Marie Coquelin
écrit à

   


Marie-Antoinette

     
   

Marie-Antoinette ou Maria-Antonia?

   

Majesté, très chère Marie-Antoinette,

J'espère que la petite Rosalie pourra vous faire parvenir ma lettre et que vous pourrez me répondre. Quand vous étiez enfant, à Vienne, votre prénom était Maria-Antonia, qui a été remplacé à votre arrivée à Versailles par Marie-Antoinette. J'aimerais savoir lequel des deux prénoms vous préférez. Je viens de lire deux livres sur votre vie et j'ai découvert des personnes très attachantes qui ont vécu près de vous, votre Papa, François de Lorraine, votre Maman, l'Impératrice Marie-Thérèse, vos frères et soeurs et surtout l'Empereur Joseph II. J'aimerais que vous me parliez d'eux. Je pense que vous avez été très marquée par la personnalité de votre Maman, qui était une grande Dame. Vous étiez bien jeune à votre arrivée en France. Comment se sont passés les premiers jours et surtout vos rencontres avec le Roi Louis XV et surtout avec votre jeune époux, le Dauphin Louis? Pourriez-vous me décrire la jeune fille que vous étiez en 1770, à l'époque de votre mariage, ainsi que le jeune homme qu'était à l'époque votre cher époux. J'aimerais que vous me parliez de vos chers enfants. Marie-Thérèse doit être maintenant une jolie jeune fille de 15 ans en décembre prochain. Vous avez souhaité qu'elle épouse son cousin, le fils du Comte d'Artois, le Duc d'Angoulême. Pourquoi avoir désiré ce mariage? Et surtout avec un parent aussi proche? Louis-Charles est encore un petit garçon de huit ans, bien que déjà roi. Les autres pays d'Europe et l'Amérique le reconnaissent comme roi de France. Que pouvez-vous me dire à son sujet? Vous ne l'avez pas revu depuis ce terrible jour où on vous l'a enlevé, le 3 juillet dernier. Comment était-il lorsqu'il était avec vous? Dans une lettre, une personne a parlé d'une possibilité que Louis-Charles soit le fils de M. Fersen. Je propose à cette personne et aux autres qui penseraient de même de comparer Louis XVI enfant, voir la statue de Guillaume Coustou en la cathédrale de Sens, avec des portraits de son fils. Je trouve que Louis-Charles ressemble beaucoup à son Papa, votre époux. Vous connaissant comme j'ai appris à vous connaître au fil des pages et des années à travers des livres et des articles sur internet ou dans les journaux et sachant les valeurs que votre Maman vous a enseignées, je suis certaine que vous avez été fidèle à votre époux toute votre vie. Lui-même le savait et a confié à son confesseur après votre dernière entrevue, le 20 janvier dernier, qu'il vous aimait et qu'il savait que vous l'aimiez. Comment se passent vos journées à la Conciergerie? Vous a-t-on interrogé? Votre procès a-t-il débuté et vous a-t-on accordé un ou des avocats? Je vous souhaite beaucoup de courage mais je sais que vous en avez. Vous êtes la fille de Maria-Thérésia et l'épouse de notre cher Roi Louis XVI qui n'ont pas manqué de courage eux-mêmes. Combien j'aimerais être à vos côtés au moment du procès pour pouvoir vous encourager! J'aurais aimé vous avoir connu et vivre près de vous. J'aime beaucoup votre époque (avant 1788), les vêtements que vous portiez. Vous aviez de très belles robes. J'espère ne pas avoir été trop longue dans ma lettre, et avoir de vos nouvelles.

Je vous embrasse tendrement.

Marie Coquelin



Chère Marie,
Comme vous le voyez, le petit stratagème a encore une fois fonctionné et j'ai bien reçu votre lettre. Cela me fait si plaisir d'avoir des nouvelles du monde extérieur!

Vous savez, lorsque j'ai quitté Vienne, j'avais si peur de ce qui m'attendait en France... De la peur, mélangée avec tant de curiosité! Bien que la famille royale m'eût acceptée très vite comme l'une des siennes, il m'est arrivé souvent et pendant très longtemps de me sentir étrangère. Je ne crois pas, cependant, que mon prénom ait quelque chose à y voir. Il n'est qu'une simple traduction française de mon nom. Mon sentiment d'être une étrangère était beaucoup plus profond. Mais, heureusement, ce sentiment, je ne l'ai plus maintenant, surtout depuis que mes enfants sont de ce monde. Je me sens française, je suis la Reine de ce royaume et mon fils en est le Roi. Il y a si longtemps que j'ai quitté Vienne!

Cette famille dont vous me parlez, tout ça me semble si loin maintenant! J'eus une enfance heureuse, et ma mère, malgré ses grandes occupations, gardait du temps pour ses enfants. Mais je fus de tout temps tellement impressionnée par cette femme à la personnalité forte, une grande dame avec un caractère si puissant. Je ne crois pas lui ressembler beaucoup sur ce point. J'avais aussi beaucoup d'amitié pour mon frère Joseph. Quel dommage qu'il nous ait quittés si tôt! Les choses seraient peut-être différentes aujourd'hui.

Et puis je grandis, et ce fut le départ pour la France. Ma rencontre avec le Roi Louis XV se déroula à merveille. Je l'appréciai tout de suite, et je crois bien que cela fut réciproque. La rencontre avec mon mari se déroula bien aussi, bien que nous fussions très jeunes et timides et que cela provoquât un certain malaise. À cette époque, j'étais si jeune, si rêveuse! J'avais de la joie de vivre, je croyais en l'amour, j'étais remplie d'espoir sur cette nouvelle vie qui m'attendait. Mon époux était réservé, calme, très timide aussi. Nous étions deux opposés! Ma première timidité, celle de la première rencontre, me quitta rapidement. J'étais si curieuse! Mais nous apprîmes tranquillement à nous connaître, à nous apprécier, et même à nous aimer.

Mes enfants arrivèrent dans ma vie et en devinrent le plus grand bonheur. J'aimerais tellement vous parlez d'eux aujourd'hui, tels qu'ils sont. Mais malheureusement, je suis ici à la Conciergerie et eux au Temple, du moins l'étaient-ils aux dernières nouvelles que j'en ai eues. Ils me manquent cruellement. Le mariage de ma fille me semble si lointain maintenant, si peu important. Nous y verrons plus tard, si Dieu le veut. Louis-Charles est un petit garçon équilibré, qui aime la vie. Et vous avez raison, il ressemble beaucoup à son père. Je suis scandalisée, chère Marie, que certaines personnes puissent penser que qui que ce soit d'autre que mon époux pourrait être le père de mes enfants! Quel affreuse chose! Jamais je n'aurais pu faire un telle chose à mon mari. Ô Dieu, comme ils me manquent, ces chers enfants!

Les journées à la Conciergerie sont longues, ennuyeuses. J'essaie de ne pas trop m'en faire et de garder espoir. Je sais que plusieurs personnes à l'extérieur pensent à mes enfants et à moi et font tout ce qui est en leur pouvoir pour nous sortir de là. Je leur en suis éternellement reconnaissante. Ces personnes sont si dévouées, elles risquent tellement! L'on ne m'a point parlé de procès, mais je crains qu'on en vienne là.

Vous terminez votre lettre sur une note heureuse, et je le ferai aussi. Quel bonheur de recevoir vos lettres, à vous et vos contemporains! Je vous remercie, chère Marie, de la vôtre, qui me va droit au coeur.

À bientôt, douce Marie,

Marie-Antoinette