Monsieur Mathérot de Preigney
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Le Petit Trianon et ses délices
 

    Votre Majesté,

Il fut un temps où je m'ennuyais fortement... Mon humeur était à la mélancolie et aucun amusement n'était présent pour distraire mes esprits! Alors avais-je décidé de me rendre au théâtre pour me régaler d'une représentation du Malade Imaginaire de Molière! J'ai adoré! À chaque acte, à chaque scène, dans des transports d'euphorie la plus complète, je n'étais plus moi! Et je n'étais plus là... Dans mon fauteuil, j'étais l'un de mes ancêtres, et je voyais Versailles, Louis XIV, Madame de Maintenon, le père-Lachaise... Toutes ces femmes, tous ces hommes, d'une autre époque, d'autres moeurs! Mais le Grand Siècle est pour moi un siècle bien trop ordonné. Au jardin français de Lenôtre, je préfère votre jardin anglais de Trianon, où les allées discontinues et sinueuses apparaissent, tel un décor de théâtre, de manière étonnante et changeante!

Afin de vivre dans un perpétuel état de rêve, j'ai fait reconstituer dans ma chambre l'esprit du siècle des Lumières. La tapisserie est d'un vert amande, semblable à la tenture du Salon des Nobles, dans vos Grands Appartements à Versailles! J'y ai fait installer des meubles fins, de style Louis XV, votre «Papa-roi», et de style Louis XVI ou peut-être de style Marie-Antoinette... Je crois cet endroit digne de Trianon. C'est l'ultime lieu où je suis libre, où je fuis les contraintes de mon temps! Un portrait de Votre Majesté est également présent sur l'un de mes murs! C'est votre préféré ce me semble. Il s'agit du portrait exécuté par madame Élisabeth-Louise Vigée-Lebrun, dans lequel Votre Majesté Royale est représentée cinglée dans une éblouissante robe de cour couleur «suie des cheminées de Londres», tenant à la main une rose! Toutefois, je préfère de loin un semblable portrait, où Votre Majesté conserve la même posture, arborant un élégant chapeau de paille! Ce tableau, c'est Votre Majesté même! C'est aussi la vie de Trianon, l'atmosphère champêtre du petit Hameau! Parfois, je vais à Trianon pour fuir les soucis et diverses contraintes! Dans ce lieu féerique, le temps est bien éphémère, cela va sans dire! Le retour de l'homme à l'état de nature! Quelle merveilleuse idée! J'aime tant la campagne... La campagne... Paradis terrestre où nous pouvons écouter le silence! Le chant des herbes folles dans le vent, un agneau, une vache, l'eau d'un étang ruisselant sur les pierres... Mon Dieu, lorsqu'il me faut quitter cet endroit, ce n'est pas sans caprices que je remonte dans mon carrosse! Quand je suis à Trianon, je m'allonge dans les herbes hautes et imagine Votre Majesté admirant la vue qui lui est offerte depuis le sommet de la tour de Marlborough, triant les denrées dans la laiterie, buvant le thé et jouant aux cartes dans la maison du seigneur, cette superbe chaumière à surprise! Trianon... Ses rochers, son belvédère, son temple de l'amour...

Votre Majesté, vous incarnez à mes yeux l'art de vivre français. J'admire la fougue entraînée par votre jeunesse qui est éprise de liberté... Madame, je ne saurais vous le dire qu'à la manière d'un gentilhomme: je vous admire et suis votre serviteur, votre ami... Pardonnez mes écarts, mais c'est ici avec sincérité que je vous avoue mes sentiments. Je vous quitte à regret...

Monsieur Mathérot de Preigney

Votre Majesté,

Voilà deux jours que je vous ai écrit, voilà deux jours que je n'ai pas de réponse... J'en suis inquiet. Dans ma lettre, je vous avouais toute la passion que j'ai pour vous, jusqu'à reproduire l'ambiance de votre cher Petit Trianon à Versailles dans ma chambre... Puisse ce courrier vous changer les esprits... Il n'est pas bon pour une femme, ni pour un homme par ailleurs, d'être enfermée et épiée à chaque instant. Je crois et suis même certain qu'il n'existe qu'une chose dont on peut véritablement vous accabler: l'innocence.

Ma reine, je me jette à vos pieds et me soumets à vous,

Monsieur Mathérot de Preigney

Très cher monsieur de Preigney,

Je vois par votre deuxième lettre que ma réponse doit mettre du temps à vous parvenir. Pardonnez, je vous prie, ce délai. Le temps n’a pas la même signification pour vous que pour moi. Je ne saurais même vous dire quel jour nous sommes…

Que puis-je encore ajouter à cette magnifique description que vous me faites dans votre première lettre? Vous avez compris Trianon, vous avez compris le Hameau, et le plaisir tout simple que l’on doit en retirer. Vous me faites rêver moi-même, cher monsieur de Preigney, et lorsque je ferme les yeux, je m’y retrouve. Merci à vous de rappeler à ma mémoire l’existence de si beaux lieux. De l’endroit où je me trouve, j’ai peine à croire que j’ai passé tant de moments merveilleux, et de plus dans des lieux qui ne sont pas trop éloignés d’ici, de cette prison, et il n'y a pas encore si longtemps! 

Écrivez-moi de nouveau, monsieur de Preigney, vos mots m’apaisent. 
Marie-Antoinette

Votre Majesté,

Comme vous semblez si fort l'apprécier, je m'efforcerai donc de conserver cette manière enjouée de vous écrire. Puissent mes lettres vous distraire.

Je vous pardonne volontiers, Madame, pour le temps qu'a mis votre réponse à me parvenir. Je sais que vous ne l'avez pas fait exprès, car on m'a rapporté que vous étiez épiée jour et nuit. Comme je vous plains. Pourrais-je un jour vous libérer de cette austère prison? Les Royalistes vendéens sont entièrement dévoués à notre cause. Que Dieu les garde! Il nous serait bon de faire appel aux forces armées étrangères, bien que cela soit fort dangereux et pourrait nous entraîner dans des malheurs incalculables... Je regrette tant que le manifeste du duc de Brunswick n'ait pas eu les conséquences souhaitées.

Les révolutionnaires se soupçonnent les uns les autres. Certains sont si naïfs et cupides que, pour nous les soumettre, la corruption suffirait. Il est certain toutefois, qu'il ne faille pas trop mettre nos vies en péril. Mais comment concevoir une évasion, comment regagner le pouvoir qu'était le vôtre avant les journées de 1789, lorsque notre souveraine est emprisonnée et placée sous étroite surveillance? Je ne sais! Je ne puis vous imaginer sous les verrous, alors que vous êtes reine, sacrée et que la couronne vous assure une entière inviolabilité. Comment peut-on défier Dieu?

Pardonnez-moi, Madame. Ma lettre n'est qu'ennui. Mon unique devoir est de vous satisfaire, et de vous parler sans cesse du Petit Trianon. Ainsi pourrez-vous peut-être oublier l'endroit dans lequel vous vous trouvez aujourd'hui. Je tenais à vous dire que je possède quelques gravures et peintures du Petit Trianon, de votre jardin anglais et de ce magnifique hameau. Pourrais-je un jour vous en faire part? Je l'espère. Toutefois, j'imagine que les bons souvenirs que vous en avez retirés suffisent à vous remettre en mémoire la magnificence de ce paradis terrestre. Vous souvenez-vous, Madame, de l'illumination du Belvédère et du Rocher en 1781? D'aussi loin qu'il m'en souvienne, près de mille fagots furent consumés derrière le Rocher, des toiles peintes représentant la nature furent tendues et illuminées par plusieurs chandelles, et des terrines de cire dissimulées dans les arbustes... Quel incroyable spectacle! Jamais je ne vis plus beau théâtre! Il me semble qu'un tableau peint par monsieur Claude-Louis Châtelet et symbolisant cette éphémère réjouissance est conservé au Petit Trianon dans les appartements du roi. Ah, Madame, comme j'aimerais revivre ces précieux instants où notre ordre était insouciant et en paix, revoir cette société raffinée où les discussions légères, mais discrètes, se profusaient et se confondaient sous l'oreille ravie et attentive de l'Amour taillant son arc dans la massue d'Hercule! Je revois cette bonne et douce Yolande, qui était la plus naturelle et simple des femmes, comme ce que vous laissiez paraître de vous, Reine de France. Madame de Polignac savait nous faire rire! Et que dire de Monsieur de Vaudreuil? Et vous souvenez-vous aussi, Madame, lorsque vous étiez encore Dauphine, des bals endiablés donnés par le duc de Chartres en son Palais Royal? Tout cela sentait la fureur de Paris. Je ne reconnais plus cette ville. Je garde de cette époque un je-ne-sais-trop-quoi de nostalgie. Mon coeur est un véritable mémoire. Je tente, dans ma province où je demeure, de restituer ces douceurs de la vie. Toutefois, cela me met en danger. Je m'abstiens et m'ennuie donc. Toute ma famille et mes amis sont partis pour Coblence, en Prusse. Certains d'entre eux étaient contre-révolutionnaires. Quant à moi, je feins d'être en accord avec les partisans de la révolution pour échapper à cette terrible machine de la mort.

Je n'ai désormais plus qu'un objectif: sauver ma Reine.

Votre Majesté, je vous quitte à regret et espère pouvoir vous écrire bientôt de nouveau en ces temps difficiles.
N'oubliez pas que je suis votre serviteur et que vous êtes assurée de mon entière dévotion.

Monsieur Mathérot de Preigney

Très cher monsieur de Preigney,
 
Les regrets… Il ne faut pas s'y laisser aller. Je ne regrette rien; même si certaines choses auraient pu être faites différemment, il ne faut rien regretter. Comment garder espoir si notre vie est emplie de regrets?
 
Je suis comme vous, je ne sais pas pourquoi ni comment on peut en venir à défier Dieu. Mais même si cela paraît tout à fait impossible, je ne puis me permettre de perdre espoir qu'un jour tout rentrera dans l'ordre et que mon fils règnera, comme il se doit.
 
Les souvenirs que vous me rappelez sont de si doux moments avec des personnes qui me sont si chères. Comme je voudrais avoir mes amis à mes côtés! Mais je ne leur souhaiterais jamais de vivre ce que je dois endurer et je suis certaine qu'où qu'ils soient, ils ne m'oublient pas. Tant de gens doivent travailler pour nous, pour mon fils! Je prie sans cesse pour leur succès.
 
D'où m'écrivez-vous, monsieur? Vous parlez d'une province où vous devez sans doute vous cacher?
 
J'attendrai votre prochaine lettre avec impatience. Pour assurer notre sécurité, je me permets de vous suggérer de numéroter nos lettres. De cette façon, nous saurons si certaines viennent à manquer. Je propose le numéro un pour celle-ci.
 
Marie-Antoinette

(lettre numéro deux)

Madame,

Je trouve votre idée merveilleuse de vouloir chiffrer nos lettres. Ainsi, nous ne nous perdrons jamais dans cette correspondance si décousue... Le temps que met votre courrier à me parvenir témoigne de votre souffrance et de l'opiniâtreté que déploient les gardes à vous épier. Cette captivité m'est insupportable et indigne aux yeux des Royalistes. Je me fais un devoir de vous sauver. Pour cela, il me faut quitter la province depuis laquelle je vous écris. Cette province, c'est la Franche-Comté. Mes ancêtres y sont établis depuis fort longtemps, bien avant que ce territoire ne devienne province française sous Louis XIV. Je m' y ennuie et ne puis agir que trop lentement, malgré toutes mes relations parisiennes qui me sont si dévouées.

J'ai une cousine fort éloignée, quoique nous soyons vifs amis, qui réside quai des Théatins, avec son époux, dont vous connaissez deux de ses frères qui étaient gardes du corps du Roi et dont les têtes vous ont escortés lors du lugubre cortège qui vous ramena jusqu'à Paris. Je parle de la marquise de Villette, qui est née Rouph de Varicourt en 1757, surnommée Belle et Bonne par Voltaire. Elle possède un hôtel particulier dans lequel je pourrais sans doute loger sans peur d'être visité par des révolutionnaires. Cette demeure est par ailleurs très proche de la Conciergerie. Ainsi, pourrions-nous, les Royalistes et moi-même, opérer de façon plus optimale pour sauver notre Reine, et notre Roi Louis XVII.

Nous pensons à tout afin de vous libérer sans que les gardes n'aient quelque soupçon... Nous devons introduire dans votre prison quelqu'un partageant nos convictions, quelqu'un de confiance. Il serait fort utile de me rendre compte des heures pendant lesquelles s'effectue la relève de la garde, afin que je puisse calculer ce temps si précieux où notre pays pourrait retrouver sa véritable source de pouvoir une fois que votre Majesté sera désenchaînée. Le mieux serait d'agir pendant la nuit; nous serions vêtus comme vos geôliers, et nos costumes recouverts d'une cape noire. Cet endroit est si sombre qu'il nous sera aisé de vous faire enfuir sans ameuter quiconque. Puis, une fois assez éloignés de Paris, nous passerons d'autres vêtements bien plus modestes et rejoindrons la ville de Coblence, en Prusse, où s'arment des alliés contre-révolutionnaires. Encore me faut-il trouver un député assez zélé qui pourrait nous obtenir des passeports étrangers; je pense au marquis de Villette, qui a su faire preuve de témérité pour ne pas avoir voté la mort du Roi lors de son procès. Il est monarchiste et partage nos convictions!
 
Le trajet que nous emprunterons ne sera pas celui d'usage: nous éviterons les grandes voies et passerons par des villages, des hameaux, dont les habitants ne savent que fort peu les nouvelles de Paris. Les haltes ne se feront que dans des auberges peu fréquentées. J'y ai envoyé quelques éclaireurs, accompagnés chacun de quatre coursiers forts et frais. Nous aurons donc un attelage toujours paré à courir de longues distances. Votre Majesté n'aurait-elle pas quelque conseil à me donner? Nous ne saurions agir sans votre consentement. 

Madame, malgré ces mots si sûrs et ce projet d'évasion paraissant d'une grande simplicité, il nous faut concevoir, imaginer les entorses qui pourraient faire échouer notre plan. Ceci est une esquisse, il nous faut une œuvre.

Une fois cette lettre terminée, je m'empresserai de suite d'en envoyer une à madame de Villette qui doit avoir pris congé en son château de campagne, dans l'Oise. C'est une femme qui est, je puis vous l'assurer, d'une bonté et d'un dévouement extrêmes. Elle nous aidera, car, douée d'une honnêteté inouïe, elle parvient toujours à s'attirer les bonnes grâces de tous.

Madame, je vous le répète: je n'ai qu'un dessein: vous servir et vous libérer. Méfiez-vous de ceux qui vous entourent, car les pensées sont parfois déguisées, tout peut se faire traître.

Votre serviteur, Monsieur Mathérot de Preigney

(Réponse à la lettre numéro deux)

Cher monsieur de Preigney,

Je ne puis exprimer combien votre compassion pour ma famille me touche, et combien votre dévouement m’est précieux. Je suis déchirée entre l’espoir que votre lettre me procure et la peur de l’échec, d’un malheur pour vous! Il vous faudra être très prudent, si vous tentez quelque chose. Je vous prie, monsieur, de bien vouloir vous occuper de mes enfants avant ma propre personne. Sans hésitation aucune, et si vous le pouvez, c'est eux qu'il faut secourir en premier. Je ne veux pas être sauvée s’ils ne peuvent l’être eux-mêmes. Jamais je ne pourrais les abandonner.

D'autre part, je voudrais bien vous renseigner sur la relève de la garde, mais les précautions prises par ces monstres sont énormes: la relève n’est pas à la même heure chaque jour et au moindre soupçon de compassion, aussi infime soit-elle, de la part d’un garde ou d’une autre personne, je ne la revois plus. Le mieux serait sans doute de devenir ami avec les décideurs, ou à tout le moins, avec quelqu’un les connaissant. Comment pensez-vous procéder pour mes enfants? Comment savoir s’ils seront libres au moment de me faire sortir? Je vous prie de bien vouloir remercier le marquis de la Villette et son épouse de ma part. Si seulement je pouvais leur faire parvenir un petit quelque chose en gage d’amitié! Mais cela est si difficile… Jamais je n’oublierai le dévouement dont ils font preuve ainsi que celui des membres de leur famille, gardes du corps du roi! 

Les routes sont peu sûres mais avons-nous le choix? Il faudrait que les frères du roi et les puissances étrangères menacent les frontières de façon à occuper l’armée. Une petite escorte armée pourrait nous attendre plus loin de l’action, qu’en pensez-vous? Il faut agir rapidement.

Mais je vous prie de penser d’abord et avant tout à mes enfants! Je vous le répète, je ne partirai pas sans eux. Il faudra s’assurer de leur liberté avant de me faire sortir d’ici.

Dans l’attente de nouvelles de votre part, je vais tenter de comprendre mieux les changements de garde.  Et je ne perds pas espoir. Comment pourrais-je jamais vous remercier?

Marie-Antoinette