisser m'entraîner. Toutes sortes de pensées traversent mon esprit, toutes plus irréelles les unes que les autres. Imaginez un monde où je serais heureuse avec mes enfants, inconnue, libre… Imaginez un monde où mon fils règnerait sur son peuple, et ce dernier serait heureux, conscient de la qualité et de l'amour de son maître… Imaginez un monde, ailleurs, entourée des gens que j'aime, de mes amis… Ah, chère Viviane, comme j'aimerais pouvoir vous rendre visite!

À votre tour, parlez-moi de Lancelot. Cela a dû vous être difficile de le voir vous quitter? Racontez-moi…

Je vous embrasse, chère Viviane,

Marie-Antoinette

Votre Altesse!

Comme je vous plains! Jamais je n'aurais imaginé un tel acharnement contre Vous. Tout méfait ne justifie pas que l'on sépare les enfants de leur mère, je trouve ça injuste et indigne. J'espère que cette situation ne sera que provisoire et que le monde se rendra vite compte de l'erreur qu'il est en train de commettre.

Je profite donc de cet instant pour revenir bavarder avec vous.

Vous avez donc entendu parler de Lancelot, mon preux chevalier. C'est bien. J'espère que sa destinée aura marqué les esprits et l'aura élevé au rang des plus courageux et des plus nobles. Je l'ai élevé dans l'amour et le respect de la cour et j'ai essayé de lui inculquer les valeurs les plus honorables de la chevalerie. Il s'en est ma foi assez bien sorti. J'espère qu'il aura vécu des moments de bonheur avec Guenièvre. J'ai été déchirée lorsqu'il est parti, même si je l'ai conduit moi-même à la cour du roi Arthur. Je me souviens, il était tout de blanc vêtu et se tenait fier et droit sur son cheval blanc. Ah, quelle vision céleste! J'ai souffert par la suite de son absence. J'avais pris l'habitude de l'entendre rire et chanter dans les salles de mon palais. Sa présence a illuminé ma jeunesse. Enfin, c'est comme ça...

J'espère de tout mon cœur que vous aurez l'occasion de revenir discuter de tout ça avec moi, vous êtes ici chez vous et je vous considère comme mon amie.

Bien à Vous.

Viviane la Fée

Très chère Viviane,

Je vous remercie pour votre compassion et votre considération. Vous me voyez flattée d'être votre amie. Cela me va droit au cœur!

Vous avez raison, tout cela est bien injuste. Mais que connaissent les révolutionnaires, sinon leur haine et leur folie?

Vous avez transmis de belles valeurs à Lancelot. Je suis certaine qu'il vous en est reconnaissant et qu'il sait être le preux chevalier que vous avez élevé. Quelle dévotion de votre part! Mais, dites-moi, qu'en est-il de ses parents? J'avoue ne pas connaître cette partie de son histoire et de la vôtre.

Je vous embrasse, chère amie,

Marie-Antoinette


Votre Altesse,

Le père de Lancelot se nommait Ban de Benoïc. Il était roi des Marches, en Bretagne. Son château était réputé imprenable, bâti comme il était au beau milieu de marais putrides. Mais son voisin, un dénommé Claudas, réussit à l'incendier, faisant fuir toute la famille royale. Hélas, Ban de Benoic ne put supporter de voir son donjon flamber et mourut sur son cheval, laissant sa femme Élaine éplorée et ne sachant que faire au bord du lac. Je saisis alors son enfant, sachant qu'il était voué à un avenir exceptionnel pour l'emmener dans mon château. Élaine, qui n'avait déjà plus toute sa raison, a fini ses jours dans un couvent. Quant à Lancelot, il a effectivement eu une vie pleine d'aventures et d'amour.

Voilà, ma Reine, l'histoire de Lancelot. Mais vous, contez-moi votre jeunesse, avant que vous ne veniez en France: cela me ferait grand plaisir.

Bien à Vous,

Viviane la Fée