Mademoiselle Ophélie
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Une approche timide...
 

    Majesté,

Quel délice de voir votre présence sur le site de Dialogus… Je me suis permise de lire les correspondances qui sont éditées et l’incroyable amour que vous portent les gens de mon temps me donne les larmes aux yeux.

Le progrès ne fait pas tout, hélas… Les idées révolutionnaires ont certes façonné la société qui est la mienne à présent, mais je crois que l’ère du rationalisme et la pensée individualiste ont entaché tout de même la beauté, la sérénité et la gloire de s’en remettre à un homme capable de représenter à lui seul un pays aussi magnifique que la France. De mon temps, on m’accuserait sûrement d’être conservatrice. Je suis juste nostalgique. Trop jeune et assurément bien trop romantique.

Je ne vous connais point, mais j’aurais tant voulu vous connaître… Je m’imagine, un peu candide, un peu fleur bleue, dans une causeuse de soie bleu lavande, discuter avec vous des mots merveilleux de Rousseau, croquer dans des choux à la crème, sentir bon la violette et le jasmin, avoir des papillons dans les cheveux, aller boire, à votre bras comme une amie, du bon lait de brebis naturel dans votre délicieux petit hameau…

Je rêve trop, certes…
Peut-être même que je vous ennuie, j’en suis navrée…

C'est simplement que je me sens bien seule dans ma société. C'est difficile d'être une jeune fille un peu trop naïve et mélancolique dans ce monde si terre-à-terre...

Votre entière dévouée,

Mademoiselle Ophélie

Chère Ophélie,

Je vous comprends et vous ne m’ennuyez aucunement, rassurez-vous! Les lettres comme la vôtre me vont droit au coeur et comment pourrait-il en être autrement, quand de jeunes personnes d’un temps si lointain prennent la peine de m’écrire pour me dire qu’elles rêvent de me rencontrer? Je suis entourée de haine et cette admiration qui vient de si loin ne peut que me toucher…

Écrivez-moi, chère Ophélie, et dites-m’en plus sur vous. Cela ressemblera peut-être un peu à une de ces conversations que vous me décrivez…

Marie-Antoinette

Votre Altesse,
 
Merci de votre gentillesse et de votre compréhension à mon égard... Je me sens rougissante des mots précédents que j'ai écrits, qui suis-je pour m'épancher auprès de votre illustre personne? Sans doute une jeune fille un peu perdue... Je fais des études, je passe cette année un concours pour enseigner les lettres et l'histoire à des enfants et dans ma société individualiste, je me sens un peu seule et désemparée, je l'avoue...

Ce que je recherche, l'amour, la passion, l'intrigue, semble bien loin de ma portée et finalement je m'ennuie à mourir... C'est peut-être une question de tempérament, peut-être que cela n'a rien à voir avec le siècle dans lequel on vit, je ne sais pas.

Quoiqu'il en soit, il est apaisant de m'entretenir avec vous, ainsi vous me comprendrez peut-être?

Votre entière dévouée,

Mademoiselle Ophélie

Très chère Ophélie,

Vous souhaitez donc enseigner? Voilà un noble métier. Je suis très exigeante envers mes enfants lorsqu’il s'agit de leur éducation, quoique je ne puisse me vanter d’avoir eu moi-même beaucoup de goût pour l’étude. 

Je comprends votre recherche d’amour et de passion, la peur de s’ennuyer… Que n’ai-je point inventé pour me divertir? Mais je vous en prie, laissez de côté l’intrigue autant que vous le pouvez. Elle finira bien par vous trouver et je ne puis que vous conseiller de la chasser! 

Qu’entendez-vous par votre «société individualiste»? Je n’ai pas grand goût pour connaître l’avenir, mais j’avoue que cela m’intrigue. L’amour ne se trouve-t-il donc plus dans votre siècle?

À bientôt, chère Ophélie,
Marie-Antoinette

Votre Majesté,

L'amour est un mot véritablement abstrait dans le monde où je vis. C'est une sorte de grand mot globalisateur d'idées reçues. Il n'existe plus.

Être amoureux c'est trouver quelqu'un pour ne plus se sentir seul, pour ressentir du plaisir, entrer dans la norme des gens «casés». Il n'y a plus de passion, d'imprévu, de romantisme, de notion de sacrifice, d'abandon, d'amour éternel... Aujourd'hui, aimer veut dire gonfler son «moi» dans le regard de l'autre, pallier la peur de la solitude, profiter des avantages qu'un être peut procurer. Il n'y a plus de partage. C'est d'une tristesse infinie...
 
Dans la société dans laquelle je vis, les intérêts communs n'existent pas. Chaque acte, chaque mot, chaque idée sert à l'intérêt particulier. C'est chacun pour soi et Dieu pour personne.

Voilà pourquoi peut-être, il y a bon nombre de jeunes filles comme moi, indolentes, quelque peu pessimistes, blasées et assurément nostalgiques...
 
C'est probablement pour cela aussi que je me destine à enseigner. La voix du professeur aura son poids pour changer les choses... Je l'espère...
 
Accepteriez-vous de me parler de vos enfants? Les avez-vous près de vous?

J'espère que ma lettre vous trouvera en bonne santé et que votre moral est doux.
 
Avec tout mon respect,

Votre dévouée,

Mademoiselle Ophélie

Très chère Ophélie,
 
Quelle triste description que l'amour! Il ne faut pas vous laisser aller à y croire. Gardez la foi et je suis certaine que votre moitié concevra ce sentiment comme vous le faites vous-même. Mais pour l'intérêt, je ne peux que constater que les choses ne changent pas! 
 
Vous souhaitez que je vous parle de mes enfants… Voilà un sujet bien doux et bien cruel à la fois. Je ne les ai plus près de moi depuis que l'on m'a amenée ici à la Conciergerie. Et on m'avait déjà enlevé mon fils lorsque j'étais encore au Temple. Je n'ai aucune nouvelle d'eux, je ne sais même pas s'ils sont encore au Temple, ensemble ou séparés de leur tante… Ah, quelle cruauté, vraiment!
 
Écrivez-moi une nouvelle fois si vous le voulez bien. Vos lettres me touchent.
 
Marie-Antoinette