Sabine Masy
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Marie, mon amie, courage...
 

    Ma chère Marie,

Je suis vraiment impardonnable d'être restée si longtemps sans vous donner de mes nouvelles. Mais étant donné que la situation de l'Europe devient de plus en plus difficile, j'ai parfois du mal à vous écrire ou à essayer de vous faire parvenir quelques douceurs de mon pays.

On m'a raconté qu'à Versailles vous adoriez croquer des chocolats (en Belgique, ça s'appelle des pralines.) Si Paris ne m'inspirait pas autant de terreur j'irais vous en porter personnellement, mais vous êtes au Temple et jamais les gardes ne me laisseront passer. Non d'un! Qu'ont fait les Français? Marie, que sont devenus vos sujets? Une bande d'enragés, ou quoi?

Pour ce qui y est de mes petites affaires... En juin prochain nous fêterons mon époux chéri et moi, nos six ans de mariage et comme un bonheur n'arrive jamais seul, nous aurons bientôt un petit (bien sûr ma chère, chère Marie, je ne l'aurais pas porté pendant neuf mois, mais pendant six ans dans mon coeur).

Avez-vous besoin de linge et de soins médicaux? Je  viens d'apprendre que vous étiez souffrante. Je vais essayer de me débrouiller pour vous trouver ce qu'il vous faut, du moins si on me laisse entrer en France. Quoiqu'en Belgique, ça commence aussi la Révolution. Pratiquement toute l'Europe est à feu et à sang! «Und ich weiss nicht wann soll ich wierderkommen.» Je suppose, ma chérie, que vous n'avez pas oublié votre langue maternelle qu'est l'allemand.

Courage, Marie! Tenez bon et n'oubliez pas que quoi qu'il arrive, je resterai votre fidèle amie.

Comment vont les petits (Madame Royale et votre petit chou d'amour) et votre belle-soeur Madame Elisabeth)?

Mille belles choses à vous,
Sabine qui vous envoie tout son courage...

Très chère Sabine,

Vous avez raison: je suis si surveillée qu’il est pratiquement impossible de me faire parvenir des messages. La preuve en est le temps que le vôtre a mis à me rejoindre et cela est déjà un miracle, chère Sabine. Je ne suis plus au Temple mais à la Conciergerie et je suis plus entourée que jamais. 

Je vous félicite pour l’heureuse nouvelle que vous m’apprenez! Je suis si heureuse pour vous, que vous puissez réaliser votre rêve et celui de votre époux! Vous rendrez un enfant heureux, n’est-ce pas là la plus belle chose du monde?

J’ai bien compris vos mots allemands, bien que je doive vous avouer avoir oublié à peu près tout ce que je connaissais de cette langue. Il y a si longtemps que je suis en France et déjà peu de temps après mon arrivée, je n’en gardais que peu de souvenirs et tout particulièrement de l’allemand écrit. Je ne saurais d’ailleurs vous écrire moi-même dans cette langue… N’est-ce point un peu ironique, moi qu’on accuse d’être Autrichienne, comme si ma provenance était un crime, alors que je ne parle même plus l’allemand?

Je ne puis vous donner des nouvelles de mes enfants, ni de madame Élisabeth. Je ne peux qu’espérer qu’ils se portent bien, mais je crains tous les jours pour eux. 

Prenez grand soin de vous, chère Sabine, et donnez-moi des nouvelles de l’arrivée de votre petit, si vous le souhaitez. J’aimerais savoir que vous êtes heureuse.

Marie-Antoinette