Loiz
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Tilly et Besenval
 

    Votre Majesté,

Que le temps doit vous paraître bien long du fond de votre cachot humide de la Conciergerie; je crois même savoir que les sorties vous sont interdites dans la petite cour sur laquelle donne l'ouverture de votre cellule.

Alors permettez-moi Madame, de vous parler un moment des temps heureux où vous étiez entourée de tant de gens: vous souvenez-vous de votre jeune page Alexandre de Tilly? J'ai sous les yeux ceci qu'il a écrit à votre sujet:

«En un mot, si je ne me trompe, comme on offre une chaise aux autres femmes, on aurait presque toujours voulu lui approcher son trône»

A-t-on écrit plus bel hommage à une femme?

Et ce vieux courtisan plein d'esprit de Besenval, vous en souvenez-vous? Je vous cite un passage où il parle de vous et du roi:

«Quand elle lui parle, dans les yeux et le maintien du roi il se manifeste une action, un empressement que rarement la maîtresse la plus chère fait naître.»

Inouï, non? Bon, peut-être me direz-vous que Besenval n'était qu'un vieil indiscret avec une langue bien pendue, mais enfin, souhaitez-vous vous exprimer sur ces deux anciens témoins de la splendeur de votre ci-devant Cour et sur de tels propos?

En tous cas, soyez assurée, Madame que de tels témoignages passeront les siècles et vous destinent à l'immortalité dans la pensée et le coeur des hommes.

Je demeure votre très dévoué serviteur;

Loiz


Cher Loiz,

Quel plaisir que de recevoir une nouvelle lettre de votre part!

Je ne savais pas que le comte de Tilly avait écrit de si beaux mots sur ma personne. Je me souviens bien de lui, en effet.

Et que dire de Besenval… un homme plein d'esprit en effet! Sa compagnie m'a toujours plu, même si son esprit lui a parfois joué des tours…

Cela me paraît assez amusant que ces deux hommes aient écrit sur mon compte et sur celui du Roi. Ces écrits semblent assez louangeurs et non pas méchants. Et je vous avoue que je ne suis pas surprise dans le cas de Besenval. Il n'en est pas à sa première publication! Quelle tristesse que les conditions dans lesquelles il a quitté ce monde. Mais je garderai toujours de lui
un excellent souvenir.


Dites-moi, Loiz, je ne connais point votre prénom… est-ce là un prénom français commun dans votre temps?

À très bientôt, cher Loiz,

Marie-Antoinette


Votre Majesté,

Je vous remercie de la gentillesse de votre réponse; je ne vous cacherai pas que chacune d'entre elles est attendue avec impatience et accueillie avec joie!

Ah, Besenval... le baron indiscret, l'homme de cour et d'esprit par excellence, le militaire maladroit  qui commit l'énorme bourde de dégarnir Paris de toute garnison loyaliste sous son commandement... le lendemain du renvoi de Necker, l'avant-veille de la prise de la Bastille, alors que la capitale était en effervescence!

Besenval le trop galant homme, au sujet duquel cette bonne Madame Campan raconte qu'il se montra un peu trop empressé à votre égard à l'occasion d'une entrevue privée que vous lui accordâtes dans vos petits appartements, et que vous l'éconduites alors sèchement...

Je comprends que vous en gardez un bon souvenir, sa compagnie devait être des plus divertissantes...

Mon surnom, ce sobriquet de Loiz vous intrigue, Madame? C'est bien d'honneur que vous faites à votre tout modeste serviteur. Je m'empresse de vous éclairer à ce sujet: Il s'agit du raccourci du nom de ces charmants volatiles que vous apercevez peut-être en levant la tête, en regardant par la lucarne de votre cellule... Il m'a été donné il y a près de trente ans par un groupe d'amis. Je le conserve jalousement et tenez-vous bien, si vous me passez cette expression un tantinet familière, les épouses et les enfants de ces mêmes amis me nomment également ainsi, pour la plus grande de mes satisfactions... J'espère que vous ne me trouvez pas trop ridicule avec de tels enfantillages...

Je ne peux que vous recommander de veiller à votre santé et souhaiter votre libération prochaine, ainsi que celle de vos enfants et de votre belle-soeur, Mme Élisabeth.

Votre bien dévoué;

Loiz


Très cher Loiz,

C'est à moi de vous remercier pour vos belles lettres qui sont toujours divertissantes… Dieu sait que j'en ai bien besoin!

Vous avez tout à fait raison au sujet de Besenval. Il lui est arrivé de commettre quelques bourdes mais je les lui pardonne pour tous ses moments d'éclats de rire et de bonne compagnie qu'il m'a donnés au fil des ans. C'est cela dont je veux me souvenir à l'heure qu'il est et je vous avoue que cela m'est même d'un certain réconfort…

Je suis bien loin de vous trouver ridicule, cher Loiz, bien au contraire et je vous remercie de ces explications! Vous semblez bien me connaître mais je vous connais si peu! Cela m'est agréable d'en apprendre plus sur vous. N'arrêtez surtout pas de me faire parvenir vos lettres, elles me réchauffent le coeur!

Ah, cher Loiz, si je pouvais m'évader en fermant simplement les yeux…

Marie-Antoinette