Loiz
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Votre correspondance avec l'Étranger
 

   

Votre Majesté,

J’ai relu en long et en large toutes nos correspondances passées (neuf en tout), et je m’aperçois avec effroi que je n’ai plus énormément de questions à vous poser, dans le domaine qui était celui de nos entretiens épistolaires.

J’aimerais très sincèrement vous être présenté si nous survivons d’aventure à cette folie révolutionnaire, à ce torrent sans fin qui détruit peu à peu ce malheureux pays que nous ne désirions que réformer, qui se trouve à présent plongé dans les ténèbres de la dictature, et si les évènements le confirment, de la terreur d’état.

Vous allez sourire, mais je fais le projet suivant: si monsieur le Comte de Mercy-Argenteau parvient à persuader votre neveu l’Empereur François d’accélérer des négociations secrètes afin d’obtenir votre libération (car je crois savoir qu’il s’y emploie avec la dernière des énergies, tant il a d’affection pour votre personne), et que vous retournez à Vienne, je braverai volontiers tous les périls pour tenter de vous rejoindre. Mais j’ignore, si dans ce cas, vos compatriotes Autrichiens me laisseront parvenir jusqu’à vous, car voyez-vous, une fois qu’ils auront connu l’existence d’un quidam comme votre serviteur, il y a toutes les chances qu’ils me considèrent (et peut-être penserez-vous de même) comme un sujet révolté de l’année 1789, et me fassent goûter les joies de leurs geôles. Au moins nourrirai-je alors le secret espoir d’y recevoir vos visites….

Il n’est pas impossible que votre passage imminent devant le tribunal criminel extraordinaire ne soit alors qu’une fanfaronnade destinée à mettre de la poudre aux yeux aux plus exaltés des Jacobins et aux enragés de la rue parisienne, avides de sang… Après ces quelques mois de correspondance, je pense pouvoir vous dire, Madame, que vous avez appris l’art de répondre avec habilité aux questions gênantes, et votre nouveau savoir-faire vous sera très utile lorsque les juges vous questionneront. Sur quel(s) sujet(s) d’ailleurs? Qu’ont-ils trouvé de compromettant contre vous lors de l’ouverture de l’armoire de fer, l’automne dernier? Rassurez-moi, Madame, vous n’aviez pas conservé la moindre correspondance susceptible de vous compromettre à l’époque où vous demeuriez encore aux Tuileries? J’imagine qu’en effet, vous avez correspondu par lettres codées avec votre neveu l’Empereur ou avec monsieur de Mercy, ou encore avec monsieur de Fersen, ai-je tort? Mais je n’ai pas eu vent que les autorités aient dans leur dossier d’accusation une telle pièce; si c’était le cas, ils auraient rendu publique leur fructueuse découverte, et «Le Père Duchesne» l’aurait fait savoir à grands cris de «foutre!»; pardonnez-moi, Madame, mais c’est ainsi que l’ignoble Hebert s’exprime à longueur de pages dans son immonde feuille de chou dont je vous entretenais tantôt. 

Vous allez trouver mon attitude bizarre, ou peut-être bien peu patriotique, mais je comprendrais bien volontiers, que dans l’angoisse dans laquelle vous vous trouviez au printemps de l’an dernier, vous eussiez livré des informations diplomatiques et militaires aux Autrichiens, peut-être dans le fol espoir de recouvrer de cette manière votre liberté. Mais attention, Madame, je n’ai aucune preuve de ce que j’avance, au moment où vous lisez ce courrier, il ne s’agit que d’une simple intuition, et je ne vous juge pas. Une telle éventualité n’est à mon sens qu’un problème entre vous-même et votre conscience, et je reconnais que vous ne fûtes pas traitée comme une souveraine depuis votre retour de l’échappée de Varennes.   

C’est la raison pour laquelle je ne saurais vous en vouloir lorsque vous vous emportez à la seule évocation de l’ancien commandant de la Garde nationale; vous êtes bien libre de vos propos après tout; je me suis battu jadis pour que chacun puisse s’exprimer dans ce pays, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Et d’ailleurs, ne vous disais-je pas lors de notre précédent échange qu’en ce qui le concerne, j’ai toujours trouvé ses positions ambigües sur le plan politique? Vous aurez compris au fil de notre correspondance que mes préférences politiques allaient au Comte de Mirabeau, et que j’éprouve une tendresse particulière pour ce bon Antoine Barnave.

Voilà, Madame, encore une fois ai-je été trop long? Je vous prie de me pardonner si mon bavardage finissait d’aventure par vous lasser. Car il paraît que mes causeries finissent par importuner mes interlocuteurs, surtout ceux de la féminine engeance! J’espère que cette lettre vous trouvera dans un bon état de santé et que vous ne désespérez pas dans l’attente cruelle qui vous est imposée.

Je vous prie de croire que je demeure votre très humble et loyal serviteur.

Loiz


Très cher Loiz,

Votre lettre me donne de l’inquiétude: pensez-vous vraiment ne plus m'écrire? Si tel était votre choix, j’en aurais le cœur gros. Les moments où je reçois vos lettres sont bien agréables et ces moments sont si rares, là où je me trouve! Mais je ne saurais vous en vouloir, n’ayez point d’inquiétude. Mais, rassurez-moi au plus vite, quand vous le pourrez.

Je place tous mes espoirs dans les efforts de monsieur de Mercy. Et soyez assuré que, dans l’éventualité où je retournerais en Autriche avec mes enfants, vous seriez en tout temps le bienvenu. J’oublierais pour vous, et pour vous seulement, que vous fûtes un sujet révolté, en 1789, pour ne me souvenir que de nos échanges de 1793. Vous m’avez montré, monsieur, la sincérité de votre attachement, et ce dans des moments où rien ne vous y obligeait. Comment pourrais-je refuser de vous recevoir?

Je reçois sans cesse des lettres de personnes désirant nous venir en aide et cela me donne espoir. Pensez-vous qu'on me traînera devant un tribunal? Pour ma part, je n’en sais encore rien. Mais ces monstres ayant jugé le roi, quels scrupules auraient-ils à juger la reine? Peu importe ce qui se trouvait dans l’armoire de fer, s’ils n’ont rien trouvé, ils l’inventeront! Je puis vous assurer que j’ai la conscience tranquille et aucun regret sur ce sujet, quoi qu’il advienne. 

Alors, cher Loiz, m’écrirez-vous de nouveau, ne serait-ce que pour me parler de la pluie et du beau temps? Vos causeries ne m’importunent pas, bien au contraire. Et je serais bien heureuse d’avoir de vos nouvelles, et de poursuivre nos discussions. Puis-je me permettre une question encore? Comment avez-vous fait la connaissance du comte de Mirabeau?

Marie-Antoinette

Votre Majesté,

J’ai reçu avec grand plaisir votre dernier courrier, et je vous remercie pour la bonté et la bienveillance extrême que vous avez manifesté à mon égard. Je n’avais pas sérieusement songé à interrompre cette correspondance, un tantinet insolite, vous en conviendrez, mais vous avez bien deviné que cette pensée m’a récemment effleuré l'esprit, sans doute, à la suite de contrariétés personnelles qu'il m'a fallu affronter il y a peu de temps.

Il serait étonnant que l'on ne vous défère pas prochainement devant le tribunal révolutionnaire pour les délits imaginaires que les jacobins vous imputeront, dans le but notamment de détourner l’attention du peuple de Paris de ses vrais problèmes actuels (concrètement liés au coût exorbitant du blé en particulier, et de la vie en général). Quand vous pensez que ces messieurs de la Convention ont récemment répondu à une motion populaire, portant sur le coût de la vie, que le peuple n'avait qu'à se contenter de la République et des libertés apportées par le nouveau régime, on croît rêver, on nage dans un véritable cauchemar baroque, ne trouvez-vous pas? Que n’aurait-on dit si le défunt roi avait rétorqué ou fait répondre au peuple des propos du même acabit, lors de la disette qui sévit pendant le terrible hiver 1788-89? En outre, la Conciergerie du Palais est généralement réservée à celles et à ceux qui doivent comparaître prochainement devant le tribunal révolutionnaire, dont la salle se situe juste au-dessus de la salle des gardes de la Conciergerie. Sinon, vous auriez je pense été maintenue au Temple ou transférée vers les prisons de la Force, de l’Abbaye ou du Luxembourg, pour ne citer que les geôles parisiennes les plus en vue, si vous me permettez l’expression. Il est vrai que les comités prennent curieusement leur temps pour vous traduire devant leur juridiction scélérate. Peut-être négocient-ils en sous-main votre libération contre un échange avec la diplomatie de votre pays d’origine? Peut-être un tel événement interviendrait-il après votre procès qui ne servirait alors que de manœuvre de diversion, de poudre aux yeux et d’écran de fumée destinés à polariser l’attention des libellistes enragés?

Mes relations avec le comte de Mirabeau vous intéressent-elles vraiment, Majesté? Je serais presque tenté de vous en demander la raison. Non, je plaisante bien-sûr, et je vais vous éclairer sur le sujet, puisque tel est votre désir, et que vous satisfaire sur un tel point est pour moi un véritable plaisir. Vous vous souvenez sans doute que j’avais durant la décennie précédente servi comme clerc au cabinet d’un procureur (ou avocat si vous préférez). Vous n’êtes sans doute pas sans ignorer que le sieur Mirabeau a été détenu à la prison du donjon de Vincennes. À sa libération, en l’an 1780,  il fut cité en séparation de corps devant le Parlement d’Aix-en-Provence par son épouse délaissée, Mme Émilie de Marignane. Cette dernière prit alors pour défendre ses intérêts en justice les services de monsieur Portalis, procureur du roi. Et vous aurez aisément deviné qu’à cette époque, j’étais au service du sieur Portalis, étant moi-même originaire de Cavaillon, petite cité du territoire papal du Comtat-Venaissin, rattaché depuis deux ans au département de Vaucluse. À l’occasion de mon service, il m’arrivait d’accompagner mon maître aux audiences du Parlement, pour prendre des notes, classer ses papiers et lui fournir tous documents utiles à sa plaidoirie. C'est ainsi que j’assistai à celle concernant la séparation des époux Mirabeau; c’était il y a dix ou onze ans déjà, aux ans de grâce 1782 et 1783. Monsieur de Mirabeau fut présent à ce procès et prit la parole pour défendre vaillamment son point de vue. J’étais transporté par son éloquence et même monsieur de Portalis, qui est pourtant d’une autre trempe que moi, tremblait comme une feuille quand le tribun rugissait. Même si Mme De Marignane gagna le procès, nous restâmes impressionnés par la stature du perdant et par sa personnalité hors du commun. Par la suite, prenant de la distance avec monsieur Portalis qui ne partageait pas mes vues sur ce point, j’ai suivi autant que j’ai pu la carrière de cet homme éloquent. Lorsqu’il présenta sa candidature comme député du tiers-état dans les circonscriptions d’Aix-en-Provence et de Marseille, je réunis des signatures pour lui permettre de mener campagne auprès des notables du bailliage et le soutint autant que je pus pour le succès de son entreprise. Ensuite, je l’ai suivi, de loin bien-sûr, à l’occasion de nombreuses séances de l’Assemblée à la salle du manège, lorsque je servis de secrétaire à l’un des députés du tiers-état de l’ex sénéchaussée d’Aix-en-Provence (un collègue de la «Torche de Provence», un de ces obscurs membres du club breton qui rejoignit le club de 89 avant de se rallier aux Feuillants, qui vous est je suppose demeuré inconnu et dont le nom ne vous dira certainement rien, le sieur Testud de la Rovère). Généralement, les discours des députés sont lassants et pas toujours intéressants, mais je crois pouvoir dire que toute l’assistance était soudain électrisée lorsque monsieur de Mirabeau prenait la parole: les souffles étaient suspendus, pas un murmure ne parcourait une salle où l’on aurait pu alors entendre une mouche voler, personne ne songeant dans les bancs de l’Assemblée à interrompre le talentueux orateur. Et comme beaucoup d’entre nous, ce fut avec beaucoup d’émotion que nous suivîmes, monsieur Testud et moi-même, avec la longue file des représentants de la Nation, le cortège qui accompagna monsieur de Mirabeau à sa dernière demeure, il y a un peu plus de deux années qui me semblent, à l’heure où vous recevez ma lettre, avoir durées deux siècles. Mirabeau disparu, il ne nous restait plus qu’à rallier Barnave, Duport et les frères Lameth qui ne parvinrent pas à de meilleurs résultats politiques, comme vous le savez fort bien, je suppose. Ai-je répondu à votre question, Madame, autant que vous le souhaitiez? Cela me fait plaisir de repenser à cette période qui m’a laissé tout compte fait un agréable souvenir, et que je juge sans doute moins sévèrement que vous. À l’époque nous pensions alors possible un accord viable entre le roi et la Nation. Mais peut-être avons-nous pêché par inexpérience ou naïveté, je ne saurais le dire au juste. Sans doute ne représentions-nous durant ces trois années, de juin 89 à août 92, aucune force réelle dans le pays. Cette regrettable affaire de Varennes ne nous a pas aidé, c’est le moins qu’on puisse dire. Ne voyez dans mon propos, je vous prie Madame, aucun blâme à votre égard ni à celui du malheureux roi défunt. Car à dire vrai, nous étions alors tout seul, et sans que la Cour n’y soit pour quelque chose, tombés bien bêtement dans le piège énorme que nous avait tendu ce faquin de Robespierre au mois de mai 1791, le 14 si mes souvenirs sont exacts, en votant l’inéligibilité des députés de la Constituante à l’élection de l’assemblée législative qui devait suivre l’entrée en vigueur de la Constitution. Les tous nouveaux députés acquis, en fait, aux idées républicaines ont tout gâché et le paient chers aujourd’hui pour la plupart d’entre eux, puisque les voilà en fuite ou en prison. Mais cela est une autre histoire, l’histoire d’une autre phase de la Révolution qui pour parler franc ne me concerne que si peu et de très loin. Puissions-nous connaître à l’avenir une nouvelle époque plus apaisée lorsque toute cette folie sera terminée. Après la pluie et l’orage, viendra le beau temps clair, qui sait? Mais serons-nous encore présents et assisterons-nous à l’aube d’une telle renaissance? Toute la question est là, je vous en fais part comme un ami qui veille sur votre auguste personne, et je crois qu’elle a toute son importance en ces temps difficiles que nous traversons tant bien que mal.

Je vous prie d’être assurée, Madame, de mon soutien indéfectible. Je demeure votre humble et bien loyal serviteur.

Loiz

Très cher Loiz,

Vous me voyez ravie d'apprendre que les mauvaises pensées liées à l'arrêt de notre correspondance vous ont quitté. J'en aurais été attristée plus que je ne saurais vous le dire. J'espère cependant que vos contrariétés domestiques, quelles qu'elles soient, ont cessé de vous importuner et qu'elles n'étaient pas trop importantes.

Les propos que vous me rapportez me font le même effet qu'à vous. Comment est-il possible de dire de telles énormités, lorsqu'on se dit intéressé par le sort du peuple? Le roi n'était pas aussi détaché de ses sujets et jamais n'aurait pu dire une chose pareille! Cela me révolte de penser que ces mêmes personnes qui ont assassiné le roi font aujourd'hui souffrir le peuple, ce peuple que le roi a tant aimé et voulu protéger! Comment alors ne pas espérer un retour de l'ordre, et le plus rapidement possible? Je me sens lasse et impuissante ici dans cette prison. Me jugera-t-on? Sans doute les motifs que vous évoquez sont ceux qui décideront ces bourreaux à me juger. Mais peu importent les accusations, j'ai la conscience tranquille.

J'ai malgré tout espéré que ce transfert ne soit que temporaire. Mon cœur ne peut croire parfois à tant de méchanceté, tant d'horreur. Comment pourrais-je accepter un sort si injuste, qui me prive de mes enfants? Comment pourrais-je croire que jamais plus je ne les reverrai? Ma tête, plus réaliste que mon cœur, me dit que vous voyez juste et que l'on me jugera bientôt, mais me voilà ici depuis ce qui me paraît être une éternité et l’on ne m'a pas encore jugée. Je ne puis alors m'empêcher d'espérer, mon cœur reprend le dessus sur ma tête. Voyez, cher Loiz, les tourments qui sont les miens.

J’aimerais que les révolutionnaires pensent comme vous le dites et fassent de ma famille une monnaie d’échange. Mais ils accordent si peu de valeur à nos personnes que je doute fort que cela se produise.

Même si vous ne demandez pas les raisons qui me poussent à m'intéresser à vos relations avec le comte de Mirabeau, je vais quand même vous éclairer. Cela est bien simple: nous entretenons une correspondance qui m'est chère, et tout ce qui touche votre personne m'intéresse. J'ai mis un peu de temps à vous accorder ma confiance, mais je ne puis que constater votre sincère amitié et cela est un fait si rare à notre époque qu'il vaut d'être mentionné. Je reconnais bien, dans vos propos, le comte de Mirabeau. Il est vrai qu'à l'entendre parler, on voudrait croire à toutes ses paroles. Vous connaissez mes sentiments à son égard, mais cela ne m'empêche pas cependant de lui reconnaître cette qualité. Je ne suis pas surprise que son éloquence vous ait charmée. Mais ses mœurs et sa réputation ne vous ont tel jamais dérangé? Vous semblez croire en son bon sens et en sa sincérité. Croyez-vous vraiment que le comte de Mirabeau ait été sincère dans son désir de nous aider? Ne le faisait-il pas davantage pour lui-même?

Je souhaite sincèrement, cher Loiz, que vous serez là, toujours «à mes côtés», pour connaître le temps clair qui suivra l'orage. Maintenant, je me permets de vous demander un conseil, cher ami. Mais d’abord une question. Si l'on devait me juger, quels seraient à votre avis les actes d'accusation? Et quelle attitude me conseilleriez-vous d'adopter? Votre vision des événements, votre franchise et votre amitié me donnent confiance en vos conseils, et je serais rassurée de connaître votre opinion sur ce sujet.

En attendant une nouvelle lettre de vous, en espérant la recevoir, je tâcherai de rester forte et de laisser mon cœur prendre le dessus sur ma tête, pour ne pas perdre espoir.

Prenez grand soin de vous,

Marie-Antoinette