Loiz
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Pour parler de votre serviteur
 

    Votre Majesté,
chère Marie-Antoinette,

Il y a quelque temps à l'occasion d'une de nos correspondances, vous m'avez fait remarquer que vous ne connaissiez rien de moi, tandis que de mon côté, je connaissais bien votre vie. À priori, rien d'anormal entre une ex-souveraine connue du grand public de votre époque et que vos malheurs actuels contribueront, s'il en était besoin, à rendre inoubliable, et un obscur anonyme. Cet échange de correspondance m'a permis de me rendre compte à quel point vous êtes accessible, reine en liberté ou prisonnière de l'étiquette de Versailles ou de votre injuste  prison.

Mais finalement, dans le seul dessein de tenter de vous être agréable et pensant pouvoir tromper l'ennui de votre actuelle détention, je me dis que peut-être, quelques précisions à mon sujet pourront vous intéresser.

Comme vous l'avez parfaitement compris, je suis un modeste petit Feuillant, tout dévoué à votre Majesté et qui porte le deuil de votre malheureux mari, notre bon roi Louis le seizième, occis par la fureur des Jacobins. Quand vous pensez qu'après avoir renversé le régime constitutionnel, ces maudits Jacobins se sont scindés en deux factions rivales qui se sont combattues avec une violence inouïe jusqu'au 2 juin dernier. Ce jour-là, la faction la plus modérée des Républicains (ou la moins radicale, cela dépend d'où vous vous situez sur l'échiquier politique...) a été mise hors la loi.

Après avoir soutenu le grand MIRABEAU, je me suis bien évidemment rapproché, après sa malheureuse et brusque disparition, des «triumvirs», et plus précisément de ce bon Antoine BARNAVE que j'ai évoqué lors de notre premier échange de courriers.

J'ai pu savoir qu'ils vous ont rencontrée, le premier une seule fois au début du mois de juin 1790 au château de St-Cloud (dans le parc? dans le château? Étiez-vous seuls ou en présence d'un témoin? ou du roi?), le second, à plusieurs reprises, après votre retour aux Tuileries le 25 juin 1791. Je me doute bien qu’endetté comme il l'était, «la Torche de Provence» a monnayé son soutien et ses conseils, mais je suis sûr que ce brave Antoine n'a pas touché un liard de vos majestés; il a le coeur bien trop pur et l'âme droite d'un homme dévoué à la monarchie constitutionnelle. D'ailleurs à ce jour, il est emprisonné en Dauphiné depuis les jours qui ont suivi cette sombre journée du 10 août.

Que pouvez-vous me dire à leur sujet, sur le plan personnel et politique? Ne trouvez-vous pas dans le fond, en vous situant à l'heure présente de votre injuste incarcération, que ces deux hommes auraient pu vous sauver la mise? À condition de suivre leurs conseils, bien sûr... Vous souvenez-vous des propos échangés avec ces messieurs?

Que vous dire à mon sujet? J'ai fui la capitale et je me suis réfugié dans une masure au fond d'une arrière-cour de Malpassé, faubourg de Marseille, d'où j'attends impuissant que les évènements se calment. Puisse le retour de la stabilité vous voir revenir au Conseil de notre petit roi, votre fils Louis-Charles, que vous surnommiez, m'a-t-on dit, «mon chou d'amour», et comme je vous comprends en regardant un portrait de ce bel enfant!

Je suis partagé entre l'attachement à mes convictions du printemps 89 et le remords de vous voir quatre ans après dans une situation que nous n'aurions jamais imaginée. Puissiez-vous nous pardonner, Madame, du mal qui vous a été fait, et auquel nous avons bien involontairement contribué.

Je demeure votre bien dévoué,

LOIZ

Très cher Loiz,

Je dois vous avouer que je suis déchirée par ce que vous me révélez. La correspondance que nous échangeons fait plus que me divertir et recevoir vos lettres m'est d'un grand réconfort… Dans le même temps, les révélations que vous me faites ici me poussent tout naturellement à me méfier de vous.

Comment pourrait-il en être autrement? Vous n'avez pas caché votre ouverture aux idées révolutionnaires mais je m'étais persuadée qu'il n'en était rien. Comment retrouver cette aisance dans mes propos? 

Comment vous faire confiance?  D’autant plus que cela semble aller à l'encontre de ce que vous m'écriviez dans votre toute première correspondance, où vous m'entreteniez de cours d'histoire... Cher Loiz, je veux vous faire confiance! Nos échanges me sont précieux et je veux vous répondre. 

Je veux me dire que la connaissance que vous avez des affaires, la politesse et le respect dont vous faites preuve envers moi, votre sincère désir de me venir en aide dans la mesure de vos capacités, tout cela fait de vous un homme honnête… Ai-je raison? Je ne sais pas. Mais au point où en sont mes affaires, je veux bien, cher Loiz, poursuivre notre correspondance. Espérons seulement que je saurai le faire dans la même sincérité dont j'ai usé jusqu'à maintenant.

Mais comment croire que le mal qui nous a été fait était involontaire? Les Révolutionnaires ont-il vraiment cru qu'ils ne nous feraient pas de mal? J'ai bien de la difficulté à croire une telle chose, cher Loiz. Et malgré ce que vous m'en dites et mon grand désir de voir tout cela terminer, je ne peux le pardonner. Je ne le peux. Vous êtes encore une fois bien informé. J'ai rencontré Monsieur de Mirabeau à Saint-Cloud.  Seule, mais avec la permission du Roi. 

Je n'ai jamais eu confiance en cet homme mais il fallait le rencontrer. Notre situation était déjà très précaire mais je ne crois pas avoir besoin de vous en dire davantage. Vous connaissez notre situation d'alors. Et j'ai aussi rencontré Barnave.

Je ne sais pas si ces deux hommes auraient pu nous sauver la mise. Mais comment aurait-on pu suivre leurs conseils? Ces deux hommes travaillaient pour la Révolution! Pas pour nous. Ils ne souhaitaient pas nous rétablir, mais plutôt faire triompher leur vision! Il nous fallait les rencontrer, les écouter et réfléchir à leurs propositions… Mais nous n'étions pas tenus de suivre à la lettre ce qu'ils nous disaient si nous le jugions autrement.

Je me souviens des propos que nous avons échangés. Je ne souhaite pas les répéter. Je crois cependant à leur sincérité, dans la mesure où cela allait dans le sens de leur vision. Je ne crois point avoir exprimé mes idées aussi sincèrement à qui que ce soit, cher Loiz, par le biais d'une correspondance. Faites très attention à vous. N'ayez confiance en personne. Et ne revenez pas à Paris, si vous vous sentez actuellement en sécurité. Que Dieu vous garde!

Marie-Antoinette

Votre Majesté,

N'ayez crainte, je ne vous trahirai pas; d'ailleurs, pourquoi agirais-je ainsi alors que les idées que je défends, même différentes des vôtres, sont actuellement autant pourchassées et interdites d'expression que les vôtres?

Une chose m'intrigue dans votre dernière lettre, c'est quand vous me dites: «Vous n'avez pas caché votre ouverture aux idées révolutionnaires mais je m'étais persuadée qu'il n'en était rien». Je pense qu'à mon âge, 42 ans et bientôt 43, je ne comprendrai décidément rien aux femmes; alors pensez donc comme le raisonnement d'une reine peut me paraître étrange, surtout sur un tel sujet!

Rester Feuillant en 1793, c'est reconnaître que la Révolution est allée trop loin, c'est reconnaître aussi nos erreurs, mais également admettre que la mauvaise image qu'a eu de vous l'opinion commune des habitants de ce royaume était basée sur des mensonges à votre sujet, qui ont été finalement aussi néfastes à vous qu'à nous. C'est également dire que la chute du Trône des Bourbons ne présage rien de bon pour ce malheureux pays ravagé à l'heure de votre injuste incarcération par la disette, la conscription, la guerre étrangère, la guerre civile, la chasse aux opposants du pouvoir actuel, et la lutte des factions qui s'étaient pourtant liguées pour envahir votre palais des Tuileries le matin du 10 août!

Je suis fort honoré, Madame, que vous me preniez pour un honnête homme. C'est effectivement ce que pensent et disent les gens qui me font l'honneur de me donner leur confiance. Votre intuition toute féminine ne vous trompe pas Madame, soyez-en certaine. Mon plus doux désir serait -avec votre accord évidemment- de vous servir de conseiller si vous deveniez régente ou membre du Conseil du Roi votre fils, ou de figurer dans le cas contraire, parmi les opposants loyaux de la politique de vos conseillers, mais jamais parmi les opposants de votre Trône. D'ailleurs, je pense que le Peuple continue quand même dans le fond à apprécier les Monarques héréditaires. Je ne vois donc pas pourquoi je m'enticherais d'une bien hasardeuse République, à l'heure où vous recevez mon courrier!

Alors évidemment, je pense qu'on pourra toujours travailler dans vos intérêts et ceux du Trône du petit Roi, mais à mon avis nous ne pourrions plus, même si nous le voulions, retourner à l'état politique qui précédait la réunion des États Généraux. J'attirais à cet égard dans un de mes précédents courriers votre royale attention sur l'histoire de l'Angleterre des deux derniers siècles, et je vous suggérais bien respectueusement de remarquer que les monarques de l'actuelle Maison de Hanovre n'exercent plus un pouvoir aussi étendu que ceux des dynasties Tudor et Stuart, après les deux révolutions qui ont secoué le royaume voisin au siècle dernier. Et l'avenir ne fera, je pense, que renforcer cette tendance au gouvernement des chambres du Parlement britannique sous la houlette de Sa très gracieuse Majesté, quelle que soit la dynastie régnant sur ce grand pays.

Nous ne saurons donc probablement jamais la teneur de vos échanges de vue avec les deux leaders du camp des Patriotes de 1789 tous dévoués aux intérêts des Bourbons mais aussi à ceux de la Nation… C'est dommage, mais je respecte bien sûr votre choix. Et sans doute dans le fond, avez-vous raison de refuser d'ôter le voile sur vos conciliabules avec le comte de MIRABEAU et Antoine BARNAVE.

Malgré nos divergences de vue politiques, savez-vous ce qui nous rapproche finalement, Madame? C'est cette commune claustration forcée du fait de votre détention et du fait de ma vie actuelle de taupe. Et si recevoir du courrier vous fait le plus grand bien, vos lettres sont attendues par votre tout modeste serviteur avec impatience et reçues avec joie. Songez que je ne sors que la nuit tombée pour me dégourdir les jambes, tant le péril jacobin est présent. Songez que sur une place à quelques mètres du port de MARSEILLE, la guillotine est dressée et fait passer régulièrement de vie à trépas les malheureuses personnes dénoncées au Comité révolutionnaire local.

Que Dieu vous protège Madame et accorde longue vie et beaucoup de bonheur, lorsque cette folie révolutionnaire sera passée, au petit Roi et à Mme Royale. Songez qu'ils sont bien jeunes et qu'ils ont l'avenir devant eux.

Je demeure toujours et plus que jamais votre très dévoué;

Loiz

Très cher Loiz,

Votre dernière lettre m’a beaucoup donné à réfléchir. Je crois bien que vous avez raison lorsque vous dites que nos deux situations ont quelque chose de commun. N’est-ce pas là toute l’horreur de la situation? Qu’a-t-on fait de la France pour que les honnêtes gens ne puissent même plus vivre dans le calme? Ces révolutionnaires ne demandaient-ils pas la liberté, le droit de parole? Je crois, cher Loiz, que la France ne peut être plus loin de ces objectifs qu’actuellement. Peut-être ces gens verront-ils que le régime précédent n’était pas si mauvais, après tout, et qu’ils avaient alors cette liberté tant désirée. Je ne puis m’empêcher de penser au Roi mon mari et à toute la souffrance qui l’habiterait s’il pouvait voir l’état actuel des choses. Son coeur a toujours été pur, malgré ce qu’en disaient certains factieux. Il était véritablement le père de ses sujets et son coeur, comme le mien, saignerait de les voir soumis à un tel traitement. 

Vous dites que la Révolution est allée trop loin: mais avait-on seulement besoin d’en avoir une? N’aurait-il pas mieux valu faire confiance au Roi? Je sais bien que des erreurs ont été commises, ne vous méprenez point. Mais, je vous le demande, à quel moment de son règne le Roi a-t-il montré qu’on ne pouvait lui faire confiance? Les erreurs commises n’expliquent pas tout et je vous avoue avoir bien de la difficulté à comprendre, encore aujourd’hui, les raisons d’un tel bouleversement. 

J’ai toujours cru, et je crois encore, que le salut de la France est dans le retour à l’ancien ordre des choses. Je crois aussi que cela ne peut se faire en claquant des doigts. Si la France est actuellement éloignée d’une telle circonstance, les choses n’en demeureront peut-être pas toujours ainsi et un travail acharné peut changer le cour des événements. Et du fond de ma prison, j’espère encore qu’il existe quelqu’un au monde ayant le courage, la force et la volonté d’affronter et de relever ce grand défi. Il est absolument nécessaire d’y arriver et les sujets de mon fils verront alors où se trouve leur bonheur. Peut-être faudra-t-il pour cela temporiser et faire des compromis temporaires. Je crois cela inévitable. Mais il faut toujours tendre vers ce but, d’un retour à l’ancien ordre des choses. Je crois fermement que cela vaut mieux pour la France et ses sujets, mais aussi pour l’Europe entière. Les événements ont bien prouvé, je crois, que toute autre option est inévitablement accompagnée de trop grandes souffrances pour tous et des bouleversements les plus horribles. Je ne pouvais écrire cela à Monsieur Barnave et je ne le devais pas. Mais je puis bien vous l’écrire aujourd’hui et tout cela est, du fond du coeur, ce que je crois.

Prenez grand soin de vous, cher Loiz, et soyez prudent. Que Dieu vous garde et vous préserve. Et malgré nos différences de vues, croyez-bien ma sincérité lorsque je vous écris que j’apprécie notre correspondance et que j’attends déjà avec impatience votre prochaine lettre.

Marie-Antoinette