Sabine Dachouff-Masy
écrit à

   


Marie-Antoinette

     
   

Nouvelles de vos enfants

    Ma très, très chère Marie,

Pardonnez-moi si j'ai tardé à vous donner de mes nouvelles, mais Paris est peu sûr en ce moment et grouille d'espions à la solde de la Convention.

Par chance, j'ai pu obtenir du papier, de l'encre et une plume et je peux enfin vous donner des nouvelles de vos chers enfants.

Votre fille, Madame Royale, est restée au Temple en compagnie de votre belle-soeur, Madame Élisabeth; toutes deux se portent relativement bien, malgré le harcèlement que leur font subir certains gardes un peu zélés (fouilles à toute heure du jour et de la nuit pour voir si elles ne cachent rien de suspect). Mais pour combien de temps encore? Votre fille va sur ses quinze ans à ce que je crois?

Pour ce qui est de votre petit roi, j'ai la confirmation de ce que je vous disais dans ma précédente lettre: il a bel et bien été confié au couple Simon (rassurez-vous, chère Marie, j'ai pris mes renseignements, ce sont de braves gens, qui n'ont pas la joie d'avoir eu des enfants) qui s'occupent très bien de lui, qui essaient de lui faire oublier l'horrible séparation d'avec sa chère maman, en le gâtant un peu (j'ai vu qu'il avait des oiseaux, qu'il était relativement bien vêtu et qu'il avait un petit chien nommé Coco). Votre fils se porte relativement bien mais il m'a semblé un peu nerveux. Est-ce un trait de son caractère ou est-ce les circonstances qui ont fait qu'il le soit?

Je me suis laissé dire, mais il faut que mon service de renseignement me confirme la chose, que l'on vous a transférée dans cette antichambre de la guillotine qu'est la Conciergerie. Quelle horreur! Donc votre procès est pour bientôt? Courage Marie, il ne faut pas montrer que vous avez peur d'eux. Avez-vous un bon avocat pour assurer votre défense?

Avez-vous reçu les soins médicaux que nécessitait votre état de santé? J'espère qu'ils vous ont autorisée à voir un médecin ces monstres?

Comme c'est bientôt Noël, je vous fais parvenir une petite carte en vous présentant mes meilleurs voeux de Noël et de Nouvel an.

À bientôt ma chère Marie! Soignez-vous bien!

Votre dévouée,

Sabine Dachouff-Masy



Très chère Sabine,

Que d'efforts vous faites pour me soulager! Je vous en remercie infiniment. Mais je vous prie de faire très attention à vous en ces temps si dangereux et peu sûr.

Que Dieu prenne soin de ma fille et de ma soeur Élisabeth! Je sais que ces gardes peuvent être des monstres et Dieu seul sait de quoi ils sont capables! Je n'ose pas y penser...

Je suis quelque peu soulagée de ce que vous me dites sur le roi et les Simon. Mais malgré ces mots rassurants, mon coeur ne peut se résoudre à leur faire confiance. Mais si ce que vous me dites est vrai, j'ose espérer qu'une vie plus calme calmera sa nervosité dont vous me parlez. Rien ne peut remplacer sa mère et sa famille. Comment pourra-t-il être heureux? J'espère que nous réussirons à le sauver de ces gens, à qui je ne peux faire confiance.

On ne me parle point de procès pour l'instant. Mais je m'y attends et cela ne me surprendrait aucunement. Mais «procès» est un grand mot. Dans les circonstances, je ne m'attends pas à un procès juste. Mon époux, le roi, n'a eu qu'un simulacre de procès, il était condamné d'avance! Alors imaginez ce que cela sera pour moi, l'Autrichienne. Mais je me tiendrai debout jusqu'à la mort; je n'ai rien à me reprocher et ces personnes n'ont aucun droit de me juger, comme ils n'avaient pas le droit de juger le roi. Ils appellent cela la justice? J'appelle cela du blasphème. Ils se sont arrogé des droits qu'ils ne possèdent pas et ne possèderont jamais. Et je ne les crains pas. Je refuse de les craindre, ces faux juges, ces révolutionnaires qui croient détenir la vérité! S'il le faut, je leur ferai face, la tête haute, comme il se doit.

Je vous quitte maintenant, ma très chère Sabine, ces émotions m'épuisent. Et surtout, prenez grand soin de vous!

Marie-Antoinette



Ma très chère Marie,

Eh oui! je dois faire très attention et redoubler de prudence dans ce Paris qui n'est plus du tout comme avant. Enfin, tant qu'il me reste du papier de l'encre et une plume, je suis encore capable de vous faire passer un message.

J'ai pu obtenir des nouvelles de votre belle-soeur Madame Élisabeth ainsi que de votre fille: elles vont bien et les gardes les laissent un peu tranquilles pour l'instant. Sur le plan matériel, elles ont le nécessaire, à savoir des vêtements en suffisance, un nécessaire de toilette, la nourriture est plus que frugale, mais elles s'en accommodent.

Votre Mousseline est devenue une belle jeune fille de quinze ans maintenant et son voeu le plus cher est d'être réunie à vous, ou du moins vous revoir, malheureusement, je n'ai pas voulu lui donner, ni à vous des faux espoirs.

Je sais, Marie, que dans cette époque troublée, on ne peut malheureusement faire confiance (ces sans-culottes ne savent pas ce que c'est.)

Passons à votre petit roi: il va bien extérieurement, mais à l'intérieur de lui-même un gamin meurtri traumatisé (comme on dit à mon époque) par tous les évènements dont il a été le témoin (je pense à la mort de son père, la séparation d'avec sa mère et sa soeur, à la fuite à Varennes.)

Sur votre procès, Marie, les rumeurs circulent dans Paris déchaîné par la Terreur et je n'ose plus trop faire fonctionner mon service de renseignement (je ne plus à qui faire confiance), je pense qu'il aura lieu en octobre mais je n'en sais guère plus.

Si j'ai des informations claires et précises à ce sujet je vous en dirai plus. Je crois même que pour vous ils seront impitoyables (je pense à Hébert et à Fouquier-Tinville) et toute cette clique qui dirige Paris en ce moment, ils ne vous lâcheront pas et vous accuseront des pires choses que l'on peut imaginer pour une mère comme vous.

Ma chère Marie, il faut vous ménager maintenant et songer à vous soigner, mangez un peu plus, il vous faudra des forces pour les affronter ces monstres.

Ne vous en faites pas pour moi, chère Marie, c'est mon plaisir de soutenir une amie dans l'adversité, et puis c'est un grand honneur pour moi, d'avoir pour amie la dernière reine de France.

Je vous souhaite très chère Marie de joyeuses fêtes de fin d'année.

Que Dieu vous bénisse chère Marie!

Votre amie

Sabine



Très chère Sabine,

Je vous remercie encore une fois pour ces nouvelles de mes enfants que vous avez bien voulu me faire parvenir. Je ne pense qu'à eux et toutes mes prières ne sont que pour eux et Madame Élisabeth. Quelle situation intenable! Mais il ne faut pas perdre espoir...

Au revoir, chère Sabine, et merci encore mille fois!

Marie-Antoinette



Ma très chère Marie,

Comme vous dites, c'est une situation plus qu'intenable que de rester sans nouvelle de ceux qu'on aime, Marie.

Je sais le mois de janvier qui se termine n'est pas un bon mois pour vous, c'est un mois de malheur qui se termine et je pense qu'il vaut mieux que je vous laisse avec votre deuil pour un petit moment.

Je ne fais que vous rendre service Marie, j'ai toujours pensé aux autres avant de penser à moi. Et en plus ce fut un immense plaisir de vous rendre ce service.

Ne perdez pas espoir, ma très très chère Marie, vos affaires finiront par s'arranger. Enfin je me demande ce que les sans-culottes vous réservent. J'ose espérer, chère amie, qu'ils seront cléments avec vous. Vous n'y êtes pour rien dans le fait qu'ils font la révolution et quelle révolution! Elle se termine dans le sang et l'anarchie.

De toute façon il a bien fallu trouver un bouc émissaire, comme toujours.

Portez-vous bien chère Marie, je tâcherai de vous rendre service si on me laisse écrire librement. Vous savez que Paris grouille d'espions.

Votre amie qui se réjouit toujours de lire vos lettres,

Sabine