Anonyme
écrit à

   


Marie-Antoinette

     
   

Les mystères du Temple

    Paris, 15 septembre 1793

Madame la Reine,

Tout d'abord permettez-moi de vous exprimer mes profondes sympathies à la suite de la condamnation et de l'exécution du roi.

Je vous admire comme reine; gracieuse, élégante, mais encore plus comme femme; celle d'une veuve courageuse, imprégnée de compassion, qui aime ses enfants.

Madame, comment occupez-vous votre temps depuis votre incarcération au Temple?

Pouvez-vous me raconter votre douloureuse séparation avec le Dauphin et en quelles circonstances les responsables révolutionnaires ont pris cette décision qui va à l'encontre de la dignité humaine!

Comment faites-vous pour avoir de ses nouvelles? Avez-vous des gens de confiance près de vous? Croyez-vous qu'un jour on puisse vous rendre la liberté? Êtes-vous une passionnée de la lecture? Quelles sont les langues que vous maîtrisez?

Je sais que vous êtes autrichienne alors j'aimerais que vous me parliez de Vienne et des Habsbourg. Pour terminer j'aimerais savoir si vous avez voyagé lorsque vous étiez la promise du roi et lorsque vous étiez reine?

Que de questions, chère Reine, de la part d'un admirateur discret qui tente de vous changer les idées en ces moments troublés.

Que Dieu vous protège.



Cher Inconnu,

Laissez-moi tout d'abord vous remercier pour les mots que vous m'adressez à la suite de la mort du Roi, mon époux. J'avoue avoir énormément de difficulté à m'en remettre et la peur pour mes enfants occupe toutes mes pensées.

Je ne suis malheureusement plus au Temple (pouvez-vous croire que j'emploie le mot «malheureusement» en parlant du Temple?), je suis désormais logée à la Conciergerie, séparée de mes amours, le Roi mon fils et ma fille Marie-Thérèse. Au Temple, madame Élisabeth et moi-même occupions notre temps, dans la mesure du possible, à l'éducation des enfants, aux lectures et aux leçons, ainsi qu'à trouver mille astuces pour les divertir. Mais depuis que je suis ici, je suis seule, isolée et malade. J'occupe mon temps en prières pour mes enfants, à faire mille projets dans mon esprit, et la monotonie de ce séjour n'est brisée que par la peur qui m'envahit parfois et la présence de la jeune Rosalie, seul rayon de soleil de cette prison. Cette jeune femme prend soin de ma personne du mieux qu'elle le peut et je lui en suis reconnaissante.

Il m'est très pénible de vous entretenir de la séparation d'avec mon fils, mais je le ferai puisque vous me le demandez, mais aussi pour que cette horreur ne demeure pas inconnue. Est-il une chose plus cruelle que de séparer une mère de ses enfants? Et que dire de la situation où nous nous trouvons, où mes enfants ont déjà été séparés de leur père? On est venu quérir mon fils sans me prévenir et l'on m'a annoncé qu'il serait confié à un homme du nom de Simon. Je ne connais point cet homme et je désespère de penser à ce qu'il pourrait faire de mon fils, le Roi! J'ai tenté de protester contre cette affreuse décision, mais l'on a menacé de faire pire que de me retirer mon fils si je m'obstinais. J'ai dû céder, mais malgré les circonstances actuelles presque désespérées, je ne perds pas espoir de revoir mes enfants.

Il est impossible pour moi d'avoir de leurs nouvelles. La seule personne que je côtoie est Rosalie et elle me rapporte discrètement ce qu'elle entend à leur sujet… des bribes de nouvelles, sans plus. Je souhaite et prie de tout mon cœur pour qu'on rende la liberté à mes enfants, la mienne n'est point aussi importante à mes yeux. Je ne peux vivre sans eux, ils sont tout ce que j'ai en ce monde. Mais, comme je vous le disais précédemment, je ne perds pas espoir.

Je n'ai jamais été une passionnée de la lecture, au grand désespoir de mon précepteur! Je n'ai jamais eu beaucoup de talents pour l'étude. Je maîtrise le français et l'allemand, ma langue maternelle, quelque peu l'italien, l'anglais et l'espagnol et quelques mots de suédois.

J'ai quitté l'Autriche lorsque j'étais encore jeune, au moment de mon mariage. Je garde le souvenir d'une enfance heureuse. Mes souvenirs de Vienne sont liés à cette enfance et sont donc très positifs. Je suis moi-même une Habsbourg, j'ai évidemment le plus grand respect pour cette dynastie.

Je n'ai pas eu l'occasion de voyager beaucoup et mon plus long voyage fut celui qui me fit venir en France au moment de mon mariage.

Vos questions me font très plaisir, cher admirateur, et vous avez réussi à me changer les idées! Je vous remercie infiniment de ces quelques moments de soulagement.

À bientôt, cher Inconnu,

Marie-Antoinette



Oui Madame, je prierai pour vous et vos enfants. Comment la patrie en est-elle arrivée à arracher les enfants à leur mère? La jeune république n'a pas à se montrer fière de ces tristes événements.

J'aviserai mon roi de condamner sévèrement les actes inhumains fomentés par les révolutionnaires, ces soi-disant défenseurs de la liberté!

Inconnu



Oh, comme j'aime vous lire, cher Inconnu! Vous avez tout à fait raison, il n'y a aucune fierté à arracher des enfants à leurs parents, dans quelque circonstance que ce soit!

Mais dites-moi, cher Inconnu, qui est votre Roi?

À bientôt,

Marie-Antoinette




Majesté,

Je m'appelle Godoy, Conseiller du roi d'Espagne Charles IV. Nous sommes très attristés par les événements tragiques de la Révolution. Sachez, Madame, que tout le royaume d'Espagne, y compris le peuple espagnol, sympathise avec les membres de votre famille.

Cependant, la portée «historique» de la Révolution semble faire «écho» à travers les intellectuels de Madrid. Le roi Charles s'inquiète qu'un tel événement tragique puisse survenir en Espagne. Désormais, les traditions monarchiques européennes seront ébranlées à tout jamais.

Bien que notre très dévoué Roi soit un partisan de l'absolutisme, je lui ai fortement conseillé de faire des réformes administratives et de permettre une voie plus libérale au sein des «Cortes» (le parlement Espagnol).

Mais le Roi n'est pas d'humeur à voir son autorité contestée. Il est souhaitable que les événements survenus en France soient un avertissement sérieux. J'imagine, en personnage avisé, que la France révolutionnaire est porteuse d'espoir pour bien des gens et le peuple opprimé.

Je ne cite que l'exemple des Républiques bataves: nous savons tous que les révolutionnaires ont des visées hégémoniques à travers l'Europe, et comme la France est un pays voisin de l'Espagne, rien n'empêchera de voir les Robespierre, Danton et l'armée républicaine tenter une invasion du territoire espagnol.

Nous devons être à l'écoute et nous montrer méfiants. Nous établirons des systèmes d'intelligence afin de contrer les idées révolutionnaires porteuses d'espoir pour certains, mais combien dangereuses pour l'ordre établi.

Dans ce contexte, Madame, je suis si divisé! J'ai de la sympathie pour le peuple opprimé et mon grand ami Goya le peintre s'affiche de plus en plus révolutionnaire. La solution est de trouver une entente sans recourir à la violence.

Madame, je prie tous les jours pour vous.

Manuel Godoy
Conseiller à la Cour de Madrid
Ami de la Reine Marie-Antoinette

PS: Madame, j'ai demandé expressément à Sa Majesté Charles IV de faire une coalition avec les monarchies européennes afin de renverser la «tyrannie» révolutionnaire. D'ailleurs, nous sommes en discussion avec l'Angleterre pour trouver un moyen pour vous libérer et mettre en déroute les armées républicaines.



Oh monsieur Godoy! Qu'il me fait plaisir de recevoir des nouvelles d'un ami! Ce que vous me dites au sujet d'une possible coalition me remplit d'espoir! Il ne faut pas baisser les bras, il faut toujours garder la tête haute. Quel bonheur de savoir que les amis travaillent pour nous aider!

Ce que vous me dites au sujet des idées révolutionnaires qui semblent se propager est très inquiétant. Si je puis vous donner un conseil, monsieur, il faut les contrer dès maintenant! Il ne faut pas les laisser faire leur chemin en Espagne, il y va de la sécurité du Roi Charles IV mais aussi du peuple espagnol. Ne relâchez jamais vos efforts, monsieur Godoy, je vous parle par expérience. Je suis convaincue que d'agir avec fermeté dans les débuts est la seule solution qui peut éviter tous les troubles que la France a connus.

Qui aurait cru en mai et juin 1789 que le royaume serait détruit quelques années plus tard? Si seulement nous avions pu prévoir. Mais vous le pouvez! Le Roi mon époux a tenté de satisfaire les exigences des révolutionnaires, de faire des concessions, mais ils sont trop gourmands! Que Dieu vous protège de connaître de tels malheurs!

Je ne connais pas assez la situation du peuple espagnol pour pouvoir m'exprimer clairement sur le sujet, mais le Roi votre maître n'est-il pas un bon roi? Vous semblez considérer le peuple comme étant opprimé. Pourquoi? Les contacts que nous avons eus avec le roi d'Espagne nous ont toujours montré le contraire et je ne croirais pas, pour ce que j'en sais, que les sujets du roi d'Espagne soient opprimés.

J'attendrai de vos nouvelles avec impatience, Monsieur Godoy, et je prierai pour vous et votre roi Charles IV.

Au revoir,

Marie-Antoinette




Madrid, Palais du Prado.

Majesté,

Les nouvelles provenant de France sont inquiétantes, les rumeurs circulent à l'effet qu'un procès sera intenté contre sa Majesté. La Commune de Paris et le tribunal Révolutionnaire ont déjà émis une accusation contre vous à l'effet que vous avez comploté contre la Patrie et le Peuple. Vous êtes également accusée d'intelligence avec l'ennemi.

Selon mes sources, le député du groupe des «enragés», le sinistre Hébert, aurait lancé contre vous une infâme accusation d'inceste. Les révolutionnaires sont prêts à faire les pires bassesses pour vous conduire à la guillotine. Madame, soyez forte, les révolutionnaires, particulièrement ceux de la Montagne, ont juré votre perte. Je nomme les Robespierre, Danton, Couthon et St-Just. De plus, Madame de Lamballe cette dame gracieuse et pleine de bonté, a été sauvagement décapitée.

La tournure des événements semble démontrer que la république française est là pour rester et que le roi Charles IV est incapable de faire quelque chose qui ralentisse les excès de la révolution. La noblesse, hélas, semble perdue et isolée! Beaucoup de ses membres ont été incarcérés injustement, tout simplement parce qu'ils appartenaient à une classe sociale différente. Le clergé, quant à lui, subit les «écarts» de cette révolution. Souvent trop associées à l'Ancien Régime, la plupart des élites cléricales ont été décimées.

Le club des Cordeliers, sous la plume du citoyen Desmoulins, tient un journal qui énumère les personnages qui ont été conduits à l'échafaud. Le plus illustre d'entre-eux a été Monsieur Sylvain Bailly, maire de Paris et pourtant un partisan de la Révolution. J'ai appris que le député Girondin Brissot a été conduit lui aussi au «rasoir national» sous l'accusation de tiédeur et de ses attachements trop «familiers» envers le roi, le regretté Louis XVI.

Madame, il ne vous reste plus qu'à prier. Je me suis informé auprès de mes espions et les nouvelles ne sont guère encourageantes. Le Dauphin et futur Louis XVII souffre d'une pneumonie et il est atteint de scrofule, ce microbe très contagieux. Le cordonnier Simon ainsi que sa femme sont en charge de votre «chou d'amour».

Il semble que les Révolutionnaires aient déjà inculqué les valeurs d'un véritable citoyen à votre fils. La rumeur circule que le Dauphin pourrait servir de monnaie d'échange dans un éventuel échange de prisonniers. Par contre, pour d'autres, le Dauphin doit disparaître puisqu'il incarne la monarchie et que le mouvement révolutionnaire pourrait rester glacé.

Madame, je suis confiant que la Providence puisse vous venir en aide. De mon côté, je me suis assuré par l'entremise de notre ambassade que vos enfants ne manquent de rien. Madame Elisabeth, la soeur du roi, veille sur votre fille et je garde un contact secret avec elle.

Madame, malgré vos souffrances, je n'ai jamais cessé de vous admirer et je souhaite vous libérer de ces tyrans exaltés. Saviez-vous que je possède une magnifique collection de vos portraits? Vous êtes tellement magnifique que je ne cesse de contempler votre joli visage.

Je souhaite que mon roi puisse me donner le mandat de me rendre en France et tenter de négocier votre libération et celle de vos enfants. Ce serait pour moi un grand privilège et un honneur que de vous sauver. Nous, les gens de la bourgade de Castuera, nous avons l'esprit vif et nous vivons avec le risque tous les jours. Nous sommes, lorsque la cause est juste, prêts à mourir. Si vous montez à l'échafaud Madame, j'y monterai avec vous, dans l'honneur et dans la dignité, car l'idée de vous perdre et de ne plus pouvoir vous écrire m'est insupportable.

Les nouvelles en Espagne sont très mauvaises et les élans de la révolution française ont déjà trouvé un très bon nombre de partisans, dont le célèbre peintre Goya. Je crois que nous aussi nous goûterons dans un avenir rapproché à la médecine des révolutionnaires.

Manuel «Manolo» Godoy, El Chico de Castuera



Oh! très cher ami!

Les nouvelles que vous me mandez là sont si inquiétantes!

Le Roi mon fils, malade? Mon Dieu, faites qu'il n'en soit rien! J'espère de tout cœur que vous vous trompez sur ce sujet ou qu'on vous aura trompé! Mon cher fils! Je vous remercie infiniment des efforts que vous faites pour nous sauver et garder contact avec mes enfants et ma belle-sœur.

En ce qui concerne ces rumeurs de procès, vous savez que cela ne serait pas très surprenant! Et cela m'est presque égal, à condition que l'on ne fasse pas de mal à mes chers petits! Cependant, quelles affreuses accusations veut-on porter contre moi? L'inceste! Cela est si ridicule, que cela ne mérite pas que l'on n'y prête la moindre attention! Pouvez-vous même envisager une telle chose, mon ami? Ces révolutionnaires sont si méchants!

Et cette chère madame de Lamballe. Je sais ce qui lui est arrivé, car les révolutionnaires ont eu l'extrême délicatesse, après l'avoir torturée et tuée, de mettre sa tête au bout d'une pique et de la faire parader sous mes fenêtres, au Temple! J'en fais encore des cauchemars affreux.

Votre dévouement à ma personne et à ma famille me touche beaucoup, Monsieur Godoy. Je ne sais comment vous remercier et je garde espoir de pouvoir le faire en personne bientôt. Peut-être pourriez-vous entrer en contact avec mon ami, le comte de Fersen? Je ne peux vous dire où il se trouve et dans quel état, mais je suis certaine qu'il travaille à notre libération. Je vous en prie, sauvez mes enfants! Il ne faut pas perdre espoir!

Que Dieu vous bénisse et vous garde, cher ami, vous et votre bon Roi!

Marie-Antoinette




Madame,

Monsieur le comte Axel de Fersen est probablement à l'extérieur du royaume de France. Cet homme qui éprouvait une vive sympathie pour vous s'est probablement enfui comme un lâche! Mais avait-il vraiment le choix ?

Puisque toute forme de monarchie est systématiquement éliminée en France par la guillotine ou bien par des «noyades collectives», il ne vous reste que la miséricorde de Dieu.

Quant à moi je dois partir afin de convaincre mon roi le falot Charles IV de ne pas écouter les récriminations de son fils Ferdinand: un médiocre parmi les médiocres de la lignée «batardisée» des Bourbons d'Espagne.

Le royaume d'Outre-Pyrénées n'est jamais tombé aussi bas ! La monarchie semble être à bout de souffle et les révolutionnaires nous embêtent jusqu'au bout !

Le souffle du couperet s'approche de vous Madame ! Et personne ne semble éprouver une profonde sympathie pour votre personne. Le peuple vous déteste et vous insulte continuellement en vous appelant l'«Autrichienne». Selon mes informations, bien des gens ont encore en tête le scandale de l'Affaire du Collier et le Cardinal de Rohan.

Mes sources ont démontré que vous aviez encouragé le défunt roi Louis à contacter l'étranger afin de renverser les révolutionnaires. Malheureusement, les révolutionnaires ont triomphé partout! Ils ont envahi la Belgique et ont imposé une république Batave dans le vétuste royaume de Hollande.

Votre caractère écervelé et votre manque de lucidité vous ont probablement conduite à votre perte. Je ne peux rien faire pour vous, Madame.

Manuel Godoy



Cher Monsieur Godoy,

Mais quel est ce ton, ces mots durs que vous employez dans votre dernière lettre? Il faut que le désespoir vous accable!

Mon ami le comte de Fersen n'est pas un lâche, et j'ose espérer qu'il est bien à l'extérieur du royaume, en sécurité. Mais je suis certaine qu'il travaille toujours à notre libération, où qu'il soit.

Vous me dites que vous devez aller convaincre votre Roi de ne pas écouter son fils. Mais que dit l'infant Ferdinand, que veut-il?

Ce surnom d'«autrichienne», on me l'avait donné dès mon arrivée en France et, croyez-moi, l'exemple vient de haut. Je ne m'inquiète plus depuis longtemps déjà de ce genre de quolibet.

Si j'ai été naïve dans le passé, il y a longtemps que je ne le suis plus. Et je suis très lucide, Monsieur Godoy, très lucide, croyez-moi.

Je garde une place pour vous dans mes prières, Monsieur Godoy, et si je n'ai plus de vos nouvelles, je vous souhaite la meilleure des chances. Si vous ne pouvez rien faire pour moi, sans doute pourrez-vous venir en aide à votre Roi!

Au revoir, Monsieur Godoy.

Marie-Antoinette