Qu'ils mangent de la brioche!
       

       
         
         

Vicomte Louis de Roubiac

      Londres, ce 12 auguste 1793

Madame,

Cette lettre vous a été transmise par un agent de monsieur Dumontais. Détruisez-la après l'avoir lue; il vous sera encore possible de répondre au moyen de la voie habituelle. Ayez confiance, vos amis s'affairent toujours et vous savez que nous sommes tous prêts à donner notre vie pour sauver la vôtre.

Vous m'avez fait part de votre douleur devant les nouvelles calomnies que la canaille révolutionnaire ne cesse de faire courir contre vous; la dernière en date étant la réflexion qu'on vous prête sur la disette qui accablait le peuple voici quatre ans: «S'ils n'ont pas de pain, vous fait-on dire, qu'ils mangent de la brioche!» Il faut savoir que les misérables qui colportent cette infamie n'ont même pas le mérite de l'avoir inventée: ils l'ont prise mot pour mot chez Jean-Jacques Rousseau, au Livre VI des «Confessions»; voici en effet ce qu'on peut y lire: «Enfin je me rappelai le pis-aller d'une grande princesse à qui l'on disait que les paysans n'avaient pas de pain, et qui répondit: Qu'ils mangent de la brioche. J'achetai de la brioche.» C'était donc un lieu commun qui circulait avant même votre naissance et que des misérables ont ramassé dans la boue où il était né.

On ne pourra empêcher les sots de répéter une sottise; mais ils ne feront qu'en perdre ce qu'il leur reste de crédit auprès des honnêtes gens. Déjà des personnes honorables, qui de bonne foi avaient cru ce qu'on leur rapportait, s'indignent hautement d'avoir été trompées; quelques-unes qui ne vous étaient point favorables en viennent à réfléchir et pensent maintenant que, si l'on est obligé d'inventer de tels griefs contre vous, c'est qu'on n'en possède pas qui soient établis.

Je vous baise humblement les mains, madame, et vous supplie de ne jamais perdre confiance.

Vicomte Louis de Roubiac
         
         

Marie-Antoinette

      Cher vicomte,

Quel espoir vous me redonnez avec votre message! Je ne suis point oubliée dans tout ce tumulte et l'on se soucie encore de me faire sortir de cette infâme prison! Je vous prie, monsieur le Vicomte, de rappeler mes enfants au souvenir de mes amis, ils sont plus importants que moi et doivent être secourus en priorité!

C'est donc de ce Rousseau que vient cette phrase que l'on me prête souvent dans la correspondance que l'on me fait parvenir ici. Jamais je n'aurais dit une telle chose, si loin de ma pensée et de mon coeur. Merci, monsieur, de m'avoir renseignée sur la provenance d'une telle calomnie! Quelle tristesse qu'on en soit venu à croire de telles choses sur ma personne! Vous imaginez? J'espère que ce que vous me dites sur les personnes honorables qui s'indignent est vrai, et qu'elles réussiront à faire voir la vérité à ceux qui les entourent!

Au revoir, monsieur le vicomte, je ne perds pas espoir de vous remercier en personne un jour ou l'autre.

Marie-Antoinette
         
         

Vicomte Louis de Roubiac

      Londres, ce 27 auguste 1793

Vous vous étonnez, madame, qu'un certain nombre de personnes, pourtant honorables, aient pu croire une infâme calomnie que l'on répandait sur votre personne. N'oubliez pas, cependant, que l'Angleterre où je me suis réfugié a eu le malheur de se séparer de Rome aux tristes temps de la Réforme et qu'elle gémit aujourd'hui dans les ténèbres de l'hérésie. Or on ne peut toucher à l'autel sans porter atteinte immédiatement au trône dont il est l'appui; en se déclarant le protecteur de l'Église anglicane, Henri VIII pensait asseoir plus fermement son pouvoir et nous constatons qu'aujourd'hui ses successeurs ont les mains liées devant le Parlement: telle est la justice de Dieu qui veut que les fautes des pères soient punies sur les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits-enfants. L'esprit libéral et républicain a tant infesté les esprits de ce côté-ci de la Manche que la personne du souverain y est beaucoup moins respectée qu'elle ne l'était en France avant cette infâme Révolution.

Cependant, les débordements sanguinaires que notre pays a connus commencent à opérer dans les esprits une heureuse transformation: nos saints prêtres y étaient regardés comme des monstres et des hypocrites; leur conduite exemplaire et le spectacle de leurs vertus ont fait justice de ce préjugé. On en vient à comparer leur ferveur à l'indolence religieuse et à la sécheresse de coeur du clergé anglican et Dieu a entrepris de travailler les âmes: ou je me trompe fort, ou nous assisterons bientôt au retour de l'Angleterre dans l'unité de l'Église.

Il n'est personne parmi nous qui n'attribue ce miracle à l'intercession de votre auguste époux, qui a reçu la palme du martyre et trône aujourd'hui dans le Ciel où il prie pour ses bourreaux. Croyez bien que notre grand espoir, quand nous travaillons à vous libérer, c'est de permettre que vous soyez à Rome le jour très prochain où le pape canonisera notre roi Louis XVI. Quoi qu'il en soit, au cas où nos efforts échoueraient, n'acceptez jamais de vous confesser à un prêtre jureur, voire à un prêtre que vous ne connaîtriez pas! Si le Ciel a décidé que vous partagiez le martyre de votre époux avant de partager sa gloire, sachez que dans la foule il se trouvera des prêtres qui prononceront pour vous absoudre les formules canoniques prescrites.

Je vous baise humblement les mains, madame, en vous priant de croire au dévouement de tous vos amis.

Vicomte Louis de Roubiac
         
         

Marie-Antoinette

      Cher ami,

Ne craignez rien: je refuse même de regarder un prêtre jureur! Il ne sera jamais question de me confesser à ces traîtres!

Mon époux s'intéressait beaucoup à l'histoire de Charles 1er d'Angleterre; qui aurait cru qu'il finirait lui aussi dans les mains du bourreau? Mon mari aimait son peuple et je suis convaincue que le peuple aimait mon mari mais qu'il s'est laissé duper par ces gens qui ont la prétention de dire qu'ils savent ce qui est bien pour le peuple de France!

J'attendrai donc, monsieur le Vicomte, dans cette infâme prison, que l'on m'en libère! Et je ne perds pas espoir et fait confiance à des amis tels que vous!

À bientôt, je l'espère, cher ami!

Marie-Antoinette