Flore
écrit à

   


Marie-Antoinette

     
   

Perte de sang

    Votre Majesté,

J'espère que vous ne vous portez pas trop mal, que vous ne perdez pas trop de sang. Si cela ne vous fais pas violence d'y répondre, j'aimerais savoir pourquoi perdez-vous tant de sang ? Si vous ne voulez pas répondre, cela ne fait rien. Je comprends que ce sont des choses qui ne me regardent pas.

Est-ce simplement Madame du Barry en elle-même que vous détestiez où est-ce à cause de ses origines roturières que vous l'admettiez mal à la Cour?

Si vous viviez dans les rues, roturière, pauvre et seule comme elle, qu'auriez-vous fait pour vous en sortir ?

Mes respects.

Flore



Très chère Flore,

Ah, si seulement je le savais! Mes pertes de sang sont fréquentes et ne se calment pas. Je crains qu’elles ne viennent à bout de moi! Les révolutionnaires s’en feraient sans doute une joie!

Il m’est déjà arrivé de répondre à une question semblable à la vôtre au sujet de Madame du Barry. Les raisons de notre mésentente étaient nombreuses. D'abord, nous avions deux caractères totalement opposés. La popularité dont elle jouissait ne tenait qu'à la faveur du Roi et sans elle, elle n'était rien. Néanmoins, sa position inventée à la Cour lui faisait croire qu'elle pouvait avoir l'attitude d'une Reine, alors qu'elle n'était rien de plus qu'une parvenue. Je trouvais son attitude déplaisante et je ne pouvais concevoir qu'on la tolérât ainsi. L'influence de mes chères tantes et mon aversion personnelle pour Madame du Barry ne pouvaient que m'éloigner de cette dernière.

Si j’avais vécu seule et pauvre dans les rues, je puis vous assurer, chère Flore, que quoi que j’eusse fait, je n’aurais pas utilisé mes charmes pour m’en sortir!

Amicalement,

Marie-Antoinette




Votre Majesté,

Je doute que vous ne vous fussiez pas servi de vos charmes pour vous en sortir. Votre Majesté, et si pour vous sauver, vous faisiez croire que vous êtes morte? Une fois dans le caveau, Monsieur de Fersen pourrait venir vous chercher. J'ai eu cette idée grâce à la pièce «Roméo et Juliette».

Mais je ne pense pas que cette solution vous conviendrait, car il pourrait arriver malheur à vos enfants. Je pense d'ailleurs que vous les enlever au motif que vous pourriez ne pas les élever dans les principes de la République ne fut qu'un prétexte à deux sous. Je vous admire tellement, Madame. Mais vous savez, je suis sûre que vous n'avez fait que payer pour les autres rois et les erreurs qu'ils ont commises.

Savez-vous que votre époux est l'un des seuls rois à être resté fidèle à sa femme? Si votre mari avait eu une maîtresse, comment auriez-vous réagi, sachant que seul le Roi avait le pouvoir de la chasser? Si vous étiez libre d'épouser qui vous vouliez, auriez-vous choisi Monsieur de Fersen? Vous auriez fait un si beau couple.

Votre dévouée

Flore



Très chère Flore,

Vous avez raison, la solution que vous me proposez est malheureusement impossible. Qu'adviendrait-il de mes enfants? Et puis imaginez que l'on me croit morte et que l'on mutile mon «cadavre»? Ces révolutionnaires en seraient capables! Quelle horreur! Je ne peux courir ce risque. Mais je ne perds pas espoir, je vous l'assure. Je sais que mes amis travaillent pour nous sauver.

Si mon époux avait eu une maîtresse, j'en aurais d'abord été très surprise et probablement très fâchée! Mais les hommes sont ainsi et j'ai constaté avec le temps que rares sont ceux qui ne prennent pas de maîtresse. Cela m'aurait néanmoins déçue.

Si j'avais été libre d'épouser le choix de mon coeur, qui aurais-je épousé? À l'époque de mon mariage, je ne connaissais pas monsieur de Fersen. Mais si j'avais été une particulière et que j'eusse pu me marier à ma guise et selon mon coeur (ce qui n'est malgré tout pas le cas de la plupart des particulières!), vous avez raison, j'aurais choisi monsieur de Fersen, mon excellent ami. Je sais qu'il aurait pris soin de moi jusqu'à la fin des temps. Regardez seulement tout ce qu'il a fait pour nous depuis le début de la Révolution! Il a bien sûr agi par dévouement au Roi, mais peut-être aussi un peu par amitié pour moi, du moins mon coeur ose l'espérer.

N'hésitez pas à m'écrire de nouveau, chère Flore, vos lettres me font le plus grand bien. À bientôt,

Marie-Antoinette