Votre enfance heureuse et l'Affaire du Collier
       

       
         
         

Nathalie

      À Sa Majesté Marie-Antoinette, Reine de France

Votre Majesté,

Dans une lettre à un autre de vos interlocuteurs sur Dialogus, vous disiez garder un souvenir un peu mitigé de votre mère la grande Impératrice Marie-Thérèse parce que, disiez-vous, son obligation de gouverner l'Empire d'Autriche était peu compatible avec son rôle de mère. Cependant, j'ai plutôt lu qu'elle était au contraire très proche de tous ses enfants et qu'elle vous inventait des jeux comme vous faire monter des pièces de théâtre et qu'elle adorait aussi vous écouter jouer des instruments de musique et chanter et vous voir danser et jouer la comédie et que tous ses enfants possédaient des talents dans ces activités artistiques et qu'elle était très fière de vous tous. Est-ce vrai?

L'autre époque de votre vie que je souhaite évoquer est bien moins heureuse car je crois bien que cette affaire précipita malheureusement votre perte... Je parle de la fameuse «Affaire du Collier». Pourriez-vous nous parler de cette affaire de votre point de vue, afin que nous puissions avoir votre propre version des faits?

Je vous remercie infiniment d'avance de vos réponses et je vous demande de recevoir mes plus sincères hommages car croyez-moi, vous les méritez amplement.

Nathalie du Bas-Canada (ancienne Nouvelle-France)

P.S. Je sais que votre grand ami Axel Fersen est allé servir en Amérique mais était-ce aux États-Unis d'Amérique ou en Nouvelle-France?

 

       
         

Marie-Antoinette

      Chère Nathalie,

Ma mère était proche de ses enfants et elle prenait du temps pour le passer avec nous. Elle était aussi très fière de nous. Cependant, elle se devait aussi de gouverner et l'habitude de gouverner se voyait dans son attitude, et ce dans tous les domaines, même avec ses enfants. C'est ce que je veux dire lorsque je dis que je garde un souvenir à la fois tendre et dur de ma mère. Bien qu'elle était proche de nous, et je ne doute pas un seul instant de son amour sincère, elle était Impératrice avec toutes les responsabilités que cela implique et cela se sentait et se voyait. Cela faisait partie intégrante de sa personne, comme son amour pour ses enfants.

L'Affaire du Collier... que de mauvais souvenirs! Je n'ai jamais rien eu à voir avec cette prétendue comtesse de la Motte et rien non plus avec le Cardinal de Rohan et tous les autres impliqués dans cette histoire. L'on s'est joué de moi. Ce qui m'attriste le plus, chère Nathalie, c'est que beaucoup de gens parmi le peuple aient cru une telle histoire possible. Il est vrai que j'aimais les belles toilettes, les beaux bijoux... mais dépenser autant d'argent pour un collier, aussi rempli de diamants et aussi beau soit-il, absolument pas! Mais on a cru à ce coup monté. Quelle tristesse!

En ce qui concerne le service de Monsieur de Fersen, il s'est battu aux côtés des treize colonies, aujourd'hui les États-Unis, dans le même camp que la France et avec Monsieur de La Fayette. Je ne sais point si je fais erreur, mais il me semble qu'à ce moment-là, la Nouvelle-France avait déjà été cédée à l'Angleterre lors d'une guerre précédente.

À bientôt, chère Nathalie,

Marie-Antoinette
         
         

Nathalie

      À Sa Majesté Marie-Antoinette, reine de France

Votre Majesté,

Je vous crois volontiers quand vous dites que votre mère, malgré son affection et sa fierté pour vous tous, ses enfants, considérait la gestion de son Empire comme sa priorité absolue. En effet, ne vous a-t-elle pas choisi à tous des maris et des épouses qui serviraient ses intérêts impériaux d'abord et avant tout, ne vous a-t-elle pas tous fait faire des mariages stratégiques?... En cela, elle a plus que tout autre respecté l'adage qui dit: «Les autres empires conquièrent par des guerres mais toi, heureuse Autriche des Habsbourg, tu conquiers par d'heureux mariages»? Auriez-vous la grâce, Votre Majesté, de me rappeler l'auteur de cet adage, dont le nom m'échappe? Merci d'avance...

Pour ce qui est de l'Affaire du Collier, je vous crois volontiers aussi lorsque vous dites n'y avoir jamais participé car vous êtes loin d'être sotte et vous ne vous seriez pas compromise dans une affaire qui aurait pu ruiner votre réputation, hélas déjà bien ternie par ceux qui furent à n'en point douter les auteurs de ce complot ourdi contre vous: les Révolutionnaires sans scrupules prêts à tout pour convaincre le pauvre peuple que vous n'êtes qu'une futile et outrancière dépensière sans cervelle, alors que vous n'êtes qu'une femme comme nous toutes: nous aimons toutes les colifichets et les beaux bijoux, surtout si nous avons les moyens de nous les payer. Cependant, nous ne sommes pas sottes au point de se faire passer de la camelote de receleurs douteux... Par ailleurs, j'aimerais bien lire de votre main le résumé plus détaillé de cette histoire telle qu'elle vous est apparue (aussi fausse et aussi absurde qu'elle fut) et telle que vous l'avez ressentie en la lisant dans les journaux jaunes parus partout dans le royaume et même à l'extérieur des frontières de la France... Pardonnez-moi ma curiosité, mais j'aimerais savoir plus de détails qui vous sont sans doute très connus mais que moi j'ignore peut-être... On a tellement raconté toutes sortes de versions de cette fameuse Affaire...

Pour ce qui est de votre mariage, je suis aussi curieuse... Pardonnez-moi mon audace, Votre Majesté, mais j'aimerais bien savoir quelle a été votre première impression quand vous avez vu votre mari le roi Louis XVI pour la première fois... Comment et où cette rencontre a-t-elle eu lieu et comment vous est-il apparu? Beau et attirant ou le contraire? Comment vous êtes-vous sentie à son contact? Ravie et excitée ou gênée et embarrassée?

Encore pardon pour toutes mes audaces, Votre Majesté, mais je profite de l'occasion rêvée que représente Dialogus pour en apprendre plus à votre sujet, courageuse souveraine que j'admire et que je plains tout à la fois...

Mes humbles respects,

Nathalie

P.S. Il est exact que la Nouvelle-France avait déjà été cédée à l'Angleterre à votre époque mais je crois savoir que les États-Unis ont cherché à prendre le Canada aux Britanniques à votre époque et je voulais savoir si le comte de Fersen, en tant qu'officier, avait participé de près ou de loin à cela...
         
         

Marie-Antoinette

      Ma très chère Nathalie,

Il me fait grand plaisir de pouvoir répondre à vos questions et d'avoir l'occasion de vous entretenir plus longuement.

Il est certain que mon mariage ainsi que ceux de mes frères et súurs ont été des alliances, des mariages stratégiques et que l'amour n'y tenait aucune place. Cette vérité ne vaut pas seulement pour ma famille. N'est-ce pas le lot de toutes les familles, même s'il ne s'agit pas de famille royale? Tout le monde cherche à améliorer son sort, et ce dans quelques conditions sociales que ce soit. Pour les souverains, ces mariages sont d'autant plus importants qu'ils scellent souvent des alliances déterminantes et des traités de paix. Je n'ai pas souvenir de la phrase dont vous me faites mention, mais ma mère ou mes ancêtres, ainsi que tous les autres souverains d'Europe auraient pu prononcer une telle phrase.

Je peux bien vous parler de cette Affaire du Collier, de ce méchant complot, bien que ces souvenirs pas si lointains me soient des plus désagréables. Tout a commencé lorsque l'on m'a offert ce fabuleux collier en diamant d'une beauté exceptionnelle, unique et d'une valeur inestimable. Il était très beau et il est bien entendu que j'aurais aimé me le procurer... mais son prix était aussi exceptionnel que sa beauté: 1600000 millions de livres! Le prix de deux vaisseaux de ligne! Il était évidemment hors de question que je me le procure à un tel prix. Il était hors de prix, même pour une Reine et je n'allais pas insister auprès du Roi pour obtenir une telle somme pour un collier, aussi exceptionnel soit-il. Toujours est-il que je déclinai l'offre du joaillier Böhmer. Les choses en restèrent là jusqu'au jour où je reçu une étrange missive de Monsieur Böhmer dans laquelle il me remerciait de mon achat. Je trouvai cette lettre tout à fait étrange mais je n'y portai pas plus d'attention et je la brûlai. À quelques temps de là, j'appris du joaillier, mécontent et inquiet de ne pas avoir reçu son paiement, que j'étais supposée avoir acheté le fameux collier de diamant et que le cardinal de Rohan s'était porté garant et avait prêté son nom à la vente! Je n'y comprenais rien! Le Roi convoqua le cardinal de Rohan qui raconta cette histoire à dormir debout: il jurait que j'avais fait appel à lui pour l'achat du collier de Messieur Böhmer et Bassenge, que nous avions échangé des lettres et même qu'il m'avait rencontré un soir dans les jardins de Versailles! Quelles absurdités! Ce n'était un secret pour personne que je n'aimais pas le cardinal de Rohan et que je ne lui adressais même jamais la parole! Comment osait-il inventer toutes ces balivernes? Selon lui, toute cette transaction se serait faite par l'intermédiaire d'un certaine comtesse de La Motte. Il se trouve que je n'ai même jamais rencontré cette prétentieuse, cette voleuse qui se disait de mes amies. J'exigeai sur le champ l'arrestation du cardinal et je demeure convaincue qu'il fut impliqué directement dans ce complot, et plus qu'il ne veut bien l'avouer. On retrouva cette prétendue comtesse de La Motte et un de ses complices et on leur fit leur procès, ainsi qu'au cardinal, comme je l'avais souhaité. Je ne me suis pas intéressée à ce que les pamphlétaires avaient à dire de cette histoire. Je fus cependant atterrée que le cardinal soit acquitté. Mais ce qui m'attrista le plus dans toute cette histoire, c'est que le peuple ait même pu penser à croire l'histoire de cette femme et du cardinal. J'arrête ici, ces souvenirs me sont tellement douloureux!

Pour répondre à votre question suivante, je dois avouer que ma première impression de mon mari lorsque je le vis pour la première fois ne fut pas celle d'une jeune femme amoureuse. Cela est normal, puisque je ne connaissais pas et que je ne l'avais jamais rencontré. Malgré sa gêne, je fus touchée de sa gentillesse et c'est avec le temps que j'appris à le connaître et à l'apprécier davantage. Pour moi, j'étais excitée et gênée tout à la fois, et curieuse aussi.

En ce qui concerne Monsieur de Fersen, je crois bien ne pas faire d'erreur en vous disant qu'il n'a pas participé à la prise de notre ancienne colonie. Son service se situait ailleurs.

Bien à vous, chère Nathalie,

Marie-Antoinette
         
         

Nathalie

      À Sa Majesté Marie-Antoinette, Reine de France

Votre Majesté,

Je vous suis fort aise d'avoir bien voulu répondre à mes questions audacieuses; après tout, toutes les femmes, même les reines, ont droit à leur jardin secret... Cependant, j'aimerais quand même savoir si vous avez trouvé beau le jeune dauphin Louis, âgé comme vous de seulement 15 ans lors de votre rencontre, si je ne m'abuse?... Je vous demande pardon de cette indiscrétion mais vous ne m'avez parlé que de la personnalité du dauphin et futur roi Louis XVI, mais côté physique, dans sa jeunesse, comment était-il?

Merci d'avance pour votre réponse, Votre Majesté,

Nathalie du Canada
         
         

Marie-Antoinette

      Chère Nathalie,

Pour répondre à votre question, le Roi n'était pas bien différent dans sa jeunesse de ce qu'il a été plus tard, que Dieu ait son âme! Son apparence physique ne m'avait pas particulièrement marquée lors de notre première rencontre. Je me souviens de l'avoir trouvé beau de visage, sans être d'une beauté parfaite, et bien bâti de corps. Il serait faux de dire que je fus charmée par son apparence physique, du moins n'en fus-je pas tout à fait déçue non plus.

Bien à vous,

Marie-Antoinette
         
         

Nathalie

      Votre Majesté,

Tout d'abord mille mercis d'avoir cédé à mon désir d'en savoir plus sur la première impression que vous avait fait le Roi Louis XVI alors qu'il était encore Dauphin de France. Pour ma part, j'ai vu dans un livre un portrait de lui à cet âge et ma foi, il était pas mal du tout... Même qu'à côté de lui, n'en déplaise à Votre Majesté, M. de Fersen (dont j'ai vu le portrait de jeunesse dans le même livre) avait un air plutôt... efféminé! Je vous prie d'excuser mon sans-gêne, voire mon lèse-majesté, mais il ne s'agit en fait que de mon impression personnelle... Mais comme Votre Majesté a trouvé le Dauphin Louis beau de visage et bien bâti de corps, nous sommes d'accord...

Par la suite cependant, Sa Majesté le Roi Louis XVI a, Dieu ait son âme, passablement grossi et ses traits se sont épaissis, si vous me pardonnez mon lèse-majesté, encore une fois... Mais Votre Majesté a peut-être déjà compris que j'ai une nature à appeler un chat un chat...

J'aimerais cependant, si vous le voulez bien, Votre Majesté, que vous me parliez aussi de vos amis préférés. Est-il vrai que vous appréciiez beaucoup la duchesse de Polignac? Pouvez-vous me parler d'elle plus longuement? Quand est-elle née et où? Dans quel type de famille? Comment était-elle physiquement? Est-il vrai qu'elle était très belle et si oui, en étiez-vous un peu jalouse secrètement malgré votre grand charme personnel? Qu'est-elle devenue depuis l'exécution de feu notre bien-aimé Roi Louis XVI?

Pardonnez-moi encore, Votre Majesté, pour ces questions indiscrètes et très personnelles, mais je vous admire tant et j'aimerais mieux vous connaître en vous questionnant personnellement sur vos propres goûts et vos amis...

Avec toute mon admiration,

Nathalie du lointain Canada
         
         

Marie-Antoinette

     

Très chère Nathalie,

Il me fait un grand plaisir de vous entretenir de ma bonne amie Madame de Polignac. Elle est née à Paris en 1749 et oui, elle est effectivement très belle. Je n'ai jamais été jalouse d'elle, même secrètement, bien au contraire, et je l'ai toujours considérée et aimée comme ma plus grande amie. J'aimerais bien vous renseigner sur ce qu'elle est devenue depuis la mort du Roi, mais je n'en sais rien. L'on me tient depuis longtemps déjà dans l'ignorance la plus complète de ce genre de choses.

Au revoir, chère Nathalie.

Marie-Antoinette