Loiz
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Turgot et Necker
 

    Votre Majesté,

Quel rôle avez-vous joué au juste lors des renvois de Messieurs Turgot et Necker en 1776 et en 1781?  On raconte que poussée vous-même par vos ami(e)s qui constituaient les fameuses coteries versaillaises, vous auriez puissamment œuvré au renvoi de Monsieur Turgot auprès du roi. On raconte qu'à cette époque vos amis étaient très inquiets d'un projet du Contrôleur général des Finances qui visait à réduire le train de vie de la Maison du Roi et le montant des pensions qui étaient alors accordées aux courtisans.

On raconte par contre que vous auriez tenté de sauver la mise de Monsieur Necker en 1781. Je crois me rappeler qu'à l'époque ce pas tout à fait ministre avait diffusé un rapport sur l'état général des finances du royaume qui avait fort mécontenté le roi. Il est vrai que pour financer le corps expéditionnaire français destiné à soutenir les «Insurgents» d'Amérique, il avait grandement contribué à endetter le trésor royal par une politique de recours systématique à l'emprunt, qui fut d'ailleurs dans un premier temps reprise par son successeur, Monsieur de Calonne. On comprend donc le courroux du roi quand il prit connaissance d'un écrit qui tendait à rejeter sur d'autres les responsabilités d'une politique budgétaire et financière qu'il avait lui-même préconisée, et à se donner la part belle auprès de l'opinion éclairée du royaume et du reste de l'Europe. Étiez-vous donc malgré tout opposée à cette époque au congédiement de Monsieur NECKER?

Il paraît également que lorsqu'il s'est avéré nécessaire de remplacer Monsieur Loménie de Brienne au Contrôle général des Finances en août 1788, vous auriez insisté et déployé tout votre pouvoir de persuasion auprès de Jacques Necker  pour le convaincre d'accepter de retourner aux Affaires. On dit que vous l'auriez convoqué en votre cabinet privé et qu’il n'a pas eu d'autre choix que d'accepter sa désignation à ce poste, quoiqu'il ressortît de cet entretien avec un droit d'entrée au Conseil du Roi, ce qui n'avait pas été le cas entre 1776 et 1781, du fait paraît-il de sa confession protestante.

Auriez-vous œuvré en 1788 comme une efficace chargée de mission par votre royal époux auprès de Monsieur Necker? Une telle conduite pourrait confirmer alors votre opposition à son renvoi du poste de contrôleur général des finances sept ans plus tôt.

Sans doute me pardonnerez-vous mes approximations, mais les sources dont je dispose à ces sujets, quoique bien informées sont contradictoires, et peut-être finalement seriez-vous la seule personne qui pourrait apporter une réponse susceptible de les départager.

Je demeure Madame votre bien dévoué,

Loiz

Très cher Loiz,

Quel ne fut pas ma surprise de trouver si tôt une autre lettre de vous et portant sur un sujet si différent. Je crains que vous n’ayez reçu ma dernière lettre, peut-être devrions-nous les numéroter? Considérez celle-ci comme la lettre numéro un de cette correspondance. Votre réponse devra porter le même numéro et ainsi, nous saurons si certaines lettres se perdent. Je vous suggérerais d’écrire en chiffre, mais je n’ai pas accès ici à des livres qui permettraient ce genre de pratique. Il nous faut donc continuer en écriture, au moins les numéros nous rassureront sur la réception de nos lettres.

Tout d’abord, laissez-moi vous préciser une chose importante. Je sais que l’on m’a souvent accusée d’avoir influencé sur les places des ministres. Mais je puis vous assurer que dans la grande majorité des cas, il n’en est rien. Non pas que je n’aie pas désiré le faire. Mais mon peu de goût pour la chose politique mêlé à mon peu de crédit auprès du Roi et de ses ministres, et sur ce genre de sujet particulièrement, ont fait en sorte que j’ai échoué plus souvent que j’ai réussi. Le caractère du Roi même rendait toute tentative bien difficile. Il ne me parlait que peu d’affaires, et j’en apprenais souvent davantage par ses ministres en usant de ruse et en leur laissant entendre que je savais tout, que le Roi m’avait parlé. Et lorsqu’il m’arrivait d’imposer mes vues au Roi, il n’était pas rare qu’il se laisse ensuite convaincre du contraire par ses ministres. Évidemment, je ne pouvais ouvertement avouer mon peu de crédit, par crainte d’en avoir encore moins. Aurait-on pu imaginer une telle chose? Si j’ai réussi à faire nommer quelques personnes de mes amis, cela était uniquement dans des postes n'ayant que peu ou pas de lien avec les affaires importantes du royaume. Cela est bien peu flatteur pour moi, cher Loiz, mais cela est ainsi et vous pouvez bien juger de la fausseté de certaines rumeurs d’après ce que je vous écris ici.

Je dois dire cependant que cela changea un peu dans les temps qui précédèrent les États Généraux et les troubles, et il est vrai que je m’impliquai dans le retour de Monsieur Necker aux affaires. L’état des Finances était alors si désastreux, il fallait agir! Je favorisai le retour de Monsieur Necker, et cela bien que le Roi ne l’ait jamais vraiment apprécié. Ne croyez pas qu’il fut alors facile de convaincre et le Roi, et Monsieur Necker. Mais le Roi s’y résolut et je fus en effet impliquée dans ce retour, aidée entre autres, comme peut-être vous le savez déjà, par Monsieur de Mercy.

À mon tour de vos poser une question, cher Loiz. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser aux affaires? Cet intérêt date-t-il de la Révolution ou peut-être d’avant? Êtes-vous avocat? Ceci pourrait peut-être expliquer cela.

Au plaisir de lire bientôt une nouvelle lettre de votre part,

Marie-Antoinette

Votre Majesté,

Je réponds à la lettre à laquelle vous avez choisi de donner le numéro un, quoique vous l’ayez reçue après la lettre à laquelle vous avez apporté une réponse très riche de sens et d’informations: je vous remercie de tout cœur de votre franchise et je vais tâcher de répondre à vos deux derniers courriers en une seule lettre!

Que de chemin avez-vous parcouru depuis que vous étiez l’élève de l’abbé Vermond, sa «tête à vent»: vous désirez retourner à l’ancien ordre des choses, mais vous acceptez avec beaucoup de sagesse et un bon sens qui vous honore l’idée de temporiser et vous livrer aux compromis temporaires. Une telle prise de position vous éloigne des Émigrés de Coblence, le réalisez-vous, Madame? Peut-être me trouverez-vous trop optimiste, mais j’ai toujours pensé que les bonnes alliances politiques ont de tous temps été celles basées sur la recherche des possibles en tenant compte des évolutions des sociétés. Et si la Providence vous prête vie, je pense qu’avec l’expérience douloureuse que vous avez acquise, vous êtes la mieux placée pour exercer des responsabilités éminentes au Conseil de régence ou au Conseil du roi votre fils. Et très franchement, je ne suis pas sûr que Barnave serait ou aurait été choqué par votre langage; songez que depuis la mort de Mirabeau, il avait beaucoup évolué pour le roi, et notamment en votre faveur après votre retour de Varennes!

Avant de répondre à votre dernière question sur la connaissance des affaires que vous me faites l'honneur de me prêter, me permettrez-vous de vous relater une histoire qui se racontait encore à l’époque du ministère Feuillant d’avant mars 1792? En 1769, à l’opéra de Grenoble, une femme de la bonne bourgeoisie grenobloise accompagnée de son jeune fils âgé de huit ans se fit vertement chasser par des domestiques ou que sais-je encore, d’une loge soit–disant réservée à des membres de la noblesse. Qui était-elle, cette brave femme qui n’avait rien fait de mal? Madame Barnave mère en personne! Et ce triste spectacle se déroula sous les yeux ébahis de l’enfant qui eut le destin que l’on sait!

Des histoires comme cela, on en a connu une multitude à cette époque! Voilà à quoi ressemblait la société française de ces dernières années, et ce qui est un comble, sous le règne d’un souverain qui n’aurait jamais personnellement attenté à la dignité de ses sujets, même les plus modestes: certes nous n’étions pas malheureux, et nous l’étions incontestablement bien moins qu’aujourd’hui, mais saisissez-vous, madame, quel était l’état d’esprit des députés du tiers-état en mai 1789 et celui de leurs mandants, ainsi que la raison profonde de leur impatience? À une certaine violence diffuse qui baignait le corps social a répondu un accès de violence révolutionnaire qui a tout emporté!

Alors, je le reconnais bien volontiers: ni vous, ni le roi n’y pouviez quelque chose, confinés comme vous l’étiez dans votre palais de Versailles, entourés de vos courtisans, et isolés du reste du pays; mais ainsi marchait la France, il faut le savoir, madame. Peut-être que votre défunt mari eût été bien inspiré avant 1789 alors qu’il était encore libre de ses mouvements, de suivre l’exemple de feu votre frère, l’empereur Joseph, qui se déplaçait incognito dans ses territoires et voyageait de même en Europe, et notamment lorsqu’il vint vous rendre visite à Versailles au printemps 1777.
 
Comme vous l’avez parfaitement deviné, j’ai acquis une formation juridique qui m’a permis de servir de clerc à des avocats puis de secrétaire à quelques-uns des hommes politiques de l'Assemblée constituante, qui étaient pour la plupart des hommes de loi. Et ces questions politiques m’ont intéressé dès que j’eus la chance d’apprendre à lire et à écrire, dans un établissement tenu par une congrégation religieuse.

Vous souhaitez qu’un homme providentiel vienne redresser la situation? Mais pourquoi voulez-vous que dans l’extrême confusion dans laquelle nous sommes plongés, et alors que toutes les ambitions peuvent prétendre prendre les rênes du pays, un tel homme accepterait de redonner la direction du pays au roi de France? Le dernier qui était prêt à vous aider ainsi, de toutes ses forces, c’était le comte de Mirabeau, et à la rigueur, monsieur de la Fayette que vous n’appréciiez pas. Désormais, seul le roi devra songer à reprendre pour son compte le pouvoir qu’il a perdu le dix août de l’an dernier!

En espérant n’avoir pas été trop long, je vous prie d’être assurée, madame, de l’expression de mes sentiments les plus dévoués,

Loiz

Lettre numéro 2

Très cher Loiz,

J'ai bien reçu votre réponse à la lettre numéro un, voilà qui est une bonne nouvelle. Je tenterai de vous faire parvenir cette lettre numéro 2, espérons qu'elle vous parviendra comme la première.

Je me rends tout à fait compte que mes propos m'éloignent de la position des Émigrés de Coblence. Jamais je ne douterai de leur bonne volonté, mais la distance, l'éloignement auquel ils sont contraints, les a parfois fait agir contre notre bien, et même contre notre volonté. Je ne les blâme point: ils ont sans doute fait ce qui leur semblait le plus juste. Leurs conseillers n'ont pas non plus toujours été de bon conseil… Et je ne parle pas des rumeurs de toutes sortes qu'ils ont dû rencontrer sur leur route. Mais pour voir les choses de plus près, nous les voyions mieux, et le résultat de leurs actions n'a pas toujours été à notre avantage.

Les députés du Tiers ont refusé de travailler avec le Roi en 1789 et ont combattu son autorité. Vous le dites bien et vous avez raison: le roi n'aurait jamais attenté à la dignité de ses sujets. Qui sait ce que les États Généraux auraient pu apporter, si ces messieurs du Tiers avaient un tant soit peu voulu aider le roi dans sa tâche.

Vous avez sans doute raison: un homme providentiel qui nous aiderait sincèrement et sans aucune prétention, tout cela est une chimère. Voyez-y, cher Loiz, l'étendue de ma détresse que de vouloir espérer qu'une telle chose pourrait se produire. 

Je n'ai jamais eu confiance en Mirabeau. Comment aurait-il pu en être autrement? Et les actions de monsieur de La Fayette justifient, je le crois bien, mon manque d'appréciation envers lui.

Je suis dans une inquiétude extrême, mon cher Loiz, et je ne vois pas pour bientôt le jour où mon fils pourra régner, quoique j'en garde toujours l'espérance au fond de moi-même. Mais pour le moment, sa seule santé ainsi que sa sécurité me préoccupent.

En espérant recevoir encore une fois des nouvelles de vous,
Marie-Antoinette