Le citoyen Maurice
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Pas de pitié pour un Républicain!
 

   

Chère «Reine» de mon cœur, mon petit chou d'amour, chère Marie-Antoinette, chère pauvre et malheureuse femme,   


Au point où nous en sommes, nous pouvons nous permettre une grande franchise réciproque. Jouons le jeu et si l'honnêteté rend pur, alors soyons purs l'un pour l'autre et vice-versa. Alors, sans hypocrisie aucune, et quitte à me répéter encore, je vous livre les mots qui vont suivre, mots que vous connaissez déjà et qui vont vous redire une fois de plus ce que je pense à votre sujet. Ce ne sera peut-être pas très agréable pour vous... Pardonnez-moi.

Je ne sens toujours pas ce qui pourrait susciter de l'admiration dans la manière dont vous avez mené votre vie. Qu'est-ce qui pousserait à vénérer «la pauvre Marie-Antoinette»? Quoi d'extraordinaire? Quoi de merveilleux, de magnifique, de magique, de sublime? Non, je ne vois vraiment pas quoi! Sinon rien... Si, peut-être une chose, peut-être le fait que vous ayez pardonné à vos ennemis. Cela est très beau!

Quant à vos défauts, ne me dites pas que vous n'étiez pas dépensière. C'est vrai, pourquoi le nier? Des livres de comptes détaillés ont été retrouvés, lesquels prouvent sans ambiguïté que vous avez versé des sommes folles à vos créanciers pour des achats de bijoux, robes, toilettes, fêtes somptueuses avec vos amis, jeux d'argent, etc. En temps normal, ces dépenses «qui donnent le vertige» seraient passées inaperçues. Ce n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan du trésor public. Mais dans une période difficile, au moment où la France traversait une grave crise financière, ce genre précis de comportement a été interprété comme une arrogance, une provocation. Votre propre beau frère vous surnommait «Madame Déficit». C'est tout dire!

Quant aux accusations de trahison, là encore plusieurs courriers -authentiques- signés de votre main ont été retrouvés. Vous savez mieux que moi de quoi il s'agit. Ces lettres et ces missives secrètes appelaient au meurtre avec insistance en demandant à l'Autriche de faire la guerre à la France. Vous avez cru -maladroitement- que la guerre était le seul moyen de sauver la monarchie. Vous avez même transmis à ce pays quantité de renseignements «secret défense» d'ordre militaire dans le but de faciliter la victoire à l'ennemi. Ne dites pas non... À mon époque, des chercheurs historiens ont retrouvé plusieurs de vos courriers jusque dans les archives nationales d'Autriche! Vous me direz que c'était un appel au secours et ça peut se comprendre. Mais le peuple, lui, l'a ressenti comme une haute trahison.

Vous n'avez rien compris à l'évolution politique de la France. Il aurait fallu associer le «Tiers Etat» -force montante- à tous les pouvoirs de décision et de gestion, tant économiques que politiques. Vous n'avez pas su plier au gré du vent, vous avez voulu lui faire obstacle. Résultat, il vous a balayée!   

Tout cela, je ne vous l'apprends pas.

En conclusion, rien d'admirable dans votre vie, et je ne parle pas de vos mœurs. Je ne m'autorise pas d'ingérence dans votre vie privée. Voilà, ma pauvre; tout ça pour dire que je ne fais pas partie de vos admirateurs. Je suis désolé de vous le dire.

Cependant, je ne comprends pas pourquoi on vous traite avec une telle bestialité, allant même jusqu'à la férocité la plus extrême. Ce n'est pas très honorable, surtout venant de la part de «révolutionnaires» qui se targuent pourtant avec orgueil d'être les défenseurs des droits de l'homme. Toutes vos fautes passées ont pour origine votre inconscience incorrigible mais ce n'était certainement pas de la méchanceté. En fait, vous êtes une femme très belle, très douce et très bonne. C'est pourquoi j'estime que ce qui vous arrive est profondément injuste et atrocement cruel. Quel dommage d'être aussi écervelée! Un peu de jugeote vous aurait évité bien des tourments.
 
Je me permets de vous décrire un peu le futur: je ne sais pas si ça vous réjouira, mais ces mêmes personnages qui vous torturent lâchement -et qui peut-être vous condamneront- finiront par s'entretuer pour garder le pouvoir. Il n'en restera aucun. Vos bourreaux se dévoreront entre eux comme des sauvages. Juste retour des choses ou manque de maturité politique?

Le but ultime de cette présente lettre, car j'arrive à la fin de mon exposé, est de vous faire savoir que je ne me fais aucune illusion. Les royalistes n'auraient pas pour moi la même compassion que celle que je ressens pour vous, si j'étais à leur merci. En effet, je vous aime beaucoup, infiniment et très sincèrement! Ce n'est pas en considération de vos mérites, mais c'est tout simplement parce que vous souffrez et que vous endurez l'enfer. Ce sentiment d'un Républicain pour une «reine» est-il incohérent? Je veux croire qu'une certaine logique me permet de penser le contraire. Quoi qu'il en soit, si j'étais à votre place, c'est-à-dire entre les griffes de mes ennemis mortels, je suppose sans trop de risque d'erreur que les monarchistes ne me feraient pas de cadeaux. Eux ne m'aimeraient pas, bien au contraire. Peu importe qui je suis, en quelles valeurs je crois et comment je suis construit. Pour eux, je ne suis que de la canaille, puisque «Républicain». Je fais partie de ceux qu'il faut étriper sans pitié ni retenue. Le mépris honteux et choquant que les «nobles» et les riches bourgeois éprouvent en général pour le peuple retomberait sur moi. Pas de pitié pour un Républicain! Sans nul doute, ils me massacreraient avec raffinement s'ils le pouvaient, avec encore plus de barbarie que ne le font vos tortionnaires à votre égard.

Suite à cette affirmation, vous avez suffisamment d'éléments pour comprendre que l'accomplissement de l'horreur n'est pas seulement le propre de certains Républicains dévoyés et fous fanatiques qui ont déformé et trahi leur idéal. Les royalistes savent, eux aussi, se montrer redoutables et même surpasser tout ce déferlement de haine, de violence et de crimes perpétrés par certains révolutionnaires. Au cours de l'histoire, ils ne s'en sont pas privés et l'ont largement démontré.

Nous vivons dans un monde de fous. C'est vrai pour toutes les époques. Chaque période de l'Histoire a eu son cortège de misères, de boue et de crimes. C'est à désespérer. Alors voilà ce que je vous propose: puisque nous ne pouvons pas -ou si peu- améliorer le sort du monde, puisque nous ne pouvons pas changer le cœur de l'homme, puisque l'homme se montre très souvent mauvais et épouvantablement méchant, nous allons oublier vous et moi ce qui nous sépare et nous allons faire le serment solennel de nous aimer réciproquement et très très fort en attendant de faire connaissance au moment ou l'éternité nous réunira pour toujours! Si vie éternelle il y a...

Vive la reine Marie-Antoinette! Vive la République!

Respectueusement,

Le citoyen Maurice


Cher Maurice,

Il nous faut être honnêtes, que nous reste-t-il d’autre? L’heure n’est plus au jeux et stratégies, j’en ai bien peur…

Je ne crois pas avoir mené ma vie dans l’espoir que les générations futures éprouvent de l’admiration. J’ai tenu mon rôle de reine de France du mieux que je le pouvais et je le fais encore. Oui, je pardonne à mes ennemis. Que puis-je faire d’autre? Je refuse de vivre avec une haine mordante à mon cœur; j’en suis entourée et cela est bien assez.

Je ne crois pas avoir été dépensière. Peut-être le contraste vient-il des reines qui furent à Versailles avant moi? Je suis bien différente d'elles. Je ne crois pas avoir exagéré. Je suis reine de France, cela va bien avec quelques dépenses. J’ai bien peur que les guerres aient ruiné la France, pas moi.

Quant aux accusations de trahisons… Envers qui? Là est toute la question.

Il semble, malheureusement, que les idées de droit de l’Homme défendues par les révolutionnaires ne s’appliquent pas à tous. Et je ne crois pas en être la seule victime. Comment croire alors toutes ces belles paroles? Vous dites que les royalistes n’auraient pas la même compassion pour vous! j’aimerais que cela soit faux. Mais à l’époque où nous vivons, je ne suis plus sûre de rien.

Je ne crois pas que votre sentiment soit incohérent. Vous avez un cœur, cher Maurice, et vous savez faire la part des choses, entre les souffrances inutiles et les enjeux politiques. Si plus de gens étaient comme vous, le monde ne s’en porterait que mieux!

C’est pourquoi votre proposition me semble bien sensée. Elle me va droit au cœur, et je l’accepte avec joie. Ces sentiments sont si importants, dans le monde où nous nous trouvons, et si rares. Pourquoi s’en priver?

Avec mon amitié,

Marie-Antoinette