Sabine Masy
écrit à

   


Marie-Antoinette

     
   

Les allées du parc

    Que Votre Majesté me pardonne si je prends la liberté de vous écrire.

J'ai visité il y a quelques années déjà votre domaine de Trianon (Hameau compris) et je ne sais pas pourquoi, il m'a semblé ressentir la présence de Votre Majesté derrière mon dos. Après toutes ces années arrive-t-il encore à Votre Majesté de hanter les allées du parc de votre domaine privé ? Je crois savoir que même le Roi n'était pas admis ou du moins il ne l'était que sur votre invitation.

Je crois savoir que vous faisiez du théâtre. J'aimerais que Votre Majesté m'en dise un peu plus à ce propos.

J'espère avoir bientôt de vos nouvelles

Respectueusement.

Sabine Masy



Très chère Sabine,

Comme j'ai aimé Trianon! Je le dis au passé, parce que je me doute bien que je n'y retournerai pas de sitôt et, surtout, je crains beaucoup que les révolutionnaires n'aient aucun respect pour cet endroit merveilleux! Cet endroit était mon petit nid à moi, et vous avez raison, j'y invitais qui je voulais quand je le voulais. Nous nous amusions toujours follement à Trianon, loin de la lourdeur de l'Étiquette de Versailles, bien que le château fût juste là, à côté.

J'aimais bien aussi faire du théâtre, je crois bien que j'avais un certain talent. Lorsque j'étais plus jeune, je m'amusais avec les frères du Roi et leurs épouses à monter des pièces de théâtre et nous les produisions seulement entre nous. Plus tard, j'eus l'occasion de jouer devant un plus grand public. J'adorais tenir des rôles, cela m'allait à merveille et me permettait de m'éloigner de mon quotidien pendant quelques instants, de connaître autre chose. Ceci dit, ce qui me plaisait le plus dans le fait de jouer était le divertissement que cela apportait, à moi et aussi aux autres. J'ai toujours tellement aimé m'amuser, certains diront peut-être même un peu trop. Mais quels instants de bonheur inoubliable!

À bientôt, chère Sabine,

Marie-Antoinette



Madame,

Votre Majesté m'autorise-t-elle à l'appeller par son prénom? Je vous sens bien. Derrière votre frivolité apparente se cache quelqu'un de bon, d'honnête et qui a fait preuve d'un immense courage. Malheureusement, chère Marie, vous avez été victime de votre entourage, des gens dont vous avez cru qu'ils étaient vos amis (je pense notamment à la famille de Polignac, qui s'est littéralement enrichie sur le dos de la monarchie) et qui vous ont lâchement tourné le dos, dès les premiers temps de la révolution.

Je vous rassure tout de suite: Versailles et Trianon ont remarquablement résisté aux outrages du temps. A mon époque (2004), plus de 200 ans après vous, votre maison au Hameau et votre petit théâtre (typique du style Rococco) und die Umgegüngen sind volledig perfect. Im Trianon war alles so Gemütlich. Oups ! je crains fort ma chère, que mon allemand ne soit une catastrophe. Je disais donc que le château et les alentours font maintenant l'objet de restauration qui font que ce sera vraiment comme avant. Superbe! Dommage que je n'aie pas vraiment d'image pour vous montrer votre château...

Acceptez alles gutes zum Geburtstag,

Viele Grüsse von Sabine



Très chère Sabine,

Vu votre gentillesse, je vous autorise à m'appeler par mon prénom. Je vous remercie pour les compliments que vous me faites: ces mots sont doux à mon coeur.

Ne parlez pas des Polignac comme vous le faites, cela m'attriste. Madame de Polignac est une excellente amie. Elle ne voulait pas me quitter mais j'ai insisté pour qu'elle partît se mettre en sécurité. J'espère qu'elle l'est aujourd'hui, où qu'elle soit.

Cela est très aimable à vous de me rassurer sur Trianon et sur mon Hameau. Au moins les mauvais sujets du Roi auront-ils épargné un peu ces lieux magnifiques!

Ne vous inquiétez point pour votre allemand, il est sans aucun doute bien meilleur que le mien. Il y a si longtemps que j'ai quitté l'Autriche!

Au revoir, très chère Sabine,

Marie-Antoinette



Ma très chère Marie,

Pardonnez-moi si j'ai manqué de charité en maltraitant quelque peu vos amis. Je sais que Yolande était l'une de vos meilleures amies et je n'ai pas voulu vous faire de la peine. Ce sont vos biographes qui les ont un peu écornés.

J'ose espérer que vos chers enfants vont bien. Ce sera bientôt l'anniversaire de la petite Mousseline (pardon: Madame Royale), j'aimerais lui faire un petit cadeau à cette occasion, qu'en pensez-vous chère Marie?

Rassurez-vous, Marie, Yolande et son époux sont bien arrivés à destination et sont en sécurité. On m'avait parlé de l'Italie, mais je n'en suis pas sûre.

Non, les mauvais sujets de votre époux n'ont pas saccagé Versailles, pas plus que Trianon ou votre cher hameau.

Au contraire Marie, ils en ont fait un musée dédié à la monarchie, et font tout pour rendre au domaine de Versailles toute sa splendeur. Je crois que le domaine a même été classé monument historique par le gouvernement français.

Avez-vous des nouvelles de Madame de Lamballe?

Mille amitiés à vous chère Marie ainsi qu'à votre famille. Avez-vous des nouvelles du Roi?

Votre très affectionnée Sabine



Très chère Sabine,

Ne vous en faites pas, j'ai tellement entendu de mauvaises langues parler en mal de mes amis que je peux bien vous pardonner!

J'aimerais tellement revoir ma fille. Et mon fils. Mais je suis maintenant séparée d'eux et je ne sais si je les reverrai un jour. Je doute que vous puissiez réussir à entrer en contact avec eux. Mais si vous réussissez, de grâce, donnez-moi de leurs nouvelles!

J'espère que ma chère Madame de Polignac est en sécurité. Où qu'elle soit, je sais qu'elle pense à moi et je pense souvent à elle. Et que dire de Madame de Lamballe... La dernière fois que je l'ai vue, ce que j'ai vu c'est en fait sa tête sur une pique! Quelle horreur! On a cru bon de me la montrer à travers les fenêtres du Temple! Et le Roi, ma pauvre, a été guillotiné comme un vulgaire criminel, il y a déjà quelques mois, si je ne m'abuse. Je perds la notion du temps dans cette prison infâme et les heures me paraissent des journées, surtout depuis que je suis séparée de mes enfants.

Prenez bien soin de vous, chère Sabine!

Marie-Antoinette



Bonjour chère, chère Marie,

J'ai bien reçu votre lettre, elle me fait un immense plaisir.

Rassurez-vous, vos chers enfants vont bien; Mousseline (c'est bien le surnom que vous donniez à Madame Royale, n'est-ce pas?) se porte bien, elle se demande pourquoi elle n'a plus de nouvelles de sa chère Maman, quant à votre petit Chou d'amour (votre petit Roi Louis-Charles), je crois bien, si mes renseignements sont exacts, que les révolutionnaires l'ont confié au couple Simon, mais je n'en sais pas plus, chère Marie. J'essaierai de me renseigner si c'est possible, si on m'y autorise!

Comment ces monstres ont-ils osé assassiner le Roi, et donc les valeurs qu'il incarnait! Quelle horreur! D'autant plus que le duc d'Orléans, votre cousin, qui se pavane dans Paris sous le nom de Philippe-Égalité, était dans le jury et a voté sa mort (honteux, je vous dis, Marie, le pauvre homme n'a eu droit qu'à un simulacre de procès vous savez! Il n'a même pas pu présenter une défense dans les formes). Votre surintendante non plus? Pauvre Madame de Lamballe (elle vous a été si dévouée, n'est ce pas?) Que Dieu ait son âme!

Les Français sont-ils devenus fous? Il est vrai que c'est la révolution, mais, de grâce, un peu moins de cruauté, à moins qu'elle ne soit en train de tourner à la Terreur.

Je me suis laissé dire que vous étiez souffrante, chère Marie, avez-vous reçu les soins que nécessitait votre état ou vous ont-ils laissée dans votre misère?

De quoi avez-vous le plus besoin, Marie? J'essaierai de faire mon possible.

J'ai reçu la confirmation de certaines rumeurs concernant Mesdames Tantes, il y en a deux de décédées, mais qui? Je crois savoir qu'il s'agit de Madame Victoire et de Madame Louise mais je n'en sais pas plus pour le moment.

Enfin Marie, tant que vous avez de l'encre, des plumes et du papier, vos lettres sont les bienvenues.

Je vous dis à bientôt, chère Marie, j'essaierai d'avoir des nouvelles votre famille si la chose est possible.

Tout ce que je vous demande, c'est de bien vous soigner, du moins si ces monstres vous autorisent à voir un médecin.

Votre amie, Sabine.

Sujette de votre frère l'empereur d'Autriche (du moins à votre époque: j'habite la Belgique!)

PS: Désolée si j'ai été un peu longue, chère Marie, que Dieu vous bénisse! Portez-vous bien.



Très chère Sabine,

Que vous êtes bonne de me donner ainsi des nouvelles de mes chers enfants! Ils sont si précieux, si chers à mon coeur, ils sont tout pour moi et que d'inquiétudes puis-je ressentir dans ces moments douloureux et difficiles! J'imagine leur présence, le son de leurs petites voix... ils me manquent énormément! Mousseline, ce nom si doux lui va si bien, si vous l'aviez vue lorsqu'elle était toute petite! Ma fille est si belle, sa présence me manque. Et que dire du Roi, ce jeune enfant, mon fils! L'on me l'a arraché lorsque j'étais encore au Temple pour le donner à ce Simon dont je ne sais rien. Je prie Dieu constamment pour que l'on traite mes enfants le mieux du monde et pour qu'ils puissent un jour ou l'autre profiter de la vie comme ils le faisaient auparavant, et même encore plus pour racheter tous les supplices qu'ils doivent subir, jours après jours.

Les Français sont-ils devenu fou? Je le crois parfois. Mais j'espère et je sais au fond de mon coeur qu'ils sont bons comme ils l'ont toujours été et qu'on les trompe effrontément!

Il est vrai que je suis souffrante, tout mon corps, tout mon coeur, tout mon être souffre! Mais la souffrance la plus terrible est l'ignorance: comment vont mes enfants, ma chère Élisabeth? Que va-t-il leur arriver? Et si je devais succomber ici, quelqu'un quelque part leur viendra-t-il en aide? Je suis certaine que des gens pensent à nous et tentent de nous secourir. Mais y arriveront-ils? Resteront-ils vivants eux-mêmes ou paieront-ils de leur vie les services qu'ils tentent de nous rendre? Oui, ma chère Sabine, je souffre affreusement... Mais je ne perds pas espoir, l'espoir est si doux et si dur à la fois...

Vous êtes si gentille. Mais ces choses dont j'ai besoin, personne, semble-t-il, ne peut me les donner pour le moment. J'ai besoin de serrer mes enfants dans mes bras, de les consoler, de leur parler et de les écouter, de revoir mes amis, les gens que j'aime et que j'ai aimés. Je vous remercie, chère Sabine, vous êtes si gentille.

Mes tantes... elles sont si loin maintenant... tout cela est si loin maintenant... que de souffrances pour elles et pour les autres qui durent quitter la France! Au moins n'ont-elles pas vu toutes ces horreurs qui durent depuis si longtemps déjà...

Mais je ne fais que me lamenter. Je m'en excuse, chère Sabine. Mais ces nouvelles de mes enfants me sont allées droit au coeur. Je vous en remercie.

Je garde en mon coeur une pensée pour vous, portez-vous bien aussi et prenez soin des gens que vous aimez... ils sont si précieux!

Marie-Antoinette